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Chapitre 20 : La fille
Son livre de contes grand ouvert sur la minuscule table, June a les sourcils froncés et le regard concentré.
Cela fait désormais plusieurs heures qu'elle a pris congé de son travail, chose qu'elle fait rarement, mais après les dernières semaines passées à surveiller Mistrig et son poulain, elle estime avoir droit à un peu de temps pour elle, et tant pis si on n'est pas dimanche et que ce n'est pas son jour de congé. Elle a demandé à Brivel et à la jeune apprentie palefrenière Loreth de la remplacer, et est partie s'enfermer dans « son petit studio », comme elle aime à l'appeler affectueusement. Cela fait désormais un peu plus d'un mois qu'on lui a permis d'emménager dans l'ancienne sellerie, privilège qui lui a été accordé uniquement parce qu'Arthur en a fait la demande, et c'est une des meilleures choses qui lui soient arrivées depuis son arrivée à l'Antiquité.
La sellerie n'est pas des plus spacieuses, il faut l'avouer, mais sa surface suffit à accueillir une petite couchette, une table, une chaise, ainsi qu'une sorte de coin cuisine qu'elle a aménagé avec l'aide de Brivel. On y trouve des placards, de la vaisselle, des poêles, ainsi qu'une cuisinière de fortune. Il aurait été trop compliqué de faire un trou dans le toit en bois pour y aménager une véritable cheminée, trop cher aussi, alors ils se sont contentés d'installer une grande bassine en fonte et de la remplir de charbon, de sciure et de copeaux de bois. Padrig, le voisin d'Elena, lui a fourni des broches qu'ils ont suspendues au-dessus de la cuisinière, et la jeune fille peut désormais aussi bien faire rôtir sa nourriture que la cuire au chaudron.
Elle n'est pas certaine de la sécurité de ce type de dispositif et s'assure toujours de laisser la porte ouverte lorsqu'elle cuisine (l'intoxication au monoxyde de carbone ne la tente que très peu), mais bon sang, que sa vie en est facilitée ! June peut désormais manger plus varié, la cuisinière réchauffe sa petite bicoque lorsqu'elle l'utilise, et elle dort à peu près au chaud, du moment qu'elle n'oublie pas de s'emmitoufler sous une tonne de couvertures. Elle ne se réveille plus les cheveux presque trempés par l'humidité et les lèvres fissurées par la brûlure du froid.
Si j'avais eu ça dès le départ, pense la jeune fille avec un brin d'agacement, ma vie ici aurait été une promenade de santé.
Il vaut toutefois mieux tard que jamais, et June s'est habituée à ce regain de confort avec une facilité déconcertante. Il lui tarde chaque soir de retourner dans sa petite sellerie et de se concocter un bon repas.
Bien au chaud dans sa robe en laine, la jeune fille est actuellement penchée sur le lourd ouvrage qu'Elena lui a offert pour Noël. Elle le lui a donné le lendemain de Yule et l'idée est aussi adorable qu'ingénieuse. Inspirée par les cours de lecture que June prend auprès d'Elouan, son amie s'est rendue à la librairie de la ville et a déniché ce livre de contes pour enfants en celte. June a conscience de la valeur de ce cadeau, parce que les livres coûtent cher à cette époque.
Elle s'y plonge un peu chaque soir, ou chaque fois qu'elle a le temps, et se sert aussi des quelques ouvrages qu'Elouan lui a fournis. Il y en a en latin et en celte. Après tout, pourquoi se contenter d'apprendre à lire une langue quand on peut en apprendre deux ? De la même façon, pourquoi se limiter à apprendre à lire quand on peut aussi apprendre à écrire ?
Les cours auprès d'Elouan se passent bien, et bien qu'elle ait dû mettre la situation au clair dès le départ, non elle n'est pas intéressée par le jeune palefrenier, il s'est montré honnête et n'a pas pour autant interrompu les leçons. Elle se rend chez lui chaque dimanche pour des séances de trois à quatre heures, et progresse doucement dans son apprentissage de la lecture. En parallèle, elle s'est fournie du parchemin, de l'encre et une plume, et apprend à écrire seule. Elle n'a encore aucune maîtrise de la grammaire et de l'alphabet celte et romain, mais comme c'est sa nouvelle obsession, June n'a aucun doute sur le fait que ça viendra un jour.
Elle a toujours été comme ça ; une fois qu'elle a quelque chose en tête, elle ne l'a pas ailleurs, et elle ne laisse jamais tomber avant de parvenir à ses fins.
Et puis, savoir parler, lire et écrire dans deux langues mortes, c'est plutôt la classe.
June est tirée de sa tâche par de brusques et pressants coups sur sa porte. L'interruption est étrange, parce que le personnel de l'écurie ne l'ennuie jamais durant ses pauses à moins qu'il y ait une urgence. Elle s'en est assurée.
- Entrez, c'est ouvert, lance-t-elle d'une voix haute et claire.
C'est Brivel qui passe la tête par la porte, et son front est plissé par l'inquiétude et la contrariété.
- Miss June, il faut que vous veniez aux écuries, il se passe quelque chose.
- Quoi exactement ? interroge-t-elle en bondissant sur ses pieds sans attendre.
Si le compétent Brivel vient lui demander son aide, c'est qu'on a vraiment besoin d'elle.
- Des Romains, répond-il sombrement. L'officier d'une garnison et deux de ses lieutenants viennent d'arriver en exigeant que leurs chevaux soient préparés sur le champ, ce que nous avons fait. Sauf que maintenant ils refusent de partir et se montrent un peu trop… insistants envers Loreth.
Instinctivement, June a marqué une courte pause en entendant le mot « Romains ». Elle a toujours en mémoire sa dernière rencontre avec certains de leurs congénères, c'est-à-dire lorsqu'ils ont tenté de l'arrêter il y a un mois. Ce n'est pas un souvenir très agréable, et la jeune fille suppose qu'elle doit en conserver une sorte de traumatisme parce que leur seule mention suffit à hérisser les poils sur ses avant-bras.
- Qu'est-ce que vous entendez par insistants ?
- Vous savez comment ils sont. Ils sont arrivés avec un coup dans le nez et l'esprit déjà un peu bagarreur, ils ont repéré la petite et maintenant ils ne veulent plus la lâcher. La pauvre est en larmes et terrifiée.
- Vous l'avez laissée seule avec eux ? s'indigne June qui s'est pratiquement mise à courir en direction de la cour des écuries.
