Non, ça recommençait. Le sifflement des balles près de l'oreille. Les explosions d'électrodes partout. Le tir des mitraillettes. Son coéquipier qui hurlait de douleur, qui disait qu'il était foutu et qu'il fallait continuer sans lui. Le sang, partout le sang devant ses yeux. Il leva les yeux. Un voltorbre lâché de haut tombait sur sa tête. Bruit de destruction.

Il se réveilla en sursaut. Encore ce rêve qui lui remémorait cette guerre. Il n'en pouvait plus. Même si elle était finie depuis quelques mois, il ne pouvait s'empêcher de revivre ces instants en rêve. Il haleta pendant quelques secondes. En se passant la main au visage, il constata qu'il perlait de sueurs. La violence et la rapidité des rêves le faisaient stresser de cette manière. Il examina son réveil. Une heure vingt du matin. C'était trop tôt. Mais il ne se sentait pas de se rendormir et de revivre par les rêves ces moments là. Il décida d'asperger son visage d'eau.

Après s'être débarbouillé, bien rafraîchi, il se regarda un instant sur la glace. C'était un homme d'une trentaine d'année, avec une barbe de trois jours, les yeux sombres, la mine pâle et amaigrie, malgré que son corps soit entraîné à de gros efforts physiques. Oui, depuis qu'il faisait ces rêves, il semblait déplorable, surtout que les insomnies n'arrangeaient rien. Mais il n'y pouvait rien, ça venait quasiment toutes les nuits. Il retourna dans le salon.

Bon. Quitte à faire une nouvelle nuit debout, il allait se préparer une tasse de chocolat. Non, il n'aimait pas le café, et il ne se sentait pas de faire un thé dans son état. Il passa le lait au micro-onde quelques minutes et versa la poudre chocolatée. Un peu trop, même. Bah, il aimait quand il avait le bon goût de chocolat. Il remua avec une cuillère pour engloutir la poudre sous le lait. La tasse fumait un peu. Il ouvra un peu la fenêtre.

La fin d'automne battait son plein, à Carmin-sur-mer, rien que le vent frais de l'extérieur le lui indiquait. Il s'installa sur le rebord de la fenêtre et contempla la ville nocturne. Tout était assez calme, les habitants dormaient, mis à part des promeneurs tardifs ou des fêtards rentrant en chancelant. Notre homme insomniaque savoura l'air frais et marin venant du port presque en face de chez lui. La lumière des lampadaires lui permettait de regarder l'horizon sans avoir mal aux yeux. La mer noire émettait quelques vagues de lumières sous les lueurs de la ville. Il but une gorgée de son chocolat partiellement refroidi. Les bâtiments avaient encore les séquelles de la guerre, mais ils tenaient bons. Ah, cette guerre...

Elle avait était rude, pour empêcher Kanto de se faire envahir par la Team Rocket. Ces derniers n'hésitaient pas à utiliser les pokémons pour faire des dégâts, voire commettre des attentats. Leur idéologie était simple : se servir des pokémons jusqu'à la moelle. Les torturer, les tuer, les faire se battre dans un sale état jusqu'à la mort... Le nouveau gouvernement était contre cette pratique, et voulait faire disparaître ces gens. C'est pourquoi il avait fait appel à l'armée, et avait déclaré la guerre à leur chef, Giovanni. S'ensuivit un combat sans foi ni loi contre cette Team. Ils n'avaient pas hésité à tirer sur des civils, à les prendre en otage sous des électrode prêt à tout moment à se faire exploser sous le signal d'un caïd. Que de victimes et de dégâts... Il se souvient encore des visages désespérés des civils, de leur peur, de leur lassitude, de leur colère... Mais tout avait cessé un jour où le chef fut porté disparu et que la Team Rocket fut dissoute et les membres arrêtés. Que de soulagement pour la population de Kanto ! Plus de fusillades, plus d'actes terroristes...

Du moins pour le moment. Oui, il redoutait que ça recommencerait un jour ou l'autre. Et que l'enfer redémarre... Il avala une grande goulée à cette réflexion. Bordel, il priait pour que ça n'arrive plus jamais.

Il termina sa tasse et referma la fenêtre. Il n'était pas aussi détendu qu'il ne le voulait. Bon. Il se servit dans sa pile à lire qui diminuait fortement depuis son retour et ses insomnies. Il passa ainsi le reste de sa nuit à lire et à écrire ses critiques sur un bout de papier. Au moins il pourrait faire des fiches de lectures à rendre pour la librairie...

