Prologue : Nos choix.

- Comment s'appelait-elle déjà ? Lança le minuscule sorcier, les yeux brillants de larmes. Emy… Emy Oakwood ?

- Oakfield. Corrigea la sorcière qui lui faisait face, replaçant une mèche qui n'avait eu qu'une furtive intention – aussitôt tuée dans l'œuf – de s'échapper du chignon impeccable qu'elle arborait.

- Emy Oakfield ! C'est bien ça ! S'écria-t-il d'une voix flûtée que ni l'âge ni les heures éprouvantes à encourager une chorale particulièrement aphone ce soir-là ne semblait pouvoir entamer. Vous avez toujours eu une mémoire prodigieuse, Minerva. Vous auriez fait une excellente Serdaigle, vous savez ...

Une ébauche de sourire s'invita au coin des lèvres de la sorcière. Entre fierté et amusement. Elle ajusta un peu ses lunettes sur ses yeux vert émeraude et se délecta de l'instant.

- La vie est faite de choix… Confia-t-elle à son ami qui acquiesça en levant sa tasse de tisane.

- Je n'aurais pas dit mieux. Gloussa-t-il en songeant à son propre chapeauflou.

Aspirant une longue gorgée aux arômes de citron et gingembre, il se remémora, quelques soixante ans plus tôt, le jeune garçon timide et réservé qui avait coiffé le choixpeau, ému par la splendeur du château qu'il découvrait alors. Ce qu'avait vu en lui ce dernier pour avoir hésité à l'envoyer à Gryffondor, restait toujours à ses yeux un mystère. De la bravoure, il n'en manquait certainement pas, mais elle se trouvait à l'époque enfouit parmi les décombres d'un état émotionnel si fragile qu'il n'était pas certain qu'elle aurait pu éclore au cours de ses jeunes années. Il aurait probablement été dévoré par ses camarades au caractère plus affirmé. A moins qu'une telle maison n'eût contribué à affûter une assurance qu'il avait mis des années à acquérir…

Oui, la vie était ainsi faite de choix. Faits par soi-même ou par d'autres mais qui aboutissaient finalement à la construction complexe de chaque être en un individu absolument unique. Les yeux perdus derrière les circonvolutions brumeuses émanant de sa tasse, il distinguait un château bien semblable à celui-là. Des armures peut-être moins patinées - bien que l'entretien dont elles bénéficiaient soit absolument irréprochable – des élèves, tout aussi bruyants et friands de mystères, des secrets bien gardés derrière les nombreuses portes massives, l'odeur des plumes et de l'encre…

- Ne vous êtes vous jamais demandé ce qu'aurait été votre vie, si vous aviez été répartie à Serdaigle plutôt qu'à Gryffondor ? Questionna-t-il alors en abandonnant ses genoux calleux de l'époque pour ses vieux rhumatismes.

Minerva aborda un sourire un peu lointain, avant de reposer sa tasse avec soin dans la coupelle disposée sur la petite table, parfaitement au centre, sans en perdre une goutte. Elle se tenait toujours droite, dans un maintien qui aurait fait pâlir d'envie les danseuses classiques. Filius était presque persuadé qu'elle était née ainsi. Droite comme un i, le menton fier et le regard clairvoyant. Un court instant, l'image d'une fillette un peu trop grande et maigre aux cheveux noirs, se superposa sur celle de la vieille dame qui souriait maintenant avec malice.

- J'ignore ce que serait ma vie, annonça-t-elle gravement. En revanche, je peux affirmer que Serdaigle aurait plus de coupes de Quidditch à son palmarès, si cela avait été le cas.

• • •

En défaisant son chignon ce soir-là, face au miroir, Minerva repensa aux paroles de son ami. Qui ne s'était jamais posé ces questions. Que serait ma vie si… ? Si j'avais su. Si j'avais osé. Si j'avais dit. Si ne n'avais pas.

- Avec des si, on met les licornes en fioles. Lança-t-elle d'un air sévère à son reflet en reposant une à une les épingles qu'elle ôtait de sa chevelure argentée.

La vitesse avec laquelle le temps glissait entre les doigts des hommes la saisit. Il n'y a pas si longtemps encore, les mèches étaient d'un noir de jais. La femme qu'elle voyait chaque matin dans ce miroir avait toujours 18 ans à l'intérieur, bien que l'image renvoyée fût celle d'une vieille dame maintenant, dont les pattes d'oie autour des yeux et le front barré témoignait de l'emprise du temps. Malgré tout, ses souvenirs étaient intacts, comme s'ils dataient d'hier. La main qui déposait les épingles, elle aussi, semblait appartenir à un autre âge. Mince et ridée, aux ongles impeccablement propres et sans fioriture. Elle la contempla un court instant, laissant son regard clair parcourir les veines et les tâches sombres qui s'invitaient chaque jour un peu plus sur sa peau pâle. A l'intérieur de l'index, la fine cicatrice était toujours là. Avec délicatesse - presque de la tendresse - Minerva passa le pouce de son autre main sur la peau plus blanche à cet endroit. Tout le monde porte des cicatrices. Qu'elles soient visibles ou non.