Ce n'est pas la première fois que la jeune fille doit faire face à ce type d'incident au travail, elle en a elle-même été la victime, mais Loreth n'est qu'une pauvre gamine de treize ans, et elle ne dispose pas du tiers de sa répartie ou de son culot. L'idée qu'elle puisse être seule avec trois soldats romains haut placés est réellement terrifiante.
Après tout, ce n'est pas exactement comme s'il considérait les viols comme indignes d'eux !
- Bien sûr que non ! rétorque Brivel, clairement offensé qu'elle le pense si inconscient. Darmon est avec elle. On les aurait bien fait décamper à coups de pied au cul, ces racailles, mais ils reviendront en nombre et la situation risque vite de devenir sanglante !
- Vous avez bien fait de venir me chercher Brivel, tempère June sans ralentir le pas et en le forçant à courir plus vite. Mieux vaut essayer de résoudre les choses pacifiquement.
Connaissant les Romains, la jeune fille sait pourtant que ce n'est pas gagné d'avance.
Quand ils arrivent enfin sur le lieu de l'altercation, June ne met pas une seconde à comprendre que la diplomatie va être compliquée de son côté. En effet, le sang commence déjà à bouillir dans ses veines.
La petite apprentie palefrenière est acculée contre un mur, bloquée par un des soldats qui est penché vers elle et lui murmure on-ne-sait-quoi à l'oreille. Quelques mètres plus loin, Darmon se querelle avec ses deux acolytes qui l'empêchent de passer et de la rejoindre. Trois chevaux sellés sont entravés à des poteaux d'attache et attendent patiemment que leurs propriétaires se souviennent enfin de leur existence. Les trois Romains ne sont pas lourdement armés, mais June sait à quel point ils sont prompts à la violence et à quelle vitesse la situation peut dégénérer lorsqu'ils sont contrariés. Il lui faut trouver le moyen de désescalader la tension rapidement, à moins de vouloir un bain de sang. Bain de sang qui lui serait d'ailleurs reproché, puisque ces trois pourritures sont des clients de l'écurie. Paullus et Julia ne toléreraient pas le moindre incident.
- Qu'est-ce qui se passe ici ? claironne-t-elle d'une voix qu'elle espère ferme.
Le soldat qui est occupé à harceler Loreth tourne à peine la tête dans sa direction, et au regard dédaigneux qu'il lui lance, elle devine qu'il est l'officier. Il n'a pas besoin de répliquer parce que ses sbires s'empressent de le faire pour lui.
- Rien d'intéressant, la rouquine. Retourne à tes affaires et dis à tes larbins de dégager d'ici.
- Avec plaisir, rétorque June, les dents serrées et les poings campés sur ses hanches. Une fois que vous aurez laissé Loreth en paix et que vous serez partis faire ce pour quoi vous êtes venus. C'est-à-dire de l'équitation.
Les trois hommes éclatent du rire le plus irritant qu'elle ait jamais entendu tandis que la gamine la regarde d'un air suppliant. Elle paraît terrifiée, et ses joues dégoulinent de larmes d'impuissance.
- Ça va, détends-toi, je passe juste un moment avec la p'tite beauté qui trémoussait son derrière sous nos yeux, daigne enfin lui répondre l'officier. Si tu es jalouse, tu n'as qu'à nous rejoindre. J'ai assez de viande pour vous deux.
Le sang de June ne fait qu'un tour et elle se sent rougir de colère jusqu'à la racine des cheveux. Près d'elle, Brivel écarquille les yeux d'indignation tandis que Darmon en reste bouche bée. On peut dire ce qu'on veut des palefreniers de l'écurie, ils l'agacent parfois au plus haut point, mais ils se sont toujours montrés respectueux.
- Vous allez dégager d'ici avant que je vous fasse partir à coups de pelle !
Tu t'avances, June. Ils sont juste deux fois plus gros que toi. Et puis, pourquoi une pelle d'ailleurs ?
C'est la première chose qui lui est venu à l'esprit, sûrement parce que la pelle à ramasser le crottin repose un peu plus loin contre la paroi d'un box. Réaction plutôt stupide, car si tout à l'heure les trois soldats faisaient simplement preuve d'une intolérable condescendance, ils sont maintenant sur leurs gardes. Mais qu'est-ce qu'elle y peut ? Elle ne peut plus les encadrer, ces fichus Romains.
- Ah oui, et tu vas faire ça toute seule ? Ou tu comptes sur l'aide de tes deux mauviettes ? ironise un des sbires en carrant les épaules et en lançant un regard moqueur aux palefreniers.
Pour le pacifisme, on va repasser. Ce n'est définitivement pas mon point fort.
La situation aurait probablement dégénéré si deux personnes que June commence à bien connaître n'avaient pas fait leur apparition. C'est probablement pour le mieux, car ni elle ni les palefreniers ne sont des guerriers et les soldats n'auraient eu aucun mal à les mettre hors d'état de nuire. Les nouveaux arrivants, Arthur Castus et le chevalier Galahad, font irruption dans les écuries, ce qui a pour effet de figer la scène et d'empêcher l'explosion.
- Y a-t-il un problème ? tonne Arthur de sa voix autoritaire, tandis que son regard gris-bleu balaye les alentours.
A vrai dire, la question se passe plutôt de réponse, parce que les palefreniers comme les soldats ont les dents serrées et semblent prêts à en découdre, tandis que l'enflure d'officier se sert toujours de son corps comme barrière pour empêcher une Loreth bouleversée de s'échapper. Quant à June, elle n'a pas besoin de miroir pour savoir que son visage exsude la colère.
- Aucun, Arthur, vieil ami, susurre l'officier romain tout en dardant un regard brûlant sur Loreth avant de s'en écarter. On ne faisait que dire bonjour à la petite palefrenière.
- Elle n'a pas vraiment l'air d'apprécier l'attention, rétorque Galahad qui n'est pas dupe, tandis que la pauvre gamine se jette dans les bras de June.
- Y a-t-il un problème ? répète Arthur en tournant son visage en direction de June. C'est à vous que je m'adresse, June.
Serrant la pauvre Loreth dans ses bras de manière presque maternelle, la jeune fille hésite un instant avant de décider qu'il vaut mieux éviter d'envenimer la situation. Elle ne craint pas tant les représailles pour elle-même que pour la jeune apprentie bretonne. Elle n'a pas envie que celle-ci disparaisse mystérieusement un soir en rentrant chez elle.
- Ces messieurs ont fait un peu preuve d'une certaine… maladresse dans leurs avances. Si toutefois ils font demi-tour et ne nous ennuient plus jamais, je suppose qu'on peut oublier cette histoire.
Arthur fronce les sourcils un instant, comme s'il aurait aimé qu'elle lui donne une raison de flanquer une raclée à ces ordures, avant de prendre une profonde inspiration. Il fait quelques pas en direction de l'officier romain et plante un regard menaçant dans le sien.