OooOooOooOooOooO

Il bailla à pleine bouche, la main cachant le gouffre. La librairie avait été calme aujourd'hui. Du moins d'un calme avant la tempête des cadeaux en fin d'année qui allait venir. Il n'avait pas beaucoup conseillé de livres aujourd'hui, et à peine fait passer à la caisse quelques lecteurs habituels. Il s'était au moins distrait en proposant des fiches coup de cœur au patron. Ce dernier était ravi que son employé soit aussi passionné par ses lectures ces derniers temps. Le roucool de la boutique roupillait tranquillement sur son perchoir pendant ce temps. Il enviait un instant le repos de ce volatile. La cloche de la porte émis un cliquetis au passage d'un client. Client que reconnaissait notre homme.

« Eh, Étienne ! Com... Ouah, t'as une sale tronche !

-Non, sans déc' Bob... Toi comment va ? »

Bob, ou Major Bob, était non seulement le supérieur du nommé Étienne, mais aussi un champion d'arène. Il était de l'âge de notre insomniaque, blond, très musclé aussi. Malgré leur différence de grade, c'étaient des amis de longue date. De très bons amis.

« Ben ça va, l'arène tourne bien ! Je prenais justement une pause pour te voir... Sérieusement qu'est-ce qui t'arrive ?

-Oh, c'est rien, juste une insomnie... Pas trop grave.

-Pas trop grave ?! On dirait que tu as fait nuit blanche de dix jours ! Faut que tu consultes !

-Pas si fort... Je termine justement ma journée, tu veux aller prendre un verre ?

-Allez ! Mais c'est moi qui paie ! »

Ils s'étaient installés dans un café près de la mer. Étienne tenait à cela. Au café des Poissoroys. Bob avait pris une bonne bière, Étienne un chocolat chaud. Ils discutaient de tout et de rien, le champion d'arène n'ayant pas encore remis l'insomnie comme sujet. Le blondinet militaire but un moment sa bière avant de prendre un air grave.

« De quoi rêves-tu la nuit pour ne plus vouloir dormir après ? Sérieux ?

-...

-Tu peux me le dire, je suis habitué aux pires horreurs, rassura l'ancien soldat blond.

-Je rêve de la guerre qui bat de son plein. Des gens qui meurent... Et moi, qui meurt pendant la guerre.

-Mh... Je vois le genre. Faudrait que tu consultes un méd...

-Je vais bien, parfois je dors une semaine sans avoir ces foutus cauchemars, tenta de dédramatiser l'insomniaque. Cela va partir.

-Cela fait combien de temps que ça dure ce cirque ?

-... Ok ça fait six mois, mais ça va passer, j'en suis sûr !

-Six mois ?! S'exclama le champion de type électrique. Faut vraiment que tu consultes un médecin, c'est vraiment pas normal ! Je suis sûr qu'il pourrait trouver une solution à ton insomnie ! »

Étienne médita sur les paroles. Il n'aimait pas avoir recourt à la médecine, mais son ami était vraiment inquiet de son état. Lui même en avait marre de ces insomnies fréquentes, il allait finir sur un lit d'hôpital s'il continuait. Il acquiesça.

« Ok, t'inquiète, je vais faire ça. Je prends rendez vous demain.

-Cool ! T'as intérêt à te remettre de tes problèmes de sommeil ! »

Et ils continuèrent à discuter, jusqu'au moment d'aller dîner. Ils se quittèrent joyeusement, avant qu'Étienne reparte chez lui à pied dans son appartement.

OooOooOooOooOooO

« Monsieur, vous êtes sorti traumatisé de la guerre. »

Non, sans déconner, il ne le savait pas, songea-t-il ironiquement.

« Vous êtes sûr que vous vous dépensez bien dans la semaine ?

-Trois fois un tour de piscine la semaine et le week-end ce sont des balades à pied pendant l'après-midi.

-Bon. Si le sport ne suffit pas à vous dépenser, je ne vois qu'une solution : vous devez prendre sous ordonnance un pokémon ayant la capacité Berceuse. »

Merde. Étienne n'était pas fan des pokémons, encore moins de ces espèces de bouboules roses qui chantaient pour vous faire dormir. Il avait peur de passer pour ridicule, lui un grand costaud avec le pokémon le plus efféminé qu'il soit. Mais il n'avait pas le choix : ils devaient prendre ce pokémon, le temps que ses rêves finissent par être doux.

« Je vois bien que ce n'est pas plaisant pour vous, mais je crois que vous préférez cette option à l'hospitalisation. Ou un somnifère dont vous ne vous en passerait plus.

-Oui, Docteur. De toute façon ça ne dure que le temps que j'arrive à dormir correctement.

-Exactement, après cela vous pourrez remettre le pokémon au centre.

-D'accord, alors je prends. »

Le docteur griffonna une ordonnance mal écrite avant de la signer et de la tendre à Étienne.

« Cela fera 1 200 pokédollards.

