« Ding ! » annonça la vieille pendule grinçante en bois massif héritée de tante Bertha, accrochée au mur près de la porte d'entrée, non loin de la petite fenêtre ronde donnant sur le jardinet fleuri et le seuil accueillant de la maison de Bilbo Baggins.

Au fond de son lit, le hobbit s'éveilla en sursaut. Avait-il bien entendu ? Pourquoi la vieille pendule de tante Bertha sonnait-elle à cette heure de la nuit ? Prêt à s'extirper de son lit douillet, Bilbo pesta entre ses dents. Cependant, lorsqu'il entrouvrit les paupières, une vive lumière l'agressa et il referma aussitôt les yeux en jurant deux fois plus. Que diable faisait le soleil si haut dans le ciel ?

Un rire léger le figea sous ses draps et son cœur cessa de battre une seconde.

— Je ne croyais pourtant pas que ce genre de grossièretés soient familières pour un hobbit respectable tel que vous, maître cambrioleur.

— Respectable et cambrioleur ne concordent pas ensemble, maître nain.

— Tout comme vous et moi, je le crains.

Cette phrase, ressemblant trop à une déclaration d'adieux, déchira un peu plus l'abîme béante qui siégeait déjà dans la poitrine douloureuse du hobbit alité. Bilbo tentait de se rasséréner en se répétant que tout cela n'était qu'un rêve. L'épisode de la forêt oubliée et de son évanouissement le lui avait trop bien prouvé. Thorin était mort, et lui, épuisé de fatigue et de chagrin la situation était propice à toutes les illusions, aussi inconsolables soient-elles. Ceci ne pouvait être qu'un songe factice de plus. De toute manière, quel hobbit se levait à l'heure du thé ? En entendant la bouilloire chanter gaiement, Bilbo se renfonça dans ses oreilles, les paupières toujours closes. C'était définitivement un nouveau mirage. Thorin, faire bouillir de l'eau à dix-sept heures pour se préparer une boisson chaude ? Dans son trou de hobbit, sous la Colline ?

Absolument impossible.

— C'est un rêve, annonça-t-il à Écu-de-Chêne avant que ce dernier ne prononce à nouveau quoi que ce soit. Un simple rêve. Dans un sens, cela m'arrange bien. Ça signifie que je suis enfin en train de dormir, après toutes ces nuits blanches… Il était temps ! J'ai cru que j'allais mourir de fatigue.

— C'est ce qu'il m'a semblé voir.

— Mais dans le même temps, je… Attends, que viens-tu de dire ?

Le rire se répéta. Se rapprocha. Il semblait à Bilbo qu'il était tout près.

— J'ai dit que j'avais constaté de moi-même à quel point tu étais épuisé, stupide hobbit. Tu t'es littéralement évanoui dans mes bras.

— Je… Non, c'était un rêve… Encore un…

Une paume gantée de cuir, tiède et chaleureuse, se déposa sur son front encore moite de sueur. Bilbo avait passé la nuit à délirer, atteint d'une forte fièvre. Sursautant à ce contact, le hobbit ouvrit de grands yeux. Ce faisant, il plongea avec délice et confusion dans deux perles sombres qui le dévisageaient avec, aussi étonnant soit-il, une inquiétude sincère et touchante à son égard. Le nain avait les traits marqués, le visage fatigué et quelques cernes sous les yeux qui s'accordaient sûrement à merveille avec les siennes. Mais sa figure, son attitude, sa voix, son apparence, rien de tout cela n'avait pourtant changé en lui.

Thorin Écu-de-Chêne était là, chez lui, dans son trou de hobbit sous la Colline. Bien loin de son cher royaume d'Erebor et de ses mille trésors. Mais surtout, bien vivant, chaud, debout et respirant comme n'importe quel habitant de la Terre du Milieu que la mort n'avait pas frappé.

— Thorin ?!

Le Roi sous la Montagne ôta sa main du front de Bilbo – au plus grand regret de celui-ci – pour imiter avec maladresse une courbette moqueuse, geste avec lequel il n'était que peu familier. Son statut imposait que les autres lui fassent la révérence, là où lui-même n'avait de comptes à rendre à personne sur le sujet.

— Pour vous servir.

