Livre I : Enfance.

1. Tentation.

La porte de derrière donnait sur un petit jardin qui s'ouvrait directement sur la lande. En grimpant la colline, on pouvait voir la mer s'abattre sur les rochers et de l'autre côté, la petite route qui descendait en serpentant au village. Quelques habitations éparses dominaient ce dernier, conférant aux habitants un certain isolement que le couple appréciait grandement.

La fillette traversa le potager à grandes enjambées, ses cheveux emmêlés flottant derrière elle, les lèvres pincées, son visage mince affichant un air contrarié. Elle ouvrit le portail d'un coup de pied rageur et envoya de la même façon un caillou à quelques mètres de là. La douleur irradia de ses orteils au coup de pied mais ne ralentît pas sa progression.

- Et puis d'abord, je ne mentais pas ! Cria-t-elle en se retournant en direction de la maison.

Elle crut, l'espace d'un court instant, distinguer un mouvement derrière le rideau du salon, mais s'il était derrière, le pasteur ne se montra pas davantage.

Repoussant une mèche noire de devant ses yeux, la fillette haussa les épaules, et entreprit de grimper la colline à travers la lande boueuse, faisant fi des recommandations de sa mère quant à l'état de ses chaussures. Une bien maigre consolation que la douce vengeance lui procurerait face au désarroi de ne pas avoir été crue.

Bien sûr, les preuves ne jouaient pas en sa faveur. Elle se trouvait seule dans la pièce à cet instant. Mais elle n'avait rien fait. Pas volontairement du moins. Cela faisait des mois maintenant que son père frémissait à chaque évènement étrange qui se produisait sous leur toit. Elle sentait sur elle le poids de son regard tandis qu'il s'interrogeait sur sa potentielle responsabilité dans ces affaires. Quant à sa mère, habituellement si prompte à masquer les conséquences de ce qui se déroulait autour de sa fille, elle avait semblé cette fois-ci se ranger aux côtés de son époux, sans même vouloir entendre la version de Minerva.

La fillette ne mentait pas. Elle avait toujours été d'une franchise à toute épreuve, bercée par les sermons de son père où les pêcheurs et les menteurs étaient toujours punis pour leurs fautes. Si elle avait jusque-là toujours avoué ses propres péchés, elle ne comprenait pas comment on pouvait douter d'elle maintenant. Un sentiment d'injustice consumait son petit cœur d'enfant tandis qu'elle s'accordait à reprendre ses esprits pour essayer de comprendre les enjeux de ce qui venait de se produire. Tout en cheminant machinalement, les yeux baissés vers la végétation imprégnée des dernières pluies, elle se repassait la scène en boucle, cherchant ce qui avait pu à ce point perturber sa mère et troubler son père pour qu'aucune des deux n'envisagent même d'écouter ce qu'elle avait à dire.

Il lui était souvent arrivé de jouer dans la chambre de ses parents. Sa mère n'avait jamais rechigné à voir la fillette curieuse l'observer se coiffer ou se préparer lorsqu'elle allait au village. D'une grande beauté, Isobel s'attendrissait de l'admiration qu'elle lisait dans les yeux de sa fille et s'émouvait de la voir s'observer dans la glace, à la recherche de quelques ressemblances entre elles.

Minerva était une fillette au visage mince et aux traits fins. De grands yeux verts en amande rehaussaient la pâleur de sa peau et lui conféraient une expression intelligente. Grande et maigre pour son âge, elle n'avait pas hérité de la rondeur des traits ni de la grâce de sa mère dont tout le monde s'accordait à louer la beauté et la douceur. Elle se déplaçait à grande enjambées un peu masculines et avait des manière franches et bourrues que sa mère espérait voir s'estomper en grandissant. Du haut de ses six ans, l'enfant avait un caractère bien affirmé, un sens de la justice particulièrement développé et une langue bien pendue.

• • •

Ce matin-là, elle était assise sur le lit, contemplant le décor épuré de la chambre parentale: la croix suspendue au mur, la bible de son père, posée sur la table de chevet, la coiffeuse de sa mère dont la coquetterie principale résidait en un petit flacon de parfum qu'elle gardait pour les grandes occasions. Les tiroirs de cette dernière renfermaient des trésors que Minerva n'avait jamais eu le droit d'explorer et qui se trouvait fermés à clefs pour lui éviter toute tentation.

La clef en question était conservée dans l'une des petites boîtes se trouvant sur la coiffeuse en question, néanmoins, Isobel avait suffisamment confiance en sa fille pour ne pas envisager qu'elle puisse délibérément lui désobéir et Minerva s'était de son côté, toujours gardé de le faire, trop heureuse de se voir offrir une telle confiance.