-Par carte, s'il vous plaît. »

Après le paiement, le docteur lui fit une poignée de main et le fit sortir de son cabinet. Ainsi, l'ancien soldat devait aller au centre pokémon le plus proche. Mince, il fallait vraiment qu'il ait un pokémon chez lui. Cela voulait dire prévoir de la bouffe, des accessoires, et tout le tralala... Brrr.

Il arriva en face du centre dix minutes plus tard. Il appréhendait le moment, mais maintenant il fallait qu'il l'affronte. Il entra par les portes automatiques.

L'infirmière qui occupait le présentoir attendait le client. L'employé de librairie se contenta de passer l'ordonnance en demandant à recevoir le « traitement ».

« Ah, je vois, fit l'infirmière après lecture. Préférez-vous un rondoudou ou un mélofée ?

-Quelle est la différence ?

-L'un coûte plus cher car plus dur à trouver. Le plus cher est le mélofée, monsieur.

-Alors mettez moi un rondoutruc... J'ai pas retenu le nom.

-Aucun problème ! Attendez ici. »

L'infirmière partit vers l'arrière du centre, vers les soins. Au moins elle était mignonne, cette jeunette, songea Étienne. Quelques minutes plus tard, l'infirmière revint avec une pokéball.

« Voilà !

-Je ne paie pas ?

-Non ! C'est une sorte d'emprunt, si vous voyez ce que je veux dire !

-Oui, c'est cool ça... Merci.

-Aussi, je préfère vous avertir : dans le cadre de ce traitement, nous aimerions que le pokémon soigneur soit rendu en bonne forme, sinon le centre peut prendre des risques de poursuites. Vous n'aimeriez pas payer pour cela, n'est-ce pas ? questionna l'infirmière sur un ton menaçant.

-Oui... Bien sûr. Ne vous tracassez pas, j'en prendrai soin. »

Il lui fit un clin d'œil qui fit un peu rougir l'infirmière de consternation. Bon, par contre il devait revoir ses techniques de drague. Il rouillait en la matière. Il repartit du centre un peu déçu.

Bon, il avait le pokémon. Restait à savoir s'il allait bien s'entendre avec la boule rose. Il verrait ça en rentrant. Il rangea la pokéball dans sa poche. Il se dirigea vers le magasin le plus proche pour aller chercher de la nourriture pour pokémon et des accessoires nécessaires à son bien être, même s'il s'en fichait un peu à la base.

Bon. Le voilà rentré et préparé à accueillir ce nouveau pokémon dans son appartement. Il regarda la pokéball. Il ne se sentait pas très bien. En fait, il avait le tract. Et si le pokémon refusait de lui obéir et qu'il ne dormait pas bien malgré tout ? Non, il fallait au moins qu'il ouvre la pokéball. D'ailleurs, comment ça fonctionnait ? Il devinait que le bouton au centre pouvait ouvrir, mais il hésitait encore à appuyer dessus. Et si ce n'était pas ça ? De frustration, il lança la pokéball dans le lit. Et fit enclencher l'ouverture par ce biais.

Ce qu'il vit alors l'hypnotisa : le pokémon était clairement une boule rose, mais avec de grands yeux bleus. Il le regardait d'un air tout doux.

« Rondoudou !

-Je... Bonjour. Mh. Euh... Bon. Soyons clair, je ne suis pas vraiment ton dresseur. Je... J'ai juste besoin de tes services en matière de sommeil. Enfin... Tu vois de quoi je parle !

-Dou... Rondoudou ?

-... Bon, en fait je fais des insomnies, et le médecin t'a prescrit pour que j'aille mieux, c'est ça l'affaire.

-Dou dou, rondoudou ! Répondit joyeusement le pokémon, comme s'il comprenait l'affaire.

-O...kay. Bon, on peut faire un test cette nuit ? Par contre je ne sais pas trop y faire en pokémon. Tu m'aideras un peu ?

-Dou ! »

Il prenait cela pour un oui. Bon, au moins la boule rose ne lui a pas sauté à la gorge ou fait le bazar, c'était déjà ça. Il passa sa soirée à préparer à manger pour deux, et à mieux connaître le pokémon rose. Même si ce dernier semblait doux et docile, il ne savait pas si sa berceuse fonctionnerait ou non. Mais peu importe : ils étaient maintenant deux sous le même toit, pour le meilleur espérait-il, pour le pire craignait-il.

La soirée arrivait. Étienne commença d'abord à lire dans son lit. Il le fallait pour son travail. Et il n'avait pas tout de suite sommeil. Il sentit soudainement une boule s'installer sous son bras avec un gazouillement remplit de « rondou ».

Perplexe au début, il laissa toutefois le rondoudou se blottir et continua sa lecture. Et finalement c'était agréable : le pokémon apportait une source de chaleur telle une bouillotte sur un pan de corps malade. Doucement, l'ancien soldat à barbe se laissa bercer par la chaleur, avant de s'endormir d'un coup, sans crier gare.

