Il était sûr à quatre-vingts pourcents qu'il était censé le prendre mal. Les vingt pourcents restants préféraient lui rappeler qu'il n'avait pas compris le quart de la phrase, et que par conséquent, il était difficile de savoir comment réagir.
En général, chez Ryuga, ces vingt pourcents se faisait laminer dans une magnifique bataille royale –avec des flingues et tout, du grand art dans sa caboche– et il finissait par cogner. Qu'importe qui il avait devant lui, ou ce qu'il avait vraiment fait. L'incompréhension se réglait par les poings, comme un tas d'autres choses avec lui.
Mais là, ce n'était pas n'importe quel clampin qui lui faisait douter de son QI, sur lequel il aurait volontiers passé ses nerfs malmenés à la fin de ce foutu cours d'espagnol. Non, la cause de ses émois était bien plus personnelle et bien plus intouchable. Il s'agissait juste du gars pour lequel il avait un léger intérêt. Très très léger. Et encore, il n'était pas bien sûr que ce soit un intérêt de ce genre. Quand il était seul, allongé dans son lit à fixer le plafond, plongé dans une intense –kof kof– réflexion, il finissait souvent par se dire que c'était juste son air de diva et son côté observateur ténébreux qui le faisait rire. Puis un passage obligé à la douche remettait ses conclusions en question.
Ça lui donnait toujours envie de frapper ce type qui lui causait tant de soucis sans même le savoir. Mais il ne pouvait pas s'y résoudre. Ce qui l'énervait encore plus. Un vrai cercle vicieux. D'autant que l'autre ne devait rien savoir de lui, autre que ce que tout le monde disait –les rumeurs allait jusqu'à dire qu'il avait tué un prof, histoire complètement erronée, il l'avait juste frappé très fort et c'était très mérité. Ils ne s'étaient jamais adressé la parole. Pas une fois. Alors que l'autre était délégué de classe depuis deux ans. Très mauvais dans son job ce gars, franchement.
Alors quand le garçon aux cheveux argenté s'était tranquillement retourné sur sa chaise, et lui tranquillement lancé son stylo plume dessus –depuis son premier rang de fayot jusqu'au fond de la classe où se trouvait Ryuga, sans que personne ne le remarque et encore moins le prof s'il n'était pas aussi irrité par cette déclaration de guerre, Ryuga aurait salué la performance– avant de tranquillement se reconcentrer sur le cours. Tranquillement bordel.
Ryuga avait beau retourner les choses dans tous les sens –pauvres petits neurones trop sollicités en cette jolie journée de printemps– il ne pouvait pas ne pas mal le prendre. Le premier de la classe avait jeté un projectile sur le cancre/cas-social/monstre –rayer les mentions inutiles– numéro un du bahut. C'était tout à fait une invitation au combat entre niveaux sociaux scolaires différents. Et il en avait décalqué pour moins que ça. Bien bien moins.
Le blanc avait passé tout le reste de l'heure dans un chaos mental total. Cogner, ou pas cogner ? Cogner, parce qu'il l'avait provoqué. Pas cogner, parce que c'était la seule personne qu'il ne voulais pas toucher –pas de cette façon du moins. Cogner, parce que ça le détendrait. Pas cogner, parce qu'il aurait des ennuis plus grands que tous ceux qu'ils s'étaient attirés jusque-là.
Ses cinq neurones n'en pouvaient plus de tourner. Eux qui pensaient que ces réflexions sur literie étaient les pires –mais qui y trouvaient finalement leur compte avec toutes les endorphines qu'on leur envoyait juste après, en dédommagement– se trouvaient bien mal aisés.
Ryuga était sur le point de jeter le stylo-projectile-de-guerre par la fenêtre quand le cours s'était enfin terminé. Il avait alors vu le premier de classe se lever à la vitesse de la lumière. Mais au lieu de s'enfuir à toutes jambes, comme n'importe qui de sensé l'aurait fait, il s'était approché du cas social et, dans une attitude solaire, il avait claqué sa main sur le bureau de Ryuga, y laissant un bout de papier déchiré d'un cahier. Puis il était sorti par la porte du fond. Toujours aussi tranquillement !