- Vous l'avez entendue ? La jeune dame vous offre l'opportunité de quitter les lieux sans effusion de sang. Je vous suggère de la prendre et de ne plus remettre les pieds ici.
- Vous ne pouvez pas nous empêcher de…
June sursaute brusquement en voyant la main gantée d'Arthur jaillir de l'endroit où elle reposait quelques secondes plus tôt et se refermer sur la gorge de l'officier. Près de lui, les deux sbires font un pas en avant, mais Galahad fait immédiatement claquer sa langue en guise d'avertissement.
- Vous devriez avoir honte, siffle Arthur entre ses dents, d'une voix rendue blanche par la rage. Vous vous en prenez à des civils, à une enfant, alors qu'ils comptent sur vous pour les protéger. Fichez-moi le camp d'ici.
Les trois soldats, oubliant toute prétention d'orgueil, s'empressent de quitter les écuries la queue entre les jambes. June ne peut les en blâmer, parce qu'Arthur est vraiment terrifiant lorsqu'il se met en colère. Pas à la manière des Romains et de leur rage perverse et arrogante, ni à celle de Tristan et de son courroux sauvage et imprévisible, c'est plutôt une fureur froide et contrôlée, un peu comme un Dieu qui s'apprêterait à déchaîner tempêtes et raz-de-marées sur des pécheurs. Une chose est certaine, il ne tolère pas les débordements et les abus de pouvoir.
Dommage que je ne sois pas aussi impressionnante, personne ne me chercherait des noises, constate la jeune fille silencieusement.
- Suis-les jusqu'au fort, Galahad, ordonne-t-il au jeune chevalier. Assure-toi qu'ils ne feront pas de dégâts en chemin par vengeance.
- J'imagine que cela veut dire qu'il n'y aura pas de sortie aujourd'hui, soupire ce dernier d'un air défaitiste. Dommage, j'avais bien besoin de me dégourdir les jambes
- Galahad.
- Je ne suis déjà plus là, s'empresse-t-il d'obéir avant de disparaître à la suite des soldats.
Maintenant que la situation est sous contrôle et qu'il n'y a plus de danger, June tourne immédiatement son attention vers Loreth. Elle paraît vraiment très jeune et vulnérable.
- Ça va ? s'enquiert June avec une douceur inhabituelle. Tu n'es pas blessée ?
La petite secoue la tête, les yeux embués de larmes.
- Darmon, raccompagnez-la chez elle. Racontez à ses parents ce qui s'est passé et dites-leur de la garder à la maison jusqu'à demain. Ne t'inquiète pas, ajoute-t-elle d'une voix rassurante à l'intention de Loreth, tu seras payée quand même. Et si tu as besoin de te reposer demain, prends ta journée.
Darmon détache la jeune apprentie de ses bras et la guide en direction de la ville avec des paroles rassurantes.
- Je dois vous remercier, Arthur, poursuit June avec sincérité. Encore une fois. Qu'étiez-vous venu faire ici ?
Son interlocuteur, qui reprend enfin des couleurs après l'accès de fureur qui l'en a drainé, hausse les épaules.
- Je venais rendre visite au poulain de Mistrig et ensuite, Galahad et moi devions sortir nos chevaux pour une balade. Ils n'ont pas eu d'exercice depuis un certain temps, et cela fait une éternité que je n'ai pas mis le nez hors de la ville. Je suppose que je viens de perdre mon compagnon de promenade. Pourriez-vous tout de même faire préparer mon cheval ?
Sans attendre qu'on le lui ordonne, Brivel s'empresse de s'atteler à la tâche, tandis que June et Arthur se dévisagent en silence.
Il est étrange de se retrouver à nouveau en sa présence, car il n'a eu de cesse de l'éviter depuis leur dernière conversation. Elle suppose que c'est en grande partie sa faute, puisqu'elle s'est montrée indélicate et intrusive, mais l'insistance avec laquelle il a fait en sorte qu'ils ne se croisent pas est quelque peu insultante. Pourtant, il se rend régulièrement aux écuries pour vérifier que Taranis, son poulain désormais âgé d'un mois, se porte bien, mais agit comme si June était une pestiférée. Cette dernière n'en est pas foncièrement perturbée, mais elle apprécie Arthur et regrette leurs échanges.
- À bien y réfléchir, se ravise le commandant avec hésitation, je ne dirais pas non à un peu de compagnie. Si vous êtes disposée à m'accompagner, bien sûr.
- Moi, faire du cheval ?
June éclate d'un rire nerveux avant de réaliser qu'il est sérieux.
- C'est très gentil mais contrairement à ce qu'on pourrait croire, je tiens à ma vie !
Je le déteste. Je le DÉTESTE. Comment est-ce que j'ai pu un jour penser qu'il était cool ? Figure historique et légendaire, mon cul oui, ce type n'est qu'un tortionnaire.
June ferme les yeux avec une inspiration saccadée tandis que Pilgrim fait un petit écart sous elle. Elle ne connaît pas grand-chose à l'équitation, et sa posture traduit à quel point elle n'est pas à l'aise ; elle se tient exagérément en arrière, les rênes sont serrées entre ses doigts blanchis par la crispation et ses jambes sont raides comme des bâtons dans les étriers. Sans compter les bonds qu'elle fait chaque fois que la curiosité de Pilgrim est piquée par un oiseau, une fleur, bref tout ce qui peut faire un bruit ou remuer, et qu'il accélère légèrement le pas.
Elle ne sait toujours pas comment Arthur est parvenu à la convaincre de l'accompagner en balade, mais une chose est sûre, c'est la dernière fois.
- Votre cheval sent votre tension, se contente-t-il de commenter. Vous devriez vous détendre.
- Comment voulez-vous que je me détende ? rétorque June d'un air irrité. On dirait qu'il va prendre le mors aux dents.
- Je vous tiens, June. Où voulez-vous donc qu'il aille ?
Tu ne vas pas me faire avaler que cette grande bestiole d'une demi-tonne va être arrêtée par une simple longe si elle décide de s'enfuir au galop !
June suppose que c'est tout de même mieux que rien, et la longe qui relie le filet de Pilgrim au pommeau de l'imposant étalon d'Arthur lui offre un mince réconfort.