Encore ce rêve. Encore le bruit des tirs. Encore des explosions partout dont il sentait le souffle. Encore des visages de victimes détruit sous les attaques destructions des voltorbes. Un sbire de la Team Rocket ricanait sous son nez. Il désignait son bras. Mais qu'avait son bras ? Il se rendit compte que, sous son bras, se tenait un électrode. Explosion détonante.

Il se réveilla. Encore. Il jura en extirpant de la sueur de son front. La lampe de chevet était encore allumée. Il sentait encore l'électrode sous son bras, étrangement. Par panique, il regarda s'il n'était pas encore de rêver. Mais c'était le rondoudou. Juste le rondoudou. Son remuement l'avait extirpé de son sommeil, apparemment. Au moins, il était réveillé pour la berceuse.

Il le prit entre ses mains et le regarda droit dans ses yeux envoûtants.

« Euh... Bon, je crois que tu rentres en jeu, je vais avoir besoin de toi. Peux-tu me chanter une berceuse s'il te plaît ?

-Roudou ! »

La boule rose se racla la gorge, puis entama une douce mélodie. Elle était un peu raillée, à cause du réveil soudain, mais elle restait voluptueuse. Étienne se sentait un instant sur un petit nuage, avant de s'endormir complètement. Il flottait dans les nuages, toujours sous la mélodie agréable. Il vit des galopas avec des flammes bleues au lieu d'être oranges galoper dans ces nuages, bondissant parfois sous certaines intonations de la musique. Il se sentait au paradis, des arc-en-ciels illuminaient le ciel bleu.

Tout le rêve se déroulait ainsi jusqu'au petit matin.

Réveil d'une radio qui annonçait huit heures du matin. C'était la première vraie fois en six mois. Étienne eut envie de fracasser l'appareil pour somnoler dans son lit. Mais il fallait qu'il se lève. Son bouquin s'était retrouvé par terre. Heureusement, il avait pris soin de marquer la page avec une bande sur lequel des ptitard bullaient d'écumes. Il le reposa sur sa table de chevet, et se releva. Une journée s'annonçait meilleure que les autres. Il regarda le lit. Le rondoudou dormait encore. Souriant, il lui prépara la gamelle pour la journée. La boule rose avait bien mérité après un tel travail. Après s'être lavé, habillé et avoir déjeuné, il se prépara à aller à la librairie pour une nouvelle journée de travail.

OooOooOooOooO

Les nuits d'après se déroulaient de la même manière. Il se réveillait d'un cauchemar, le rondoudou lui chantait une berceuse pour le rendormir comme un petit bébé. Et il le récompensait en le logeant et en le nourrissant. La boule rose restait dans l'appartement la journée, à faire ce qu'il ignorait, mis à part manger, car la gamelle était toujours vide lorsqu'il rentrait. Un matin, en faisant sa toilette, il remarqua que son visage avait repris des couleurs et du tonus dû au sport et au bon sommeil. Bien entendu, il se sentait plus reposé, plus calme, plus apte au travail.

Cela tombait bien, car la période des cadeaux battait son plein, et les clients plus ou moins fidèles venaient pour avoir un conseil de livres à donner à ses proches. De plus, Étienne pouvait se coucher un peu plus tard, n'ayant plus d'insomnie trop longue, afin de continuer ses lectures pour continuer à conseiller dans le magasin et élaborer des fiches coup de cœur. Son patron restait satisfait de lui, et voyait en plus qu'il était en meilleure forme pendant la journée.

Bob était revenu entre-temps pour avoir un conseil pour offrir des livres aux autres champions d'arènes, qui se réunissaient à cette occasion pour la fête. Certains champions avaient le goût de la lecture, à côté de leur amour pour leur pokémon, et le Major n'hésitait pas à compter sur le libraire pour les livres. Mais il passait aussi pour voir si son ami allait mieux. Et effectivement, il remarqua tout de suite le changement. Il lui demanda ce que lui avait prescrit le docteur pour qu'il ait meilleure mine.

« … Tu veux vraiment savoir ?

-Ben on sait jamais, un jour que ça m'arrive.

-Tu ne te moqueras pas de moi, promis ?

-Eh ça va, je ne vais pas éclater de rire ! Allez, dis moi !

-... Ok. En fait, il m'a prescrit un Rondoudou qui fait une berceuse. »

Le Major Bob le regarda d'abord d'un air perplexe, puis se gratta la tête d'un air gêné.

« Ah... Ok. J'aurais cru qu'il t'aurait prescrit un médicament plus... Enfin tu vois quoi !

-Oui oui... Moins... Tapette ?

-Nooooon mais plus... médical ? Justement ?

