Des jours passèrent et bientôt, ce fut sûr et certain : un étranger errait bel et bien dans la Comté, aux alentours de la Colline, à la recherche d'une personne qu'il ne trouvait guère, puisque son séjour indésiré s'éternisait. Il ne fréquentait ni les tavernes, ni les auberges, et s'il logeait chez un hobbit respectable, nul ne le criait sur les toits. Certaines choses ne se disaient pas en ville. Mais la majorité des récits et racontars étaient formels : le nain inconnu avait établi son campement dans un petit bois au sud de la Colline. Un filet de fumée en émanait chaque soir. Les plus vieux hobbits ne croyaient toujours pas à cette histoire et se plaisaient à répéter que de jeunes chenapans s'amusaient à imiter les drôles d'aventures de ce pittoresque Bilbo Baggins.
Celui-ci ne confirmait ni n'infirmait les faits. Depuis sa rencontre avec le boucher et les révélations de ce dernier, il n'avait plus quitté son trou de hobbit, moins par confort que par angoisse. Le sommeil, déjà avare de sa présence, ne daignait plus le visiter et le laissait pantois et errant, en proie à des nuits d'insomnies peuplées d'un unique visage, hantées d'un unique nom.
Bilbo ne pouvait croire à ce qu'il avait entendu.
S'il ne pouvait y croire, alors il fallait s'en assurer avec exactitude.
Mais la chose était impossible. Ce n'était évidemment pas lui. Ce n'était pas non plus un hobbit inconnu de la Comté. Sans doute devait-il s'agir d'un nain, certes, mais d'une autre origine, d'une autre sorte, d'une autre race – et par tous les dieux, qu'est-ce qu'un nain viendrait faire à la Colline ? Ou encore, peut-être était-ce un simple enfant humain, perdu fort loin de chez lui. Le pauvre devait être épuisé et affamé. Cette théorie n'était cependant pas en adéquation avec les feux qui brûlaient dans le petit bois au sud de la Colline. Mais, terré chez lui, Bilbo n'avait guère eu connaissance des derniers ragots qui circulaient au sujet de ce mystérieux inconnu.
Après des jours et des nuits à se tracasser dans l'attente d'une explication impossible à dénicher seul, notre cambrioleur se décida à aller lui-même voir de quoi il en retournait, en dépit de la fatigue accumulée de ses terribles insomnies. Avec des gestes lents et patauds, qu'un hobbit digne de ce nom aurait aussitôt identifié comme les signes d'une cruelle carence alimentaire à combler de ce pas, Bilbo se prépara un sac de victuailles. Fromage, pain, gourde d'eau, fruits et viande séchée. Rien d'autre n'était nécessaire. Il y enfouit une couverture chaude, un sachet d'herbes médicinales dont il ne se rappelait plus l'origine, mais louait les effets réparateurs. Son anneau en poche, il hésita, puis se saisit enfin du couteau offert lors de son voyage avec la Compagnie. Celui-ci, il ne le mit pas dans son sac, mais le garda dans sa main. Au diable ce que pourraient penser les autres hobbits si certains d'entre eux le croisaient ainsi paré, comme prêt à commettre un cambriolage dans les habitations de sous la Colline !
Cambrioleur, il l'était dans l'âme et le demeurerait toujours, par respect et fidélité envers son ami le plus cher.
Hobbit, il n'était plus sûr de l'être encore depuis son retour dans la Comté…
La sortie qu'il s'apprêtait à mener, si l'on exceptait sa caractéristique nocturne, n'avait rien d'un événement exceptionnel. Pourtant, en s'y préparant avec tant de soin, en vérifiant à nouveau son sac pour s'assurer qu'il ne lui manquait rien, Bilbo ressentit une pointe d'excitation le parcourir de la tête aux pieds. Reconnaissant sans mal cette étincelle de vie et d'énergie qui n'avait plus couru en lui depuis fort longtemps, notre hobbit s'harnacha de sa cargaison et quitta son logis sur la pointe des pieds pour ne pas alerter ses voisins, en parfait maître cambrioleur qu'il était.
Il fit le tour de la Colline avant de s'apercevoir, sous la claire lumière étoilée de la lune, qu'un feu de camp semblait brûler au milieu du bois au sud de la Colline. Pensif, il s'y dirigea sans réfléchir. En chemin, il fouilla ses poches et réalisa qu'il avait oublié son mouchoir chez lui comme un benêt.
Pas une seule seconde, il ne songea à retourner le chercher.