Quelques mois plus tôt, elle était littéralement terrifiée par les chevaux et bien qu'elle ait fini par s'habituer à leur compagnie, elle s'est toujours juré de ne jamais poser les fesses sur une selle. Après tout, elle éprouve la plus grande affection pour son squelette et n'a aucune envie de se briser tous les os dans une chute stupide. Arthur a su se montrer convaincant lorsqu'il lui a promis qu'elle ne courait aucun danger et que tout se passerait bien, mais il faut se rendre à l'évidence ; elle ne se sentira en sécurité qu'une fois les deux pieds fermement ancrés sur le sol.
- Quittez-vous parfois de l'enceinte de la ville ?
Il tente de détourner son attention de l'anxiété que lui procure la balade et June ne peut que lui en être reconnaissante.
- Non, jamais, avoue-t-elle tout en se forçant à regarder devant elle au lieu d'essayer de prédire les mouvements de son cheval. On m'a dit que ce n'était pas des plus prudents. Surtout du côté Nord du mur.
Arthur hausse les épaules, et June le regarde avec admiration. Il se tient bien droit sur sa monture et une seule de ses mains est refermée sur les rênes, l'autre reposant sur sa hanche. Son corps est en parfaite harmonie avec la démarche du cheval.
- Nous ne sommes qu'à une vingtaine de minutes du mur. Vous ne craignez rien à cette distance. En général, les Pictes n'osent pas s'aventurer si près. Cependant, ajoute-t-il précipitamment, il vaut mieux que vous ne sortiez pas sans moi, ou tout du moins sans un garde ou un de mes chevaliers.
- Ne vous inquiétez pas, s'esclaffe la jeune fille, je n'en avais pas l'intention.
- Je préfère le préciser. Vous avez une tendance certaine à vous retrouver dans des situations aussi improbables que dangereuses.
June lève le nez en l'air avec une expression offensée. Elle n'a aucune idée de quoi il peut bien parler. Ce n'est tout de même pas sa faute si les problèmes sont attirés par elle comme les aimants par du métal.
- Si vous vouliez éviter les situations dangereuses, grommelle-t-elle, vous auriez mieux fait de me proposer une balade à pied plutôt qu'à cheval.
- Vous vous en sortez pourtant très bien. Non, c'est plutôt que vous soyez la première personne à vous retrouver nez à nez avec une horde de Pictes égarés qui m'inquiète.
La jeune fille plisse les yeux mais Arthur se contente de lui sourire.
Sous eux, les chevaux luttent un peu pour avancer dans la poudreuse, bien que le chevalier ait volontairement choisi de leur faire suivre le chemin principal. Celui-ci est déjà en parti piétiné par les rondes quotidiennes des soldats et donc plus ou moins accessible. En revanche, tout ce qui se trouve à l'extérieur du sentier est littéralement impraticable, recouvert par les fréquentes tempêtes de neige de cette fin de mois de janvier. Lorsque June ose se retourner, elle peut voir le mur d'Hadrien se dresser dans le décor, et autour d'eux tout n'est que vaste plaine blanche et forêt aux arbres dénudés par l'hiver. Le cuir des selles craque sous les mouvements de balancier tandis que les sabots émettent un bruit feutré dans la neige, interrompant le silence presque assourdissant. Le paysage pourrait paraître paisible si sa froideur et son uniformité n'avaient pas quelque chose de très légèrement lugubre. Mais peut-être que June n'aime tout simplement pas la neige, parce qu'Elena aurait certainement babillé d'émerveillement si elle avait été présente.
La dernière fois qu'elles ont emprunté ce chemin, c'était neuf mois plus tôt en compagnie des chevaliers, et leur confusion était alors immense. L'arpenter à nouveau est une sensation des plus étranges, comme si leur arrivée à cette époque appartenait désormais à une autre vie.
Rompant le silence, June prend la parole avec sa franchise habituelle :
- Vous savez, bien que… j'apprécie cette balade, je suis surprise que vous m'ayez proposé de vous accompagner. J'ai plutôt eu l'impression que vous m'évitiez ces dernières semaines.
- C'est vrai.
- … C'est vrai ? répète la jeune fille en clignant des yeux.
Elle ne s'attendait pas à une réponse aussi directe, Arthur faisant généralement preuve d'une grande courtoisie.
- Notre dernière discussion m'a plutôt déstabilisé, et je vous ai au premier abord trouvée particulièrement discourtoise et irrévérencieuse.
- Et maintenant ?
- Je vous trouve toujours aussi discourtoise et irrévérencieuse, mais j'apprécie la franchise avec laquelle vous parlez. C'était toutefois une étrange question que je vous conseille de garder pour vous la prochaine fois. Il ne serait pas bon pour votre sécurité qu'il vienne à l'oreille de certains que vous questionnez la position de la Bretagne romaine contre les Pictes. Ce n'est pas une position particulièrement populaire, surtout de la part d'une victime de leurs attaques.
June remue un peu maladroitement sur sa selle. Elle a confiance en Arthur, mais maintenant qu'il le pointe du doigt, il n'est sûrement pas des plus intelligents d'interroger des semi-inconnus romains sur ce qu'ils pensent de la moralité de la guerre contre les Pictes.
- Ce n'était pas vraiment mon opinion que j'exprimais, corrige-t-elle prudemment, c'était plutôt la vôtre que j'essayais de connaître. J'imagine que je n'aurais pas dû.
- Curieusement, vous êtes la première personne à m'interroger là-dessus.
- Vos chevaliers et vos supérieurs n'ont jamais posé la question ?
Arthur regarde au loin, et l'interrogation de June semble le peser. La jeune fille se demande si elle ne vient pas de franchir une nouvelle limite, et alors qu'elle a perdu tout espoir qu'il réponde, c'est d'une voix lasse qu'il finit par prendre la parole :
- Mes hommes n'ont pas d'autre choix que de prendre part à une guerre qui n'est pas la leur, et cela fait désormais dix ans qu'ils affrontent les Pictes. La seule chose dont ils ont envie, c'est de rentrer chez eux. Je ne peux les en blâmer. Quant à mes supérieurs, ils obéissent aux ordres de Rome, comme moi d'ailleurs. Les Pictes ne sont que des sauvages à leurs yeux. Je ne peux imaginer qu'ils éprouvent la moindre sympathie pour eux.
- Mais vous, vous en éprouvez.
Il ne répond pas, mais June n'a pas besoin de sa confirmation pour connaître la réponse. Finalement, elle n'avait pas tort, Arthur ressent bien un certain déchirement à combattre un peuple dont il fait, au final, lui-même partie. Par ailleurs, elle pressent qu'il a en horreur la façon dont la majorité des soldats romains traitent la population bretonne, et tout cela doit se traduire par un joli dilemme moral.
J'aimerais pas être dans ses pompes.