-Bon, écoute, l'essentiel c'est que ça fonctionne bien. Point.

-Oui... Enfin faudrait quand même que tu me présentes ton pokémon un jour ! S'amusa le blondinet.

-Comment ?

-Ben c'est bien ton premier vrai pokémon, non ?

-C'est juste le temps que j'arrive à me rendormir sans avoir besoin de sa berceuse ! Bon ok il est gentil, mais je ne suis pas son dresseur, j'emprunte juste pour un soin. D'accord ?

-Okay okay ! J'ai compris.

-Bon. Et sinon, pour quelles genres de personnes veux-tu offrir des livres ? »

Etienne voulait vraiment passer à autre chose. Non, le rondoudou n'était pas le pokémon le plus viril qu'il soit, et non, il n'était pas son dresseur. Aussi bizarre que ce soit, c'était juste son traitement, point.

« Ah, donc en fait... Ben il y a une personne en particulier à qui j'aimerais offrir un livre qu'elle aime. Avoua l'ancien soldat en rougissant légèrement. Elle est... Très dans la psychologie, la psyché, les trucs mystérieux, tout ça...

-Un recueil de nouvelles fantastiques peut être ? Suggéra l'insomniaque qui se soignait.

-Non ! Elle n'aime pas trop les pokémons de type spectre en fait...

-Ah, alors plus du policier ?

Oui ! Enfin je crois... Tu peux me conseiller ?

-Eh bien... »

Le reste de la recherche se passa sans encombre, et Étienne espérait que ce roman serait le bon pour son ami. Il avait en effet décelé à quel point Bob souhaitait offrir ce livre à cette personne si particulière à ses yeux. Après emballage cadeau et paiement à la caisse, l'insomniaque risqua une question.

« Et qui est cette personne à qui tu tiens tant bien offrir ce cadeau ?

-... Euh... Tu veux vraiment le savoir ? rougit le Major.

-Simple curiosité.

-Plus tard alors, je ne suis même pas sûr qu'elle sera d'accord pour... Enfin tu vois.

-Pas de problème, quand tu le sentiras alors.

-Ouais, allez, à la prochaine ! »

Le tintement de la cloche réveilla le petit roucool de sa sieste. Au moins il ne souffrirait plus de voir ce volatile dormir, songea l'ancien soldat. Il se rappela intérieurement qu'il devait aussi aller chercher des croquettes pour le rondoudou avant de rentrer, car il commençait à tomber à court.

OooOooOooOooO

En rentrant des courses, il trouva la boule rose regarder par la fenêtre. Il n'avait même pas détourné la tête pour lui adresser un « dou » joyeux. Etienne se posa alors cette question : que se passait-il pour que la bestiole soit aussi fascinée par l'extérieur ? Il posa les courses sur la table et alla voir vers la fenêtre. Rien de très notable: il faisait sombre et humide, comme une fin d'automne. Mais il décela, en observant le rondoudou, une teinte de tristesse dans le regard.

« Qu'as-tu donc, boule rose ?

-Douuuuuuu, s'attrista le pokémon aux yeux bleus.

-Tu es triste, ça je le vois bien, mais de quoi ? De quoi as-tu besoin ? »

La boule rose désigna la fenêtre. Il regarda une nouvelle fois dehors, mais rien ne lui sauta aux yeux. Sauf un dresseur qui se baladait avec son pikachu. Il semblait content, malgré le temps maussade. Alors il comprit.

« Tu veux aussi sortir, c'est ça ?

-Doudou !

-Bien, fit Étienne, très bien. Je range les courses et on sort, ok ?

-Douuudou ! S'exclama joyeusement le pokémon. »

Il faisait vraiment mauvais dehors. Les nuages lâchaient du crachins à pleine figure, sans compter le vent qui soufflait assez fort. Même si l'insomniaque avait l'habitude du mauvais temps, ça ne lui faisait pas plaisir. Surtout à cette heure-ci de la soirée, où il devrait être en train de préparer à manger. Le rondoudou lui avait la parlotte, chantonnant d'un air guilleret. Leurs pas les menaient étrangement vers le centre pokémon. La boule rose avait donc envie de revoir les infirmières aussi, on dirait. Ils entrèrent.

Le centre était beaucoup plus éclairé qu'en journée, comme s'en doutait le barbu. Une infirmière, la même lui semblait-il, tenait l'accueil. Le rondoudou courut jusqu'à elle pour lui faire un câlin. Elle protesta en riant, pendant qu'Étienne avançait tranquillement en sa direction.

« Bonsoir, fit-il.

-Oh, bonsoir, je crois vous avoir déjà vu la dernière fois ! Comment vous sentez vous ?

-Mieux, le rondoudou m'a beaucoup aidé lors de mes insomnies.