Ryuga avait grimacé si fort qu'il en eu mal aux joues. Il avait saisi le message et l'avait lu. Puis relut. Plusieurs fois avant de se rendre à l'évidence. Ce con avait écrit en espagnol.
Okay, ils étaient en cours d'espagnol, mais merde quand même ! Le blanc était nul en langue –en tout pour être honnête– et il lui passait un message incompréhensible ? Après lui avoir lancé une arme de destruction massive ?! Ryuga ne comprenait que les mots de liaison, mais il était quasiment certain que les autres ne devaient pas être des compliments. C'était quoi ça, « bolígrafo » ? Une insulte non ? Ça ressemblait à une insulte.
Cogner ou pas cogner ? Clairement cogner. Et cogner vite.
La boule de rage se leva en trombes de sa chaise, et marcha comme un fou dans les couloirs, effrayant tous les élèves qui passaient par là. Il vit même un gars de sa classe, un barjo aux cheveux verts, se placer devant son petit ami rouquin pour le protéger de son aura meurtrière. Amusant. Mais Ryuga n'était pas du tout d'humeur. Il avait un délégué sexy à en crever à crever, justement.
Il trouva sa proie en très exactement trois minutes –et battit le record de vitesse de traversée de couloir en heure de pointe, précédemment détenu par un certain Masamoune Kadoya, dont personne n'avait rien à secouer. L'argenté était en compagnie d'une jeune femme aux cheveux bleus, qui détala comme un lapin en voyant arriver son pire cauchemar.
Tsubasa Ōtori, laissé seul dans le couloir avec son bourreau, ne trembla pas d'un pouce. En avisant de l'expression furieuse de Ryuga, il haussa vaguement un sourcil. Ce qui termina d'achever la pataugeoire de patience du blanc, qui lui attrapa les épaules et le plaqua au mur.
— Tu joues à quoi au juste ?! Tu veux te battre ?!
Tsubasa cligna des yeux plusieurs fois, perdu.
— J'étais loin de m'imaginer que tu me sauterais dans les bras avec des arc en ciel dans les yeux, commença le délégué toujours aussi tranquillement, mais je ne pensais pas que ça te mettrait autant en colère.
— C'était une déclaration de guerre ! Et tu vas la payer !
Tout du moins, c'est ce qu'il aurait aimé faire. Mais ses poings refusèrent de faire ce pourquoi ils étaient pourtant si bons. Sa colère redoubla encore, et un grand bol de frustration s'ajouta à la pile.
— Pourquoi ?! s'écria Ryuga. On ne s'est jamais parlé, alors pourquoi tu me lances tes crayons dessus ?!
Tsubasa resta interdit quelques secondes. Leurs visages étaient à quelques centimètres seulement, ça avait l'air de commencer à le perturber.
— Pour que tu me le rendes ? Et je ne te l'ai pas lancé dessus. Juste sur ta table. Je sais viser, merci, souffla l'argenté avec une pincée de vexation. Tu n'as pas lu mon mot ?
Le silence qui suivit en disait plus que n'importe quel mot. Il n'avait effectivement pas lu. Tsubasa laissa échapper un sourire –alors ça c'était clairement de l'antijeu il était connu pour ne jamais sourire– et se pinça les lèvres pour le masquer. Ryuga du mettre à profit toute la colère qui lui restait pour résister à l'envie les mordre. Voir même d'aller mordiller la langue que ces jolies chaires rosées protégeaient si délicieusement. Ce très léger intérêt avait le don de se montrer emmerdant.
— Okay, se reprit-t-il vite, et ça disait quoi ton truc ?
— « ¿Te gustaría devolver mi bolígrafo esta noche? Como en un cafe, por ejemplo? »
— En japonais du con ! s'énerva Ryuga. J'avais déjà pas compris à l'écrit, c'est pas en récitant que je vais d'un coup devenir bilingue !