Ce matin-là, elle embrassait le meuble ouvragé du regard, s'imaginant assise là, quelques années plus tard, à utiliser le parfum de sa mère. La petite poire irisée notamment, l'avait toujours fascinée. Elle associait ce geste à ceux des grandes dames et ne pouvait s'empêcher d'enfouir son visage dans le cou de sa mère lorsque celle-ci utilisait le flacon. C'était le parfum d'un dîner auxquels ses parents étaient invités tandis qu'elle restait là, avec son frère. Le parfum de l'interdit, des mondanités, d'une vie secrète qui lui échappait totalement et dont elle fantasmait les plaisirs.

Sans qu'elle n'ait amorcé le moindre mouvement, Minerva fut tirée de ses songes par le cliquetis d'une serrure que l'on actionne. Lentement, sous ses yeux ébahis, le tiroir coulissa, laissant entrevoir quelques grains de poussières qui s'envolèrent dans un rayon de lumière, comme une invitation à s'approcher.

La bouche entrouverte de stupeur, la fillette coula un regard vers la porte, à la recherche d'une explication ou d'un responsable. Habituellement, quand elle se concentrait, elle parvenait à attirer les choses à elle, néanmoins, jamais encore les choses ne s'étaient mises en mouvement sans qu'elle n'y accorde plus d'attention que cela. L'espace d'un instant, elle envisagea d'appeler sa mère, mais la curiosité l'emporta sur le besoin de rationalité et la fillette glissa à bas du lit pour s'approcher à pas lents du tiroir de la tentation. Après tout, elle ne faisait rien de mal, seulement regarder. Un simple coup d'œil, sans rien toucher puis elle sortirait de la pièce. Afin de tenir ses engagements, la fillette glissa ses deux mains dans son dos et poursuivit son approche en tendant le cou pour distinguer le contenu du tiroir.

Bien que plusieurs objets soient disposés dans le fond, Minerva fut immédiatement attirée par l'un d'eux : un écrin rectangulaire noir recouvert de poussière. Il lui semblait que la petite boîte vibrait à mesure qu'elle s'approchait et en tendant l'oreille, elle l'entendait presque susurrer son nom telle une complainte ou un appel. Retenant son souffle, la fillette jeta à nouveau un coup d'œil en direction du couloir désert. De l'étage inférieur lui parvenait la voix grave de son père. Elle fit les quelques pas qui la séparait de la boîte et tout en prenant garde de ne pas sortir les mains de son dos, tourna la tête en tous sens pour essayer d'entrevoir une inscription qui pourrait lui indiquer le contenu de cet écrin. Recouvert d'une couche de poussière, ce dernier paraissait ne pas avoir été ouvert depuis des mois. Peut-être des années, pensa la fillette. Trop fin pour contenir des photos ou des lettres, la jeune fille imagina des bijoux. Peut-être sa mère avait-elle été très riche dans le passé et ne voyait plus l'utilité de porter de tels apparats dans un village dont la plupart des habitants étaient agriculteurs ou commerçants… Se mordillant la lèvre supérieure pour résister à l'envie d'ouvrir la boite et d'essayer les bijoux, Minerva inspecta rapidement le reste des objets, qui ne lui donnèrent malheureusement pas plus d'indices. Des enveloppes, une sorte de vieille broche en forme de P, un peigne à cheveux, un vieux livre et beaucoup de poussière.

La petite fille envisagea d'entrouvrir légèrement la boite. Un tout petit peu. Juste ce qu'il fallait pour apercevoir le contenu de l'écrin. Mais la poussière y révèlerait l'empreinte coupable de ses doigts et lui jetterait son manquement à la figure. Dans un soupir éthéré, la petite fille sortit les mains qu'elle tenait bien cachées et en appliqua les paumes sur le tiroir s'apprêtant à le refermer pour s'épargner des ennuis. Puis cela arriva.

- Il faut que je passe chez les Prescott. Apparemment Lydia ne se sent pas bien à nouveau…

- Encore ? Robert… je crains qu'elle n'ait plus besoin d'un médecin que d'un homme d'église. Soupira-t-elle en essuyant le verre qu'elle tenait à la main.

- Il est passé deux fois déjà…

- Et ?

- Et rien, elle est en parfaite santé.

- Quel est le problème alors ? Questionna Isobel en posant son verre et essuyant ses mains sur son tablier.

Son époux leva les sourcils et referma le journal qu'il tenait à la main puis le déposa sur la table.

- Elle prétend qu'elle va mourir cette semaine.

- De l'angoisse alors ?

- Non… elle est étrangement sereine à cette idée mais elle prétend que ses sœurs ne la laissent pas finir ses jours en paix.

- J'ignorais que Lydia Prescott avait des sœurs…

- C'est bien le problème… Murmura le pasteur.

- Comment ça ? Elle n'en a pas ?

- Toutes deux sont mortes depuis une dizaine d'années d'après sa fille.

- Seigneur… Fit Isobel en se signant rapidement. La pauvre femme doit perdre la tête.

- Je le crains… Répliqua Robert en acquiesçant de la tête. C'est pourquoi je…

Sa phrase resta en suspens, tandis qu'un cri perçant retentissait au-dessus de leur tête. Robert se leva brusquement et échangea un regard effrayé avec sa femme.