-Coussa, appelez-la Cossa. »

Bon, dernière nouvelle : le rondoudou était une femelle et s'appelait Cossa. Bien.

« D'accord, Cossa. Mh, par contre elle ne semble pas très heureuse chez moi.

-Ah bon ? Expliquez-moi.

-Ben c'est vrai qu'elle reste tout le temps à la maison hors de sa pokéball, au moins pour qu'elle puisse manger, donc c'est pas terrible...

-...Dites, vous savez vous servir d'une pokéball au moins ? Je peux vous expliquer. »

Il tendit donc la pokéball du rondoudou à l'infirmière, attendant les explications.

« Bon, déjà vous êtes consciencieux, vous avez penser à prendre la pokéball avec vous. Maintenant regardez. »

Elle tendit la pokéball vers la boule rose et lui demanda de revenir. Un laser rouge sortit de la pokéball et fit rentrer le pokémon.

« Voilà. Et pour faire sortir... »

Elle lança la pokéball en appelant le rondoudou par son surnom. La pokéball s'ouvrit dans un son aigu et un halo rouge fit sortir Cossa de sa ball.

« Voilà. Comme ça vous pouvez emmener le pokémon partout, même au boulot. Je vous le recommande d'ailleurs, car sinon le pokémon se sent seul et enfermé.

-D'accord. Enfin, si vous me le recommandez !

-C'est mieux pour les pokémons en général. Et souvenez vous de ce que je vous ai dit : un emprunt de pokémon, il faut en prendre soin, sinon vous risquez une poursuite judiciaire. Vous avez compris ? questionna l'infirmière.

-Oui. Pas d'inquiètude, je prendrai soin du rondoudou, maintenant que je sais comment s'en occuper.

-Bien. »

La jeune femme aux cheveux roses embrassa sur le front du pokémon et tendit la pokéball à Étienne.

« Essayez de la rappeler maintenant.

-Hein ? Euh... Ah ! Reviens dans ta pokéball, Cossa. »

Le rayon rouge réapparut pour intégrer la boule rose dans la pokéball. L'infirmière salua l'ancien soldat pour signaler qu'il pouvait sortir. Il ne se fit pas prier et quand il passa la porte, il sentit une tension retomber.

Pfou ! Cette infirmière l'avait à l'œil encore plus, maintenant ! Mais au moins il savait comment se servir d'une pokéball. Mais il était assez embêté. Il ne pensait pas qu'il fallait s'occuper encore plus du pokémon en le sortant. Même au boulot... Il n'était pas sûr que le roucool soit d'accord pour partager sa place avec le rondoudou. En plus la bouboule rose ne sied pas du tout avec son physique d'athlète. Si les gens questionnaient sur qui était le maître du pokémon, il était sûr que ça tomberait sur lui. Alors qu'il n'était pas son maître, juste son patient ! Bon sang, ça allait être compliqué...

« T'as un pokémon maintenant ? »

Le patron, un petit quarantenaire roux assez maigre, avait remarqué la pokéball débordant du manteau de son employé. Il connaissait assez Étienne pour savoir que ce dernier ne s'intéressait qu'aux livres et au sport. Avait-il pris un compagnon de musculation comme machoc ou bien un intellectuel comme abra ? Il était curieux.

« Euh, pas vraiment, c'est plus mon « traitement » contre mon insomnie. »

Le rouquin haussa un sourcil. Jamais il n'aurait pensé qu'il avait un pokémon qui soignait son manque de sommeil et qu'en plus il l'amènerait. Il ne savait pas si Pit, son roucool, allait le supporter.

« Allons, j'imagine que tu veux le sortir de sa pokéball pour qu'il ne reste pas enfermé ? Supposa le maître libraire.

-Je suis forcé de dire oui, il paraît selon l'infirmière qu'elle se sent mieux à l'extérieur.

-Elle ?

-Oui, c'est une femelle qui s'appelle Cossa. » Expliqua le musculeux employé.

Le patron aux yeux gris se gratta la joue. Ça craignait vraiment toute cette histoire, mais il fallait d'abord tester la tolérance entre les pokémons.

« Sors la, je vais amener Pit. »

Étienne fit appel au pokémon pendant que l'homme maigre allait chercher son volatile. Il trônait sur le comptoir, somnolant.

« Allez, viens mon gars, on va faire connaissance de Cossa. »

Mais il ne s'attendait pas à ce que la Cossa en question soit... un rondoudou. Sérieusement ? Il aurait au moins pu prendre un mélofée, les pokémaniacs se seraient jetés au magasin pour en voir un vrai ! Un rondoudou... Cela faisait drôle figure à côté d'un type barraqué comme Étienne. Mais ça il se doutait qu'on le lui répétait et que ça l'agaçait. Il éviterait de trop l'embêter dessus. Enfin, le rondoudou semblait calme et docile, c'était déjà ça. Et le roucool ne semblait pas nerveux en sa présence.