Ils longeaient la forêt au pas, l'unique allure à laquelle elle se sent à peu près à l'aise, lorsqu'Arthur fait faire halte à leurs chevaux tout en observant le bosquet avec intensité. D'abord un peu surprise, June suit son regard mais ne perçoit rien au milieu de l'amas de troncs et de branches. Leurs deux montures ont les oreilles dressées en direction de la forêt, l'air alerte, et quelque chose semble perturber le chevalier. La jeune fille ouvre la bouche pour l'interroger, mais il lève une main ferme pour la faire taire.
- Faisons demi-tour, ordonne-t-il enfin, tout en faisant faire volte-face à leurs chevaux. Il est tard, et je veux que nous soyons de retour au mur avant le coucher du soleil.
- Il y avait quelque chose ? interroge June, le souffle court et légèrement inquiète.
- J'ai entendu un bruit. Rien d'important, je pense, les animaux sauvages abondent dans ces bois, et il est possible que nous soyons passés à proximité d'une biche. Dans tous les cas, il ne serait pas prudent de nous éloigner davantage à une heure pareille.
- Je ne vais pas me plaindre, ronchonne la jeune fille en s'agrippant au pommeau de la selle pour décoller ses fesses endolories. Je sens déjà que je vais boiter toute la journée de demain. Si vous avez les oreilles qui sifflent, c'est mon c… derrière qui vous maudit.
- Euh, eh bien, c'est bon à savoir, je garderai ça en tête, se contente de répondre Arthur, un peu choqué.
- Il faut bien que j'entretienne ma réputation de discourtoise et d'irrévérencieuse, non ?
À ces mots, le chevalier éclate d'un rire franc qu'elle entend pour la première fois.
- Je n'ai pas l'impression que cela vous demande un effort particulier ! Ne changez pas, June. À défaut d'être présentable en public, vous êtes définitivement des plus distrayantes.
- Je prends ça pour un compliment.
- Vous pouvez. Vous me faites penser à mon ami Lancelot.
L'air offensé, June perd immédiatement son sourire.
- C'est moi qui vais finir par ne plus vous adresser la parole !
Le jour tire à sa fin, et June pousse la brouette de foin à travers l'écurie, s'arrêtant à chaque box pour en distribuer une portion généreuse. Les écuries étant de belle taille, la tâche lui prend toujours un temps considérable et à son grand malheur, il n'a pas fallu attendre le lendemain de la balade pour qu'elle ressente les crampes dans les muscles de ses jambes. Et comme le pire des douleurs arrive toujours vingt-quatre heures après l'effort, elle imagine que la journée qui l'attend demain ne sera pas une partie de plaisir. Une fois sa corvée achevée et après avoir jeté un œil sur Mistrig et son poulain, elle prend la décision de se rendre chez Elena et Ioena, sachant que celles-ci auront forcément une sorte de concoction à lui faire avaler. À défaut d'aspirine, il y a toujours une plante obscure sortie d'on-ne-sait-où qui fournit une solution à ses maux. Après tout, la vieille guérisseuse a tout de même trouvé le moyen d'apaiser ses affreuses douleurs de règles, ce que les gynécologues du vingt-et-unième siècle ne sont jamais parvenus à faire.
Alors après ça, des pauvres courbatures c'est du gâteau pour cette magicienne d'Ioena.
La jeune fille prend la direction de la maisonnette, traversant la ville à grandes enjambées. Il ne fait pas encore nuit mais presque, les journées ayant progressivement commencé à rallonger après Yule. Elle longe le marché, et alors que les villageois se bousculent pour conclure les derniers achats, les vendeurs ont déjà commencé à ranger les étals. Elle est forcée de ralentir lorsqu'un attelage tiré par des bœufs lui coupe impoliment la route, et une voix l'interpelle.
- Hé, June. June !
C'est Galahad, et il est accompagné de Gauvain et d'une jeune femme blonde dont la vue lui tire une grimace. Elle adresse un vague signe de tête aux trois compagnons et tente de se détourner, mais le jeune chevalier la rejoint en trottinant.
Et merde, et merde, et merde.
- Besoin d'une escorte ? s'enquit-il avec un sourire amical. Après ce qui s'est passé tout à l'heure, il n'est peut-être pas des plus prudents que vous vous baladiez seule à la tombée de la nuit.
- Ça va merci, s'empresse-t-elle de répondre, dans l'espoir de se débarrasser de lui. Je vais chez Elena. C'est à peine à une quinzaine de minutes de marche d'ici.
Gauvain et sa compagne en ont profité pour les rejoindre, et elle ne peut plus s'éclipser sans paraître monstrueusement impolie ou suspecte. Tout en prenant une profonde inspiration, June se tourne vers eux pour leur adresser un bref sourire. Ce n'est pas Gauvain qui la met mal à l'aise, c'est la femme qui l'accompagne. La première fois qu'elle l'a vue, c'était à l'infirmerie dans les bras de Galahad, couverte de sang et inconsciente, avec un poignard planté dans l'abdomen. La dernière fois c'était à Yule, lorsqu'elle observait Elena et Gauvain danser avec une impatience évidente.
Le problème avec cette fille, envers qui June n'éprouverait que de l'indifférence en temps normal, c'est qu'elle représente un vrai danger pour Elena et elle. Après tout, elle est la seule véritable rescapée du village massacré par les Pictes, et la crainte qu'elle s'aperçoive un jour qu'elles ont menti et le révèle à Arthur pèse comme un nuage menaçant sur l'esprit de June. Jusqu'ici, Elena et elle s'étaient résolues à l'éviter coûte que coûte mais ce petit jeu ne pouvait durer éternellement.
D'ailleurs, c'est presque bizarre qu'elle n'ait jamais essayé de nous rencontrer avant. À sa place, je me serais raccrochée aux autres survivantes.
Le traumatisme, peut-être.
- Bonsoir, June, la salue Gauvain. Comment va Elena ? Je ne l'ai pas vue depuis Yule.
- Très bien, répond la jeune fille en plissant les yeux.
Qu'est-ce qu'il lui veut à Elena, alors qu'il a cette fille accrochée aux fesses comme un morpion à des poils pubiens ?
- June, voici Liliana, intervient Galahad avec politesse, car la jeune femme blonde parait contrariée qu'on l'ignore. Mais je pense que vous vous connaissez déjà.
Liliana. Voici donc comment se prénomme la jolie menace à la longue chevelure dorée qui se tient face à elle. Elle ressemble à ce que June était autrefois ; une jeune femme élégante, élancée, soigneusement vêtue, et qui sent bon. Elle semble toutefois un peu plus âgée, peut-être vingt-deux ou vingt-trois ans.
