« Ding ! » annonça la vieille pendule grinçante en bois massif héritée de tante Bertha, accrochée au mur près de la porte d'entrée, non loin de la petite fenêtre ronde donnant sur le jardinet fleuri et le seuil accueillant de la maison de Bilbo Baggins.
« Au fond d'un trou vivait un hobbit » diraient les contes. Sottises ! Ce trou n'était pas n'importe quel trou, et ce hobbit n'était pas n'importe quel hobbit. Ce trou était une maison, un nid douillet d'amour et de réconfort que notre courageux hobbit avait bien failli perdre. Et ledit hobbit était un cambrioleur de dragon, un dompteur de tonneaux, mais plus que tout, un héros. Héros ignoré au sein tranquille et paisible de la Colline, mais héros tout de même.
L'on se moquait. « Ce bon vieux Bilbo s'est pris un coup sur la caboche », clamait-on à qui voulait bien l'entendre. « Les exploits – discutables – de ses aïeux lui sont montés à la tête, aussi bien que la fumée de sa pipe ! » Qu'importait pour notre vénérable Bilbo Baggins, car lui-même, de source sûre qu'étaient ses propres yeux et son propre cœur, savait en tout point ce qu'il avait vécu et ressenti.
Ce jour-là, donc, comme tous les autres jours depuis que Gandalf avait eu l'amabilité de le raccompagner jusque chez lui, Bilbo entreprit de préparer son thé. Et comme tous les autres jours, il effectua chacun de ses gestes avec une nostalgie dévorante, une joie et une insouciance de hobbit envolées. Terminé, de passer gaiement à table en se pourléchant de gourmandise, les pieds au chaud près du feu et une serviette brodée de grand-mère Lorette nouée autour du cou pour ne pas se tacher ! Terminés, les grands repas travaillés de viandes bouillies avec soin, de poissons mijotés des heures durant et de toutes sortes de fruits et de légumes savamment préparés ! Terminées, les savoureuses pâtisseries façonnées avec l'amour de la bonne chère, la finesse des ingrédients rares et savoureux que l'on ne trouvait que dans la Comté, au terme d'un minutieux travail !
Depuis son retour, Bilbo n'osait plus recevoir. Non qu'il ne possédait plus de compagnie à recevoir – bien que le terme « compagnie » lui aurait tiré quelques larmes dont tous ignoraient tant l'origine que la signification certains vieux amis l'étaient restés en dépit de son absence prolongée, par amitié ou intérêt, plus souvent l'un que l'autre. Non, Bilbo n'osait plus recevoir, tout simplement parce qu'il ne savait plus recevoir. Les longs repas mondains de hobbits joufflus, ventrus et amoureux d'une gastronomie fine et étudiée ne lui inspiraient plus que crainte, méfiance, et presque du dégoût. Il s'en était rendu compte lorsqu'il avait dû quitter, très impoliment et tout autant précipitamment, la table du cousin Touque qui l'avait invité à déjeuner des semaines de cela.
Cloîtré chez lui sans nulle autre compagnie – et grands dieux que ce mot lui faisait mal – que celle de ses souvenirs, Bilbo n'avait plus rien de l'alimentation d'un hobbit respectable. Ses repas se constituaient en majorité de viande, séchée ou tout juste rôtie à la va-vite au-dessus du feu, qu'il achetait en masse et presque en catimini à un frère de l'oncle du cousin Touque. Bilbo ne sortait plus les grandes nappes décorées de tante Josépha, ni les serviettes brodées de grand-mère Lorette, ni la belle vaisselle en argent héritée des cadeaux de mariage de l'arrière-grand-mère Olive. Rien de tout cela.
Bilbo mangeait sa viande avec un simple couteau rustique, de bonne facture mais basique, sans fioriture ni élégance. Sa lame d'acier était solide et son manche en bois, fait pour rester ancré dans la paume. Le coutelas, court et large, était fait pour tanner les peaux et éventrer les bêtes, non pour servir d'appoint aux mains lors d'un dîner frugal. Bilbo s'en servait pourtant ainsi.
Son voyage inattendu au sein de la Compagnie de Thorin Écu-de-Chêne avait laissé en lui bien plus de marques qu'il n'y paraissait.
