D'abord, Bilbo ne bougea pas, croyant à un rêve. Il dormait peu et errait sans but en son logis. Il se convainquit fort vite que la solitude l'avait mené à la folie, anneau ou pas – celui-ci demeurait toujours dans l'une de ses poches, jamais bien loin de lui.

Mais lorsqu'un second coup retentit, alors notre hobbit se jeta à corps perdu sur sa porte d'entrée et batailla ferme avec son verrou pour l'ouvrir en grand. Tout cambrioleur qu'il était – et serait toujours –, jamais il ne peina autant à tirer un simple loquet, tant son souffle était court et ses doigts tremblaient. À la volée, il écarta la plaque de bois ronde de devant lui. Sur le perron de son trou de hobbit, le cousin Touque sursauta avec un cri de frayeur.

— Monsieur Bilbo ! Vous m'avez fichu une de ces frousses ! Il n'y a pas idée d'accueillir ses visiteurs ainsi !

Le cousin Touque étudia son hôte avec un peu plus d'attention. Il était l'un des rares habitants de sous la Colline à porter sincèrement Bilbo dans son cœur, aussi ne jugea-t-il point l'accoutrement débraillé de son cousin, dont la chemise était froissée et le col mal ajusté. Après tout, il ne s'était pas annoncé à passer chez lui, et la journée était déjà fort tardive. Cependant, l'expression hagarde de Bilbo le fit s'interroger, de même que les traînées humides qui striaient ses joues creusées. Son teint était pâle et ses yeux, rouges et bouffis. Le visage cireux de son ami fit hausser un sourcil au cousin Touque. Quel diable de sortilège l'entravait donc ainsi pour l'empêcher de manger à satiété comme un bon hobbit ?

— Bilbo, mon cher, est-ce que vous vous sentez bien ?

Bilbo sursauta et s'essuya rapidement le visage d'un revers de la main, avant de se redresser et d'assurer avec aplomb :

— Je vais bien ! Ce n'est rien. Que me vaut le plaisir, cousin ?

Le cousin Touque se gratta la tête.

— Le frère de mon oncle Gédéon m'envoie vous dire que quelques bêtes bien grasses ont été abattues par ses soins ce matin. Si vous souhaitez vous donner la peine de vous déplacer à son étal du marché, il vous a réservé quelques bonnes pièces pour vos repas, cousin ! Il paraît que vous êtes devenu un hobbit carnivore, à ce que l'on raconte.

— Oh, c'est un peu exagéré, rit maladroitement Bilbo. Merci d'être venu me prévenir. Je vais lui rendre visite avant ce soir.

— Vous feriez mieux de vous hâter, alors. Le soleil ne va plus tarder à se coucher.

— Ce n'est pas grave, je… Je n'ai aucune crainte à cheminer dans le noir, merci.

Le cousin Touque ne releva pas l'hésitation de Bilbo. Ces comportements étranges étaient devenus monnaie courante chez lui depuis deux mois qu'il était revenu d'une aventure – ce mot horrible faisait encore beaucoup jaser sous la Colline. Il salua gaiement et s'en alla d'un pas joyeux pour rentrer chez lui, frais comme un gardon, sa mission accomplie. Bilbo ne craignait sans doute pas l'obscurité de la nuit, mais tout de même, l'heure du dîner approchait et rien ne valait mieux qu'un bon repas chaud à savourer chez soi une fois le soir tombé !

Une fois le cousin Touque parti, Bilbo resta interdit sur le seuil de sa maison pendant encore de longues minutes. Puis, dans un sursaut, il secoua la tête, disparut quelques instants en son logis pour se saisir de ses affaires ainsi que d'un grand sac, puis ressortit et se dirigea vers le marché. Comme l'avait dit l'autre hobbit, le crépuscule pointait. Le temps que Bilbo parvienne à la grande place commerçante qui réunissait tous les solides hobbits maraîchers, jardiniers, éleveurs, bouchers, volaillers et tant d'autres de ces nobles métiers, le ciel s'était déjà paré de traînées de feu. Le nez baissé, ses pieds nus avançant par de larges foulées rapides inaccoutumées aux hobbits calmes et placides, Bilbo fendit la foule agitée sans un regard au-dessus de lui, le cœur hanté par trop de souvenirs.

Lorsque le ciel s'enflammait au-dessus des arbres sombres de la Comté, il revoyait l'attaque au bord de la falaise, les aigles sauveurs, et Thorin Écu-de-Chêne qui s'était jeté seul au-devant du danger, prêt à mourir.

Et alors, jamais l'âme de Bilbo ne se déchirait autant.

Aussi rapide et discret qu'un cambrioleur, le hobbit parvint à l'étal des viandes proposées par le frère de l'oncle du cousin Touque. Le commerçant l'accueillit avec un large sourire, toujours prêt et prompt à lui vendre des morceaux de choix. Il n'était pas regardant sur les raisons de ces achats, mais savait seulement que depuis son retour, Bilbo Baggins était devenu son meilleur client. Des occasions pareilles, il ne fallait pas les rater ! Avec sa propension à lui extorquer toujours quelques pièces supplémentaires pour un plat de côtelettes ou un bout de gigot, Bilbo le soupçonnait presque de cacher aux yeux de la Colline quelque origine naine.