- Non, qui est-ce donc Gauvain ? s'étonne cette dernière d'une voix haut perchée. Je ne pense pas l'avoir déjà croisée.
Fais comme si je n'étais pas là.
Son compagnon fronce les sourcils tandis que le regard de Galahad va de June à Liliana.
- Votre village ? clarifie le chevalier blond. June est l'une des deux autres survivantes.
Liliana tourne brusquement les yeux en direction de June, et il y a un silence maladroit. Cette dernière sent son corps se raidir sous l'examen de l'autre femme, et elle se demande si toute sa vie n'est pas sur le point de voler en éclats.
- Ah oui, peut-être, murmure Liliana lentement. C'est plutôt flou. Je n'aime pas me souvenir de ma vie d'avant.
- Vous avez pourtant dû vous croiser, insiste Gauvain, l'air toujours interrogateur. Vous étiez une petite communauté. Pas plus de cent ou cent cinquante, dans mes souvenirs.
Oh mais tais-toi, le blond. Si elle te dit qu'elle n'aime pas se souvenir, laisse-la tranquille.
Cela lui convient parfaitement. Mieux vaut que Liliana reste dans le flou et qu'elles ne se croisent plus jamais. June décide d'en rajouter une couche :
- Nos familles à Elena et moi vivaient un peu à l'écart de la communauté. On n'a jamais trop aimé se joindre à la vie du village. C'est peut-être pour ça.
La jeune femme blonde hoche la tête avec hésitation et Gauvain abandonne le sujet en haussant les épaules.
- Vous devez avoir des choses à vous dire, fait Galahad en posant une main sur le bras de l'autre chevalier. On va vous laisser une minute.
Sur ces mots, il entraîne Gauvain, et June et Liliana amorcent le même mouvement pour essayer de les retenir. Manifestement, cette dernière n'a pas plus envie que June de discuter. Tout en tentant de masquer son expression excédée, la jeune fille tourne ce qu'elle espère être un visage compatissant en direction de la véritable rescapée.
- Quel drame, hein ?
« Quel drame ? » Tu veux pas paraître encore un peu plus fausse, June ? Qui parle comme ça après avoir perdu toute sa famille ?
Liliana passe une main à travers ses ondulations blondes, rejetant sa chevelure en arrière.
- Oh oui. Encore une horreur commise par ces sauvages de Pictes. Il faudrait les exterminer, ces monstres.
- J'imagine, oui. Enfin, oui absolument.
- Si les chevaliers n'avaient pas été dans les parages… qui sait ce qui serait advenu de nous ! J'ai d'ailleurs entendu dire que votre amie et vous, vous n'avez pas été retrouvées directement sur les lieux du massacre, mais à un jour de marche. Comment vous êtes-vous enfuies ?
June soutient son regard et tente de lui répondre avec toute la sincérité imaginable :
- Aucune idée. Tout ça a été très choquant, aucune d'entre nous n'a de souvenir de cette journée. Un coup de chance, probablement.
- Probablement, oui, sourit Liliana avec une expression distante. Et comment va la vie depuis ?
Quelle drôle de conversation. Au moins Dieu merci, elle n'est pas tombée dans mes bras en pleurant. Et elle a gobé notre histoire.
- Arthur m'a trouvé du travail dans la plus grande écurie de la ville. J'aurai au moins réussi à surmonter ma peur des chevaux.
- C'est donc de là que vient l'odeur, grimace son interlocutrice en plissant le nez. Je me disais bien que ça sentait le crottin. Moi, j'ai eu la chance que Gauvain intervienne en ma faveur au fort. Je travaille à la bibliothèque. De toute façon, avec ma blessure, je n'aurais pas pu faire d'effort physique.
Y a eu du favoritisme, hein. Pourquoi est-ce que je me retrouve à nettoyer des boxes et du crottin pendant qu'elle est confortablement installée dans une bibliothèque au chaud et en sécurité ?
- Quelle veine, marmonne June, à qui Liliana commence déjà à sortir par les trous de nez. Bon, il vaut mieux que je me remette en route avant qu'il fasse noir.
- C'est plus sage. Personnellement, je vais retourner à mes quartiers au fort et me préparer pour sortir. Gauvain et moi allons manger dans une auberge et puis, qui sait, on ira peut-être boire une bière à la taverne du coin.
- C'est fascinant, réplique June en hochant la tête d'un air ironique. Bonne soirée alors.
Elle est sur le point de s'éclipser lorsque son interlocutrice la tire par la manche de sa robe.
- Si vous êtes libres un de ces jours, votre amie et vous, on pourrait peut-être essayer de se voir. J'aimerais beaucoup rencontrer Elena. Elena, c'est bien ça ?
- Oui, c'est bien ça, répond June avec un sourire faux tout en dégageant sa manche. Pourquoi pas, c'est à réfléchir.
C'est tout réfléchi ; y a pas moyen.
À son grand soulagement, le reste du chemin jusqu'à la maisonnette d'Ioena se déroule sans encombre, et elle n'a pas à affronter de soldats romains, de chevaliers Sarmates, ou de vague menace sous la forme d'une rescapée d'un massacre. La journée a été très longue, pleine de rebondissements et de rencontres impromptues, et c'est avec un soupir de soulagement que la jeune fille passe la porte de la masure. Heureusement, Ioena et Elena sont habituées à ses visites surprises, June ayant toujours un emploi du temps des plus anarchiques.
Ioena commence immédiatement la préparation d'une infusion contre les courbatures, et June profite de la distraction pour se pencher vers Elena et lui glisser à l'oreille :
- J'ai croisé la fille sur le chemin.
Son amie, qui est assise près d'elle, tourne un visage alarmé dans sa direction.
- T'es sérieuse ? Et alors ? T'as pu l'éviter ? lui murmure-t-elle d'une voix inquiète, devinant sans peine de qui il est question.
- Pas vraiment, Galahad et Gauvain ont forcé la chose et je n'ai pas eu d'autre choix que de discuter avec elle. Elle s'appelle Liliana, pour l'info.
- Pitié, dis-moi qu'elle se doute de rien et qu'on n'est pas sur le point d'être arrêtées et jetées en prison.
- Je pense qu'elle a gobé le truc, répond June d'un air hésitant. Elle n'a pas eu l'air de tiquer.
- June, ma chérie, tu veux un peu de miel dans ta tisane ? l'interroge Ioena en se détournant de sa concoction pour la regarder.
La jeune fille s'empresse de s'écarter d'Elena, pour ne pas donner l'impression à la vieille dame qu'elles font des messes basses. Tout comme son amie, elle éprouve une grande affection pour la guérisseuse, mais c'est le genre de problème qu'il vaut mieux garder hors de portée de toute oreille indiscrète.