Et lorsque dans sa mémoire ressurgissaient les souvenirs du nain au regard ténébreux qui lui avait fait don de cet outil, ainsi que sa honte écrasante de n'avoir jamais pu le lui rendre et de s'être enfui d'Erebor, le couteau en poche tel un legs dérobé, alors la gorge de Bilbo se resserrait et il ne parvenait plus à rien avaler tant les remords et les regrets l'étouffaient. Il repoussait son assiette, lorsqu'il en utilisait une. Il jetait ses morceaux de viande au feu et les tranches saignantes se consumaient en cendres éparses et noires dont émanaient des fumets âcres de chair carbonisée. Bilbo s'enfonçait dans son siège. Il regardait les flammes dévorer sa nourriture. Sous ses yeux se rejouaient la tragédie de Lacville, la fuite aux forges d'Erebor et le feu du Dragon.
Puis, immanquablement, le cambrioleur s'effondrait sur la table lustrée en acajou verni du grand-oncle Bouin, enfournait sa tête bouclée au creux de ses bras tremblants, et pleurait des heures durant sans parvenir à interrompre le flot des larmes qui secouait sa poitrine et trempait son visage ainsi que ses vêtements propres.
Même cela, il peinait à le supporter de nouveau. Que n'aurait-il pas donné pour porter à nouveau de vieilles loques sales et déchirées, usées aux coudes et aux genoux après des semaines de voyage, puantes de l'odeur des trolls, des gobelins, de la terre humide et de la sueur des nains ! Toutes ces senteurs qui avaient tant agressé son olfaction douillette les premiers jours avaient fini par remplacer les parfums réconfortants de son foyer, le velours lourd des fauteuils, l'arôme délicat du thé et le renfermé chaleureux de son petit trou de hobbit.
Gandalf avait disparu à la frontière de la Comté pour ne plus reparaître. Et depuis ce temps, cela faisait bien presque deux mois que Bilbo Baggins s'en était revenu chez lui, plus riche d'expériences qu'autrefois, mais aussi plus solitaire et démuni que jamais. Avec toujours, l'ultime et unique question qui s'obstinait à le hanter, et à laquelle, sommes toutes, il ne possédait pas la réponse.
Pourquoi n'était-il pas resté en Erebor ?
Et lorsque ses pensées agitées le tourmentaient trop, lorsque ses réflexions l'amenaient là où il ne voulait pas aller, lorsque son esprit fatigué lui jouait des tours et s'amusait à prendre le dessus sur sa conscience réaliste pour le torturer, alors une seconde interrogation s'éveillait en lui. Plus diffuse, plus honteuse. Inavouable, à vrai dire.
Ce jour-là, comme souvent, la pendule de tante Bertha avait sonné. Bilbo avait mis l'eau à bouillir. Et l'eau avait débordé, furieuse, alors que notre cambrioleur, étourdi par le sifflement du liquide impétueux, s'était replongé dans ses souvenirs et se laissait hanter par ces questions secrètes qui, de plus en plus souvent à présent, occupaient toutes ses pensées.
— Thorin… murmura Bilbo, le regard vide.
Loin du feu qui brûlait et de la théière qui s'impatientait, le hobbit était debout dans l'entrée de sa maison, les bras ballants et le souffle court. Il fixait la porte ronde de son trou douillet et chaleureux, prêt à la voir s'ouvrir. Prêt à voir pénétrer sans autorisation dans le seuil de son logis un nain taciturne aux yeux noirs et aux cheveux tressés comme ceux d'un guerrier de conte héroïque.
Mais la porte restait désespérément close, chaque jour qui passait.
Et Bilbo, le cœur déchiré, invectivait chaque jour cette porte comme si elle était responsable de tous ses malheurs. Il attendait, attendait et attendait encore. Puis, lorsque l'heure du thé était passée et qu'il était encore trop tôt pour le souper, il s'égosillait soudain.
Cette après-midi-là ne fit pas exception, et Bilbo se mit à crier, les poings serrés et les joues rouges, luisantes de larmes qu'il n'avait pas appelées et qu'il ne contrôlait pas.
— Pourquoi, Thorin Écu-de-Chêne ?! Vous m'aviez promis ! Les amis sont censés tenir leurs promesses ! Vous deviez revenir ! Vous deviez survivre !
Comme chaque jour, la colère de l'absence céda sa place au déchirement de l'abandon. Bilbo baissa la tête et se surprit à sangloter d'une voix brisée, dans un murmure étrangement familier :
— Tu m'avais promis, Thorin…
Et ce fut à cet instant qu'un fait inexplicable se produisit.
Un coup unique, sourd et puissant, fut frappé à la porte de Bilbo Baggins.