Bilbo le considéra un instant, incrédule, les sourcils haussés en une expression dubitative, puis secoua la tête, catégorique.

— Non, non, non. C'est encore un rêve. Le vrai Thorin ne ferait pas d'humour de ce genre.

— Que ferait le vrai Thorin, dans ce cas ?

— Je… Eh bien, je ne sais pas… Déjà, il pesterait sûrement contre le chemin mal indiqué jusqu'à chez moi… Ensuite, il grommellerait sur le repas qui n'est pas prêt, et… Mais qu'est-ce que je fais dans mon lit ? Et qu'est-ce que tu fais chez moi ? Tu… Tu es en vie !?

Thorin croisa les bras, boudeur.

— Je me suis perdu pour venir ici. Trois fois. Le repas, je l'ai préparé, puisque tu n'étais pas en état. Si tu es dans ton lit, c'est parce que je t'y ai ramené. Et je suis en vie, oui. Je te raconterai.

— C'est… C'est impossible…

Redressé dans son lit, Bilbo se prit la tête entre les mains.

— Je n'y comprends rien. Et tu as oublié de répondre à une de mes questions.

— Je ne pense pas que ça changera quoi que ce s…

— Qu'est-ce que tu fais chez moi ?!

Thorin soupira en levant les yeux au ciel. Puis, sans une parole d'explication, il s'approcha du lit de Bilbo et attrapa le menton du hobbit entre ses doigts pour le forcer à lever son visage vers lui. Celui-ci lutta un peu, puis lorsqu'il céda, eut à peine le temps de respirer que des lèvres chaudes se déposaient sur les siennes. Il s'étrangla de stupeur sous le baiser ardent que lui offrait Thorin, et ne cessa pas de le dévisager d'un œil hébété alors que le nain se reculait avec un sourire en coin satisfait.

— Tu… Tu…

— Je t'avais promis, Bilbo. Mais tu n'étais plus là. Alors je suis venu te chercher jusqu'ici pour tenir ma promesse. Je t'avais promis de te revenir.

— Thorin… Je…

Le hobbit voulut se lever. Encore faible, il manqua de tomber en chemin et le nain le retint de ses bras solides. Plaqué contre le large torse du Roi sous la Montagne, Bilbo sentit ses joues rougir et sa détermination faiblir. Honteusement, il souffla :

— Je te croyais mort…

— Tous me croyaient mort.

— Tu ne respirais plus !

— Le coup était violent, pas fatal. Mon corps s'est mis en léthargie le temps que mes blessures se soignent. Un état que les humains appellent le coma, me semble-t-il. J'avoue être déçu que le reste de la Compagnie ait voulu m'enterrer si vite… Et toi aussi…

— Je suis désolé.

Pour ponctuer ses excuses, le hobbit se dressa sur la pointe des pieds et rendit son baiser à Thorin. Le nain l'accepta bien volontiers, ses bras puissants enlaçant celui qu'il avait tout d'abord pris pour un poids mort, mais qui avait si bien accompli son rôle au sein de leur Compagnie, jusqu'à lui dérober le plus inviolable des trésors ultimes – son cœur. Leurs lèvres se lièrent jusqu'à ce que le souffle leur manque. Alors ils se séparèrent, haletants, le regard brillant d'un même sentiment qui jamais ne pourrait plus leur être arraché.

— Tu as tenu parole, j'ai rompu la mienne, murmura Bilbo, incapable de se détacher des yeux ensorcelants du Roi sous la Montagne. Notre troisième promesse tient-elle toujours ?

— À la condition que tu m'accompagnes en Erebor.

— Tu n'y seras plus roi, Thorin… Dáin Pied-d'Acier a pris ta place.

Le nain considéra la question, puis haussa les épaules.

— Peu m'importe la gestion d'un royaume, ou les trésors qu'il renferme. Les terres des miens sont libres. Quant à cette maudite Arkenstone, qu'elle aille au diable. Je me suis trouvé un nouveau joyau à chérir, souffla Thorin en serrant Bilbo contre lui. Et à ce que je sache, tu n'es pas encore capable de te dérober toi-même, maître cambrioleur.


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Et voilà la fin de cette petite histoire ! J'espère qu'elle vous aura plu ! ^^