— Au fait ! s'exclama le boucher en enveloppant soigneusement les pièces de viande de Bilbo dans des papiers déjà humides et tachés. Vous qui sortez si peu de chez vous pour prendre le soleil, mon cher Bilbo, vous ne connaissez sûrement pas les dernières nouvelles de par-delà la Colline ?

Le hobbit récupéra ses achats en haussant un sourcil, feignant d'être surpris. La conversation avec ses compatriotes ne l'intéressait plus guère, ne valant pas celle d'un Magicien, d'un homme de Dale ou d'un nain, mais il lui fallait tout de même garder un fond de politesse de façade s'il voulait pouvoir continuer à se fournir en viande à bon prix.

— Que se passe-t-il donc par-delà la Colline ?

— On dit qu'un étranger barbu de petite taille s'y promène une fois le soir tombé.

Le cœur de Bilbo se serra douloureusement, et il répondit sans doute avec un peu plus de dureté qu'il ne l'aurait voulu :

— C'est un nain. Mais qu'est-ce qu'un nain viendrait faire à la Colline ?

— Cela, c'est la question que tout le monde se pose, mon ami. Vous n'en auriez pas une idée, vous ?

— Moi ? Et pourquoi cela, je vous prie ? s'enquit très poliment Bilbo.

— Eh bien, on raconte que c'est avec une Compagnie de nains que vous vous étiez embarqué dans votre… vous savez… votre aventure, glissa le boucher en baissant la voix, comme s'il craignait que d'autres hobbits ne l'entendent.

Une fois n'étant pas coutume, l'émotion saisit notre cambrioleur à la gorge. Mais l'événement de tantôt avec le cousin Touque qui l'avait vu pleurer lui avait assez suffi pour la journée, aussi ravala-t-il ses larmes et sa douleur pour laisser plutôt s'exprimer une colère confuse et irrationnelle. Avec des gestes brusques, il fourra ses derniers morceaux de viande à peine emballés dans son sac, qu'il jeta sur son épaule, et salua le frère de l'oncle du cousin Touque d'un ton haché en se retournant.

— Même si c'était en effet le cas, il existe des milliers de nains à travers la Terre du Milieu, tout comme il existe des milliers de hobbits ! Alors que voulez-vous que j'en sache ? Merci pour cette viande et bon appétit à vous. Bonsoir !

Alors qu'il commençait à s'éloigner à grandes enjambées, le dernier mot qu'il avait prononcé résonna longuement dans sa tête. À nouveau pris d'hallucinations, il sembla à Bilbo qu'une voix moqueuse lui répondait dans un souffle éthéré, à la fois proche et lointain :

Qu'entendez-vous exactement par « bonsoir » ?

Notre cambrioleur se figea au beau milieu de la place dans un arrêt net. Il fit la moue, hésita, faillit se retourner une fois, deux fois, s'en empêcha, puis se décida enfin et, marmonnant dans sa barbe, retourna voir le frère de l'oncle du cousin Touque.

— Excusez-moi ?

Le boucher sursauta, peu habitué à ces changements d'avis étrangers aux hobbits, et dévisagea Bilbo d'un air indécis. Avait-il omis une pièce de mouton dans sa commande ? Un filet de bœuf était-il mal empaqueté ? Et pourquoi le regard de son meilleur client brillait-il ainsi, aussi farouchement, comme celui d'un nain face à une montagne d'or ?

— Il vous fallait autre chose, monsieur Baggins ?

— Ce nain, par-delà la Colline… Savez-vous à quoi il ressemble ?

— Alors vous le connaissez ?

— Savez-vous à quoi il ressemble ? s'impatienta Bilbo.

— Je… Non, pas dans les détails.

Le commerçant se mit à réfléchir à voix haute tout en remballant sa marchandise invendue. D'un bout à l'autre de son étal, Bilbo le suivit en allers-retours impatients, avide d'informations, buvant jusqu'au moindre souvenir flou qui lui revenait à l'esprit.

— Il ne se montre pas de jour… Il aborde les hobbits conviés à des dîners. Chaque personne qu'il peut croiser de nuit, en réalité. C'est à croire qu'il a peur du soleil…

— Et son apparence ? À quoi ressemble-t-il ? répéta Bilbo encore une fois.

— On parle d'une ombre massive… Il doit être trapu, comme tous les nains, et assez large d'épaules. Ceux qui l'ont vu racontent qu'il inspire le malheur. Certains disent que ce n'est qu'une bête, au vu des fourrures qu'il porte sur le dos. Mais les hobbits qui lui ont parlé décrivent des cheveux noirs, une barbe tressée et des yeux d'une profondeur… monsieur Bilbo, vous vous sentez bien ?

À la description du boucher, le cœur du cambrioleur avait cessé de battre. Il ne pouvait y croire. Les yeux exorbités, il fixait le marchand comme s'il voyait un revenant face à lui. La comparaison n'aurait pu être plus à propos. Saisi par l'effroi de l'incompréhension, refusant de s'accrocher à un espoir qu'il savait vain, Bilbo recula lorsque le boucher avança vers lui et secoua la tête avec obstination. Sans se soucier des à-propos et des nouvelles rumeurs qui courraient à travers toute la Colline dès le lendemain par la faute de ses mots, il s'enfuit dans la pénombre de la nuit tombante, n'offrant au frère de l'oncle du cousin Touque que quelques paroles balbutiées.

— Non… C'est impossible ! Il est mort !