- Oui, s'il vous plaît, fait-elle poliment avant de reporter son attention sur Elena. Elle a l'air plutôt proche des chevaliers, ou en tout cas de Gauvain.
- Ah oui ?
- Oui. Pourquoi tu fais cette tête ? s'étonne June.
- Non, non, pour rien. Tu ne penses pas que ça peut être un problème ?
- Je ne crois pas que les chevaliers se méfient particulièrement de nous. Par contre, je t'avoue que j'ai du mal à comprendre pourquoi quelqu'un aurait envie de la fréquenter. Hormis le fait qu'elle est mignonne peut-être.
- Comment ça ?
- Je l'ai trouvé horriblement désagréable, explique June avant d'imiter la voix de Liliana de manière peu flatteuse : Je me disais bien que ça sentait le crottin. On dirait une gamine de riches.
- Arrête, June, la sermonne Elena avec sa compassion et sa bien-pensance habituelles. Cette pauvre fille a perdu sa famille, son village, sa vie dans cette attaque. Tu ne sais pas ce qu'elle traverse ou pourquoi elle agit comme ça. C'est mal de parler de cette façon.
- On en reparlera quand tu l'auras croisée, rétorque June en haussant les épaules. Pas sûr que tu tiennes le même discours.
Ioena, qui vient de terminer de faire infuser les herbes médicinales dans de l'eau bouillante, lui tend un grand bol rempli de l'infusion. June hume les effluves floraux qui s'en dégagent sans toutefois parvenir à les identifier. C'est amusant, un peu comme rentrer dans l'échoppe d'une sorcière et se voir offrir une dégustation à l'aveugle. Elena renifle l'air avec une expression pensive avant de laisser échapper une petite exclamation ravie.
- Je sens de l'ortie, de la feuille de cassis et… Il y a quelque chose d'autre, non ?
- Tu ne reconnais pas ? C'est pourtant toi qui es allée ramasser cette plante durant l'été. Concentre-toi un peu plus, la sermonne gentiment Ioena. Ton nez est habituellement plus fin que ça.
- De la reine-des-prés ?
- C'est très bien.
June contemple la tisane brûlante d'un air impressionné. Il pourrait tout aussi bien y avoir de la poudre de perlimpinpin à l'intérieur, elle ne ferait pas fait la différence.
- Comment peux-tu distinguer tous ces ingrédients ? s'étonne-t-elle. Je ne sais même pas à quoi ça ressemble, de la reine-des-prés.
- Oh eh bien, Ioena me force à renifler tout ce qu'on ramasse et utilise dans nos remèdes médicinaux. Je t'avoue que j'ai parfois un peu l'air stupide à coller mon nez dans tous les buissons qu'on croise sur le sentier, mais bon. Une erreur peut vite arriver lorsque l'on réalise beaucoup de tisanes, de cataplasmes et d'onguents, explique Elena en remarquant le regard dérouté de June. Tu glisses accidentellement le mauvais ingrédient, comme de l'aconit dans un médicament, et paf, t'as le client venu pour une simple diarrhée qui meurt en quelques heures d'un empoisonnement. Si tu l'as senti, tu t'évites de sacrés problèmes avec la famille.
- Je vois que tu as bien appris ta leçon, commente la vieille femme sur un ton affectueux tout en se laissant tomber sur un tabouret. Tu me seras très utile lors de mes visites chez des patients. June, tu restes avec nous pour dîner ?
Cette dernière retient un rire en voyant Elena rouler des yeux agacés. Ioena fait littéralement la guerre à sa protégée pour qu'elle apprenne le métier de guérisseuse et celle-ci, malgré d'évidentes prédispositions, parait bien décider à contrecarrer ses plans.
- Je n'avais pas prévu de m'attarder et je suis venue les mains vides, grimace June d'un air désolé. Ça ne vous dérange pas ?
- Ne sois pas stupide, réplique la vieille femme en bondissant sur ses pieds, réénergisée. J'ai préparé un ragoût de topinambour et de panais cet après-midi, et c'est un vrai délice. Comme tu es là, je vais aussi nous faire mijoter un morceau de bœuf. C'est de la vieille viande, il faudra un moment pour qu'elle cuise.
- Ça me semble parfait. Merci, Ioena.
- Pourquoi on ne fait pas aussi de la viande quand c'est que nous deux ? bougonne Elena en faisant la moue.
Les deux filles se lèvent pour donner un coup de main à la guérisseuse, et tandis que June allume le feu pour y déposer le chaudron rempli de ragoût, Ioena et Elena récupèrent la viande qui a été salée pour la conservation et la rincent à l'eau froide, avant de la battre pour l'attendrir. Enfin, le morceau de viande est jeté dans le chaudron, où il cuira lentement et ajoutera une belle saveur au plat. Elena se charge ensuite de mettre la table, tandis que June reprend place sur la couchette, la tête appuyée contre le mur en bois et les yeux fermés. Elle a eu une journée chargée, et il y a quelque chose de réconfortant à se laisser chouchouter chez son amie.
- Ça va bien prendre une heure, estime Ioena en remuant la louche dans le chaudron. Il va falloir nous occuper. Que pensez-vous d'une partie de jeux de dés ?
Elena ne retient un gémissement qu'à grand-peine tandis que June grimace discrètement. La vieille femme a bien tenté de leur expliquer le drôle de jeu de société que les villageois d'ici affectionnent tant, mais il est bien plus complexe qu'il n'y paraît, avec un système de points et de combinaisons de chiffres. À tel point que les parties se terminent inévitablement par une Elena qui boude parce qu'elle perd toujours et une June qui s'en désintéresse complètement parce qu'elle n'en comprend pas le principe.
- Oh, très bien, très bien, bande d'ignorantes ! Je jouerai plutôt avec la voisine. Une autre suggestion ?
C'est June, dont les pensées se tournent souvent, un peu trop souvent, vers les chevaliers Sarmates, qui lance l'idée :
- Vous pourriez nous parler d'Arthur et de ses chevaliers ? De leur histoire ?
Elena tourne la tête dans sa direction, et son expression est interrogatrice. June fait de son mieux pour garder un visage impassible. Elle n'a pas envie de laisser transparaître qu'elle n'est plus aussi indifférente aux chevaliers qu'elle l'était autrefois, mais la vérité est que chacune de ses conversations avec Arthur l'a laissée un peu plus perplexe et curieuse. Depuis le début, il y a un millier de questions qu'elle aurait aimé poser à leur sujet mais il ne s'agit plus seulement de curiosité intellectuelle.