Ce fut sans être trop fourbu qu'il atteint le petit bois, après avoir gravi la pente qui y menait. Son couteau toujours en main, il s'engagea sous le couvert des arbres sans véritable peur. Il était fort loin, le temps des elfes chasseurs et des araignées vicieuses qui les menaçaient, lui et ses compagnons nains ! À chaque détour de tronc, Bilbo se rappelait les aventures trépidantes qu'ils avaient vécu ensemble. Les larmes lui montèrent à nouveau aux yeux sans qu'il ne s'en rende compte, indifférent à la végétation qui l'entourait. Comme à nouveau prisonnier de cette forêt magique et impitoyable, il n'avançait plus dans le bois au sud de la Colline, mais entre ces arbres gigantesques, au milieu d'une cohorte de nains fatigués et perdus qui bougonnaient sans cesse.
Et Bilbo, ému, heureux, les suivait sans mot dire, les yeux émerveillés de revoir face à lui ses compagnons d'autrefois. Tous bien vivants. Même Kili et Fili, qui tentaient de détendre l'atmosphère par des blagues d'un goût douteux au sujet des armes naines et des guerrières elfes.
Même Thorin, qui attendait patiemment le reste de sa Compagnie, assis sur une pierre moussue au centre d'une clarière, près d'un feu, au détour d'un tronc.
Les autres nains disparus dans la forêt sans retour, Bilbo s'avança seul à la rencontre d'Écu-de-Chêne. Le Roi sous la Montagne nettoyait son arme elfique, la tête baissée, sans lui prêter aucune attention. Bilbo demeura debout face à lui et l'observa faire sans parler, de nouvelles larmes roulant sur ses joues. Il ne faisait pas qu'attendre un signe de Thorin Écu-de-Chêne, non. Il le scrutait avec attention, examinant chaque détail de sa personne comme s'il le voyait pour la première – et dernière – fois de son existence. Une voix intérieure lui confirma que Thorin correspondait aux descriptions du boucher. Bilbo repoussa cette voix sans savoir d'où elle provenait. Quelles descriptions ? Quel boucher ? Il n'y avait qu'eux, Thorin et lui, dans cette clarière de la forêt perdue. Aussi seuls qu'ils l'avaient été ce soir-là, lorsque les autres membres de la Compagnie faisaient le guet au sommet des portes d'Erebor, pendant que le roi nain et lui erraient encore et toujours dans les vastes salles emplies d'or du royaume souterrain, en quête éternelle de l'Arkenstone… et de bien d'autres choses encore.
Il sembla à Bilbo qu'une vie entière s'écoula avant que Thorin Écu-de-Chêne ne lui adresse enfin une parole, dépourvue de toute haine, mais également de toute amitié.
— Vous voilà enfin, maître cambrioleur.
Bilbo se tortilla, gêné, inquiet de réaliser que sa place n'était peut-être censée être en ces lieux.
— Euh, eh bien oui, à ce qu'il me semble…
— Vous ne m'avez pas attendu.
— Que voulez-vous dire par là ?
— Vous aviez promis de m'attendre.
Thorin releva soudain la tête et son regard insondable transperça Bilbo plus sûrement qu'aucune flèche elfique n'aurait pu le faire. Le hobbit tressaillit lorsque la voix grave et chaude du nain répéta dans un souffle familier, désagréablement douloureux :
— Tu m'avais promis d'attendre que je revienne, Bilbo.
— Mais tu… Tu n'es jamais revenu… bégaya-t-il, hésitant, le cœur broyé. Tu es mort, Thorin…
Le Roi sous la Montagne se leva, terrible et terrifiant, le regard orageux et son arme en main, prête à l'emploi. Marchant au milieu des flammes, qui envahirent alors toute la clarière, son visage se mua en masque de rage et il tonna d'une voix aussi sourde et grondante que les forges d'Erebor :
— Alors tu es mort avec moi, Bilbo !
Sans qu'Écu-de-Chêne n'ait esquissé un seul mouvement, le hobbit ressentit une terrible douleur à la tête. Bilbo réalisa que les propos de Thorin n'étaient rien d'autre que la vérité dure et cruelle. Oui. Il était mort avec Thorin, ce jour-là. Depuis que le Roi sous la Montagne n'était plus, Bilbo Baggins, n'avait plus jamais été le même. Thorin lui avait trop offert, lui avait trop pris, lui avait trop promis. Et tout cela pour quoi ?
Les joues baignées de larmes, Bilbo s'écroula à genoux, puis s'effondra au sol et perdit connaissance.