Tsubasa pouffa discrètement, mais à dix centimètres d'écart, le moindre tressautement musculaire était aussi visible qu'un phare dans la nuit. La tentation tirailla Ryuga de part en part. Il allait imploser.
— Ça disait « Tu voudrais me rendre mon stylo ce soir ? Genre dans un café par exemple ? » répéta docilement l'argenté d'une voix soudainement plus douce, et étonnement plus timide.
Ryuga le dévisagea, les sourcils froncés. Il n'avait rien, mais alors rien compris. Il lui lançait des trucs pour qu'il les lui rende autour d'une boisson ? C'était la nouvelle mode ? Il sortait si peu de chez lui –excepté pour aller casser quelques gueules– ça ne l'étonnerait même pas.
Tsubasa sourit presque tendrement devant l'air figé de Ryuga, bien qu'un soupçon de malice transcendait ses yeux.
— Je te proposais un rencard en fait.
Malgré son air sûr de lui, Tsubasa avait les joues légèrement rougies. Les cinq neurones de Ryuga se concertèrent en un ultime effort pour faire le lien entre les informations : le délégué voulait un rencard avec lui. Reste zen putain, surtout reste zen.
— Je suis pas très doué avec ce genre de cho…
Tsubasa ne put jamais terminer sa phrase. S'en était trop pour le self contrôle de Ryuga. Définitivement. Ses lèvres étaient bien trop proches, bien trop roses, bien trop actives à son goût. Et maintenant qu'il était sûr de ne pas finir chez les flics pour agression sexuelle, il ne fallait pas trop lui en demander.
L'argenté échappa un gémissement de surprise et plaça ses mains sur le torse de Ryuga dans un sursaut reflexe. Il ne devait clairement pas s'attendre à ça.
Ryuga approfondit le baiser et compressa d'avantage Tsubasa entre le mur et lui. Il le sentit frissonner contre son corps et soupirer de bien-être. Il sourit intérieurement. Il ne pensait pas autant aimer faire perdre ses moyens à ce premier de classe.
Puis le baiser prit fin, les deux étaient à bouts de souffle. Le blanc sourit franchement en voyant l'autre, les joues vermeilles et les pupilles dilatées. C'était pour le moins jubilatoire.
— Ouais… soupira Tsubasa. Ça marche aussi.
Ils se regardèrent, sans un mot. C'était beaucoup trop tôt pour les mots.
La sonnerie de début des cours retentit dans le couloir. En bon intello, Tsubasa écarta Ryuga et attrapa son sac, tombé à ses pieds. Il fit quelques pas vers sa salle de classe –sous le regard ennuyé du blanc qui serait bien resté là à passer le temps– puis s'arrêta et se retourna. Son éternel air tranquille était revenu à la vitesse de l'éclair.
— Au fait, t'en a fait quoi de mon stylo ? S'il ne me sert plus à te voir, j'aimerais autant le récupérer pour les maths.
Ryuga leva les yeux au ciel.
— Sur mon bureau, avec le mot.
A peine avait-il prononcé ces mots qu'il se rendit compte de sa connerie. Et en avisant du regard écarquillé de Tsubasa devant lui, il avait aussi fait l'addition. En quinze minutes de pause, les trois quarts de la classe devaient déjà avoir lu le papier –et pour les plus nuls en espagnol, les meilleurs avaient dû faire une traduction. Et vu la délicatesse totalement inexistante du geste de Tsubasa quand il avait déposé le message, tout le monde savait qu'il venait de lui.
Ils soupirèrent de concert.
Après l'élève qui tue les profs, l'élève qui déprave le délégué.
La fin de semaine allait être lourde.
Ecrit il y a plus de trois ans, retrouvé à l'occasion d'un changement de PC.
J'espère qu'il vous a autant fait rire que moi, je sais pas qu'elle mouche m'a piqué ce jour là, mais si elle revient je lui tends volontiers un autre morceau.