« Bon, on dirait que ça passe, mais que le rondoudou ne traîne pas dans nos pattes !

-Pas de problèmes. Tu as compris Cossa ? Mets-toi dans un coin tranquille et ne nous gêne pas.

-Dou ! » Acquiesça la boule rose aux yeux bleus.

Elle s'installa dans le coin lecture et s'adonna à une petite sieste matinale. Le maigre commerçant fut satisfait de son comportement et tourna la pancarte pour signaler l'ouverture du magasin. Cela n'allait pas si mal se passer cette journée, non ?

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Et ainsi, la rondoudou fut intégrée au travail quotidien d'Étienne. Elle restait dans un coin calme, pour ne pas embêter. Elle s'adonna à la sieste, aux livres d'images... Et elle attira un grand nombre de gamines dans le magasin. Les mamans de ces dernières demandaient à qui appartenait le pokémon. Et ce fut toujours la même réponse : c'était le « traitement » de son employé. Plusieurs fillettes voulaient jouer avec la boule aux yeux bleus, mais les mères les réprimandaient et les emmenaient dans le rayon jeunesse.

La rondoudou se trouvait parfois là-bas, pour lire. Certains albums la passionnait, d'autres moins mais la satisfaisait. Elle adorait ceux avec des couleurs pastels, ou avec un beau graphisme. Certains étaient tristes, toutefois : cela parlait de la guerre, de comment vivre dans une ville en catastrophe, du deuil d'un proche, de l'importance de ne pas se venger. Il y en avait beaucoup, de ces albums là. Cossa n'aimait pas trop, c'était triste. Cela lui rappelait quand elle était au centre, où beaucoup de pokémons avaient besoin d'une berceuse pour dormir éternellement, car non-soignable. Il y en avait eu beaucoup, puis ça s'était calmé quelques temps auparavant.

Et elle avait rencontré Étienne. Même si l'homme musclé semblait maladroit, elle l'aimait bien. Il faisait même preuve de bonne volonté : il la nourrissait, l'emmenait au boulot, faisait des balades avec elle, la câlinait quand elle réclamait. Elle aurait voulu que ce soit son dresseur. Mais quelque chose les empêchait de vraiment s'apprécier réellement : leur statut de soignant/patient. Elle voulait changer cela. Elle était sûre que l'infirmière Joëlle comprendrait sa démission pour aller avec un vrai maître, plutôt que de se balader en centre ou de poche en poche. En plus elle découvrirait des pokémons autrement qu'en collègues ou en patients. Se faire de vrais amis...

Cela avait même commencé avec Pit, le roucool. Même si ce volatile préférait dormir, parfois ils passaient du temps ensemble à lire dans le rayon jeunesse ou à manger le midi tout en parlant de leurs maîtres. Celui de Pit se nommait William, et restait cool avec lui malgré ses sommeils réguliers. Il faut dire que le roucool n'était plus tout jeune, il avait appartenu au père de ce dernier avant qu'il ne décède. Le fils avait bien repris la relève de prendre soin de ce pokémon à plumes. Un peu trop, même : il craignait qu'il soit jaloux des autres pokémons, alors qu'il réclamait de la compagnie plus que tout. Il invita même la rondoudou à repasser ici quand elle voulait, pour discuter avec lui. Cossa promis qu'elle n'y manquerait pas, bien que son intention était de devenir le pokémon de l'employé.

Parfois, elle voulait se rendre utile en se tenant dehors pour attirer des clients. Mais, une fois sur deux, les enfants voulaient jouer avec elle ou la capturer, ce qui faisait venir l'ancien soldat pour calmer le jeu et faire rentrer la boule rose au magasin. Cela la décevait, de telle réaction de la part des enfants.

Elle en avait connu des plus calmes. Plus malades, aussi, qui réclamait un bon somme. Et parfois sa berceuse ne suffisait pas à cause de leur pathologie. Étienne était en bien bonne santé comparé à eux. Enfin, quand il ne faisait pas de cauchemars... Il fallait le voir pour constater à quel point l'ancien soldat était sorti traumatisé de la guerre. Elle songeait que même les berceuses ne suffiraient pas. Il lui fallait de l'attention. Et de l'amour.

Cossa était en train de lire un album sur le fait qu'une personne se sentait mieux avec ses proches, avec pour illustration des goupix. Elle se demanda si elle pouvait être considérée comme « proche » pour qu'il aille bien. Un détermination lui monta soudainement à la tête : elle ferait en sorte d'être aussi chaleureuse qu'une amie pour réussir à le guérir ! Et elle deviendrait son pokémon naturellement ! Elle consulta plus en profondeur l'album pour connaître les gestes d'un proche...