- Qu'est-ce que vous souhaiteriez savoir ? se contente de répondre Ioena, sans toutefois les regarder.
Sa voix est neutre, et il est donc difficile de deviner ce qu'elle ressent à l'idée d'en discuter.
- Plein de choses ! s'enthousiasme Elena, comme si elle n'avait jamais osé poser la question. Pourquoi est-ce que les chevaliers sont en Grande-Bretagne alors qu'ils viennent de Sarmatie ? C'est quoi ce pacte qui les lie à Rome ? Comment est-ce que vous avez connu Arthur ? C'est vrai qu'ils n'ont pas le droit de se marier ?
Avec un soupir, Ioena s'en va s'asseoir sur un tabouret, sans toutefois quitter des yeux son ragoût qui mijote.
- Je suis une amie de longue date d'Arthur. Je l'ai connu alors qu'il n'était qu'un petit garçon orphelin. Il venait de perdre sa mère dans une attaque Picte et avait été rapatrié au fort. Je ne crois pas qu'il ait connu son père, un officier romain depuis longtemps tué au combat. Il était solitaire, triste, et sérieux, déjà à l'époque. Je l'ai pris sous mon aile, du mieux que j'ai pu puisque les officiers romains avaient décidé d'en faire un grand chef de guerre. N'était-il pas le parfait pion dans leur combat contre les Pictes ? Mon fils, poursuit-elle, et sa voix n'est plus qu'un râle douloureux, et mon mari étaient alors décédés depuis plusieurs années. Je vivais isolée dans mon chagrin, et je crois qu'Arthur m'a procuré autant de réconfort que j'ai pu lui en donner.
- Vous avez adopté Arthur ? s'étonne Elena qui semble ne pas en croire ses oreilles.
- Pas exactement non, sourit Ioena. Il n'est jamais venu vivre avec moi comme toi tu l'as fait, mais il tenait un peu la place que tient June aujourd'hui dans ma vie. Ma porte lui était ouverte à tout heure du jour ou de la nuit et j'ai été une oreille attentive. Plus tard, lorsque lui et ses chevaliers sont partis au combat, j'ai tenté de leur fournir mon aide de la seule façon que je connais ; en les soignant.
- Et ses chevaliers ? intervient June, qui ne comprend toujours pas d'où vient leur lien avec Rome.
- Une autre bien triste histoire. Il y a presque deux siècles maintenant, Rome et son insatiable cupidité ont décidé d'envahir la Sarmatie. On pourrait croire qu'ils avaient déjà assez amassé de terres et de richesses au cours de leurs nombreuses conquêtes sanglantes, mais le pays était fertile, prospérait, produisait, et il est devenu ce qui était alors la dernière de leurs convoitises. Le peuple Sarmate a été mis à genoux en quelques jours et son armée a été ravagée. La légende dit que leurs guerriers étaient si vaillants que les Romains en ont épargné certains et les ont forcés à rejoindre leur armée.
- C'était il y a deux siècles. Pourquoi y-a-t-il toujours des Sarmates en Grande Bretagne de nos jours ?
- Parce que Rome n'a toujours été qu'un oppresseur vil et revanchard. Après avoir pris sa liberté à la Sarmatie, comme à tant d'autres pays, les Romains ont décrété que le peuple avait une dette envers eux ; les guerriers Sarmates épargnés devraient offrir leurs descendants mâles à l'armée romaine. Pendant quinze ans. Et la dette se transmet de génération en génération. Les chevaliers que vous connaissez ne sont que les derniers d'une longue liste de jeunes garçons forcés de quitter leur terre natale pour se battre pour une cause qui n'est pas la leur. Et Arthur s'est retrouvé à leur tête.
June sent son cœur se serrer à ces mots et un peu plus loin, elle voit le visage de son amie se tordre de compassion.
- Que se passerait-il s'ils décidaient de déserter avant la fin de leur contrat ? s'enquit-elle, bien qu'elle connaisse déjà la réponse à cette question.
- Ils seraient arrêtés et exécutés.
Elena écarquille les yeux de stupéfaction, tandis que June replie les genoux contre sa poitrine et y pose son menton. Elle comprend mieux le comportement d'Arthur et son austérité ; il éprouve la plus grande loyauté envers ses hommes… ainsi que ses supérieurs. Il travaille pour Rome, mais dans ses veines coule aussi du sang breton. Le pauvre est déchiré de toutes parts, et tenter d'honorer toutes ces allégeances sans en trahir aucune doit être un véritable casse-tête. Elle ne peut imaginer ce qu'il ressent chaque fois qu'il conduit ses chevaliers dans une nouvelle mission, peut-être vers la mort.
- Combien étaient-ils au départ ? demande-t-elle à voix basse, en se remémorant l'immensité de la Table Ronde pour son peu d'occupants.
- Près d'une quarantaine. Certains étaient si jeunes… Par tous les Dieux, qu'est-ce qu'ils étaient jeunes... se lamente la vieille femme avec un regard qui s'embue à présent. Certains, comme Galahad, n'avaient pas quatorze ans quand ils sont arrivés au mur. Dix ans plus tard, la plupart sont morts et il n'en reste plus que huit, sans compter Arthur. Qui sait combien seront toujours parmi nous lorsque leur contrat prendra fin dans cinq ans.
Le silence est pesant et seuls les bouillonnements du ragoût retentissent. L'atmosphère, si légère quelques minutes auparavant, vient de s'assombrir, et June n'est brusquement plus si certaine d'avoir faim.
- Alors ils ont de la chance de vous avoir, affirme Elena tout en se levant pour passer un bras autour des épaules d'Ioena. Vous les soignez, vous prenez soin d'eux, vous êtes leur ange gardien.
- Je vieillis, Elena. Un jour, je ne serai plus en mesure de faire toutes ces choses. Ne t'inquiète pas, la rassure la vieille femme en lui tapotant la main, j'ai tout de même encore de beaux jours devant moi. Et pour répondre à ta question de tout à l'heure, Rome leur refuse le droit de se marier afin de rester leur unique engagement. Tant qu'ils seront liés par cette dette, seul leur devoir de chevalier compte. Et tant pis pour toutes ces années perdues.
S'apercevant du trouble et du chagrin que son récit cause aux deux jeunes filles, Ioena se dégage doucement de l'étreinte d'Elena et se lève.
- Ne vous appesantissez pas sur ce qui est hors de notre contrôle, mes petites. Le monde est injuste aujourd'hui, comme il l'a été hier et le sera demain. Ce soir, nous allons dîner au chaud, en sécurité et en famille, et dans quelques heures, le soleil se lèvera à nouveau. C'est tout ce qui compte.