- Mina ! Lança cette dernière avant de se précipiter hors de la cuisine, son époux sur les talons.

Le cœur battant à tout rompre, elle grimpa les escaliers aussi vite que lui permettait ses jambes engoncées dans ses jupons. Derrière elle, le pas lourd de Robert l'imitait avalant les marches en soufflant bruyamment.

- Mina ! Répéta-t-elle inquiète, n'entendant plus sa fille après le cri. Que se passe-t-il ?

- Maman… lui répondit la voix flûtée de Minerva en provenance de la chambre.

Tous deux déboulant comme des diables dans l'encadrement de la porte, ils s'arrêtèrent immédiatement sur le seuil de celle-ci, comme figés.

Des flammes sortaient du tiroir de la coiffeuse devant laquelle se tenait l'enfant, visiblement stupéfaite.

- Maman je n'ai…

- Écarte-toi, beugla son père en la repoussa d'un geste vif pour l'éloigner des flammes.

Isobel agrippa sa fille et la serra contre elle pour s'assurer qu'elle n'était pas blessée avant de reporter ses yeux sur son époux qui se démenait avec les flammes. Il avait jeté un linge dans le tiroir pour étouffer le feu et battait le tout avec un coussin pour l'éteindre. En quelques instant, la fumée remplaça le brasier. Le feu s'arrêta aussi brusquement qu'il avait pris.

Rougit par l'effort et la chaleur, des mèches éparses sur son front, Robert jeta le coussin au sol et passa une main sur son visage avant de se tourner vers sa femme.

- Ton tiroir…. Vociféra-t-il comme s'il jugeait Isobel coupable de l'incident.

Cette dernière, plus pâle qu'une sculpture de marbre se tenait droite comme un i, ses yeux glissant de la coiffeuse à sa fille, puis de sa fille à son mari. Attrapant sa fille par l'épaule, elle la fit pivoter pour lui faire face.

- Minerva, je t'avais dit de ne pas toucher à ce tiroir ! Elle semblait, à la fois effrayé et furieuse.

- Mais maman je n'ai pas…

- Tu vois ! Lança le révérend. Je t'avais dit que la conserver était une erreur !

- Je n'ai pas touché au…

- Filez immédiatement dans votre chambre jeune fille. Coupa froidement sa mère.

- Je n'ai rien fait ! Insista Minerva en se tournant vers son père. Papa je n'ai…

- Je te faisais confiance ! Lâcha sa mère en la saisissant par le bras.

- Mais puisque je vous dis…

La fillette coula un regard suppliant à son père, mais celui-ci, visiblement en proie à un profond mécontentement, ne regardait que son épouse, le front barré d'un pli soucieux.

Refermant la bouche avec tristesse, l'enfant se dégagea du bras de sa mère et s'enfuit en courant, dévalant l'escalier et traversant la maison pour se réfugier au jardin.

• • •

Perchée sur un banc sur la place du village, le menton posé sur ses genoux remontés contre elle, la fillette observait les enfants qui jouaient autour du lavoir.

Elle savait qu'elle était différente, sa mère lui avait parlé de nombreuses fois de ses aptitudes qu'elle avait. Et si elle apprécié être spéciale sur le moment, elle sentait bien en grandissant, qu'un fossé la séparait des autres. Une faille qui semblait également séparer ses parents. Toutes les choses étranges qui se déroulaient sous leur toit semblaient provoquer la crispation de son père et se couler chaque jour un peu plus au sein du ménage. La réaction vive de sa mère aujourd'hui en était la preuve. Ce que craignait Isobel n'était pas tant le mensonge potentiel de sa fille, que la réaction de son époux.

Séchant ses larmes d'un revers de main, la fillette pinça les lèvres pour réprimer un sanglot. Elle les avait entendus ces soir-là, alors qu'ils pensaient qu'elle dormait. A chaque incident s'en suivait une discussion entre eux qui la confortait dans l'idée que l'un comme l'autre était malheureux. Et si la petite fille ne comprenait pas encore tous les tenants et les aboutissants de ces disputes, elle était suffisamment intelligente pour comprendre ce qui séparait ses parents.

Combien de fois avait-elle aidé sa mère à masquer l'étendue des dégâts causés par l'un de ces incidents ? Il y avait eu la cuisine. Le potager. Le journal. Le chat. Les jouets. Il lui semblait que plus elle grandissait, plus les incidents étaient importants contrairement à ce que sa mère avait toujours affirmé.

En grandissant, tu maitriseras tout ça.

La vérité, c'est qu'elle ne maitrisait rien du tout et qu'elle allait rendre ses parents malheureux si cela se poursuivait ainsi.

Et dans l'écrin ?

Secouant la tête avec violence, la fillette rejeta la pensée loin d'elle, coupable de songer à de telle inepties quand elle comprenait les enjeux familiaux qui se jouaient actuellement.

Inspirant profondément, Minerva se promit de faire mieux. Toujours mieux pour réparer ce qu'elle avait brisé.