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Etienne fut estomaqué un samedi matin au réveil. La rondoudou était debout, et lui avait servi en plateau son petit déjeuner ! Du thé noir saveur fraive, des tartines grillées avec du beurre, et un jus de baie d'oran. Il regarda la rondoudou d'un air suspicieux. Elle, elle attendait quelque chose, il en était certain ! Cependant, il ne refusa pas le plateau, et croqua dans l'une des tartines beurrées. Elle était comme à son habitude : grillée pour être croquante, sans pour autant avoir cramée. Bon, au moins la rondoudou n'avait pas gaffée et savait ce qu'il appréciait le matin. Malgré tout, il réfléchissait à ce qu'il avait bien pu arrivé au rondoudou pour qu'elle soit au petit soin avec lui. Plus il y pensait, moins il avait de réponses. On dirait qu'il fallait qu'il passe à l'interrogatoire avec elle. Quand il eut but la dernière gorgée de thé, il démarra le tout.

« Merci pour ce petit déjeuner, Cossa ! Mais dis moi, peux-tu m'expliquer pourquoi cette attention particulière ? »

La Cossa en question se sentait soudainement pris au piège. Mince, comment pouvait-elle expliquer qu'elle voulait devenir son pokémon alors qu'elle n'avait même pas entamé la démarche naturelle ? Elle regarda en l'air comme si de rien n'était, esquivant la question. L'insomniaque en traitement se mit à racler la gorge.

« Sérieusement, ça fait quelques semaines que nous sommes en collaboration, et tout un coup tu te mets à être aux petits soins avec moi : tu cherches à obtenir quelque chose, la question c'est quel est ce quelque chose ?

-Dou dou ron dou... » fredonna d'un air innocent la boule rose.

Ok. Elle ne voulait pas donner de réponse. Il ne restait plus qu'une solution... Etienne se mit à chatouiller le pokémon en guise de torture. Le pokémon tentait d'esquiver les doigts, mais tout d'un coup elle fut maîtrisée et elle ne pouvait plus que se tordre de rire. Sous la rigolade du rondoudou, Etienne continua à questionner.

« Je peux continuer longtemps comme ça, donc si tu ne t'expliques pas, je le ferai jusqu'à ce que tu meurs de rire ! »

Après quelques minutes de fou rire, la boule rose s'avoua vaincue. Elle demanda un médium et du papier pour pouvoir lui expliquer cela. Etienne s'exécuta et lui donna un crayon et des feuilles. La rondoudou commença alors à dessiner : le dessin montrait Etienne et Cossa sous un dessin enfantin, et elle essayait de montrer une certaine amitié entre les deux, les faisait voyager dans des paysages différents, mangeant à différents restaurants, même à des séances de théâtre.

« Oh, tu veux qu'on se fasse des moments rien qu'à nous deux ! Mais pourquoi ? »

La boule rose fit alors les deux protagonistes, et un cœur, comme pour une affection entre les deux personnages. L'ancien soldat se mit alors à rougir.

« ...Je ne savais pas que tu étais amoureuse de moi ! Je ne savais même pas qu'un amour entre un humain et un pokémon était possible ! »

Cossa, embarrassée, fit signe que non, et tenta de reproduire un mot humain : A.M.I.. Le soldat fut d'autant plus étonné.

« Tu veux de l'amitié entre nous ? »

Le rondoudou affirma d'un « dou ». Etienne devint pensif un moment. Ainsi, Cossa souhaitait plus qu'une simple relation de patient et de soignant. Cela voulait dire que la boule rose voulait devenir son véritable pokémon... ? Cela semblait impensable pour l'employé de librairie. Pourtant, il commençait à s'attacher un peu à elle. Il avait aussi du mal à envisager de la redonner à l'infirmière dès le traitement l'aurait guéri. Mince, il se trouvait dans une situation déplaisante. Il savait que ce serait quasiment impossible de pouvoir l'obtenir en tant que pokémon, et pourtant il l'envisagea en y pensant. Que faire... ? Sa mine se fit grave.

Cossa se mit sous ses bras et lui fit un câlin. Elle avait que les proches se faisaient un câlin quand ça n'allait pas bien. Etienne fut d'abord surprit, puis l'enlaça la bouboule. Oui, ils réfléchirait à cela avec l'infirmière. Si c'était en plus la rondoudou qui désirait quitter le milieu hospitalier, peut être qu'ils pèseraient la question.

Après ce moment de douceur, l'ancien soldat invita le rondoudou à quitter le lit pour qu'il puisse commencer la journée. Avec Cossa bien entendu. Il devait au moins faire la matinée avant d'être remplacé par une étudiante l'après-midi. Et il ne fallait pas qu'il traîne au lit. Ainsi commença sa journée du week end, dix jours avant la semaine de Noël.