2.révélation
L'incident ne fut pas mentionné dans les jours qui suivirent immédiatement et Minerva se garda bien d'aborder le sujet de son côté. En se rendant dans la chambre de ses parents pour aider sa mère à plier du linge, la fillette constata néanmoins que le tiroir avait disparu. Seules subsistaient les marques noires sur le bois, à l'endroit où les flammes avaient roussi la coiffeuse, et le cadre vide. Peut-être tout avait-il été détruit finalement.
Le pasteur et sa femme échangeaient depuis lors des mots d'une cordialité effroyable, s'appliquant à un excès de politesse qui paraissait aux oreilles de Minerva encore plus glaciale que s'ils s'étaient jeté des assiettes à la figure. Chacun s'appliquaient à ses tâches quotidiennes, s'acharnant à ne rien laisser paraître. La fillette, pourtant, coulait des regards de l'un à l'autre ne sachant que faire pour rompre l'épaisse glace qui s'était insinuée entre ses parents.
La silhouette de sa mère, debout dans la cuisine lui paraissait presque ratatinée tant ses épaules s'affaissaient, tandis que son père, plongé dans la rédaction de son sermon du dimanche, ne parvenait à dérider le pli qui lui barrait le front.
Plus étrange encore, aucun des deux ne semblaient lui en vouloir, à elle. Aucun n'avait reparlé de l'incident, ni l'un ni l'autre n'avait fait de remarque concernant l'état dans lequel elle était revenue de sa sortie et personne non plus ne lui avait reproché d'avoir fui la punition pourtant proférée par sa mère.
Lorsqu'elle était revenue cet après-midi-là, elle avait trouvé une maison et des parents silencieux et le diner s'était déroulé sans qu'un mot ne soit prononcé. Le lendemain, ils avaient commencé à s'adresser à nouveau la parole sur ce ton froid et emprunté qui laissait peu de place à la confiance et l'intimité d'un foyer.
Les moments familiaux avaient alors commencé à être partagés. Minerva passait de longs moments avec son père, qui lui contait la bible et s'occupait de parfaire son instruction de jeune enfant, lui lisait des histoires et la questionnait beaucoup sur ses pensées. Il lui parlait comme à une adulte, ce que l'enfant appréciait grandement. La fillette se sentait proche de cet homme et se délectait de l'odeur de tabac et l'impression de force qu'il dégageait.
C'était un homme de haute stature, au visage franc et aimable. Il était grandement apprécié par les paroissiens pour son caractère affable et sa capacité à ne pas les juger. Il savait écouter, conseiller et pardonner. D'un sang-froid hors du commun dans les situations les plus critiques, il ne rechignait pas à se retrousser les manches pour aider son prochain. Au village, les gens louaient ses qualités, affectionnaient ses visites quotidiennes et étaient honorés de le recevoir à leur table. Ils ne manquaient pas de lui offrir quelques produits de leur récolte ou pâtisseries pour sa famille et lui lorsque l'occasion s'en présentait. Minerva, de son côté, savourait ces incursions dans le village au côté de ce personnage important qu'était son père. Elle aimait être entourée de l'aura qui émanait de lui lorsqu'il s'adressait à ses paroissiens. C'était un homme simple, qui se réjouissait des petites choses de la vie. Un bon vivant dont la compagnie, même silencieuse était agréable.
Ils passaient ainsi de longs moments à parcourir la lande, parlant de tout, de rien et parfois ne parlant pas du tout. Elle sentait alors le regard de son père sur elle, bienveillant quoi qu'un peu triste et lui rendait le sourire avec l'un des siens, empli d'admiration pour cet homme qu'elle aimait et respectait profondément. Il lui conta les mythes et légendes d'Ecosse, lui appris la géographie, l'histoire du pays, mais aussi le goût de l'effort, écouter les gens, observer les choses.
Les moments avec sa mère étaient très différents, bien qu'elle les appréciât tout autant. Cette dernière, lorsqu'elle était seule avec sa fille, semblait être une tout autre femme. Le poids sur ses épaules semblait alors se dissiper et Isobel se révélait aussi enjouée et espiègle qu'une fillette. Elle berçait sa fille d'histoire de magie et sorcellerie plus enchanteresses les unes que les autres. Elle se lançait dans des anecdotes d'un passé qui semblait merveilleux aux yeux de la fillette et finissait par lui prendre les mains en lui disant qu'elle aussi, en temps voulu, connaîtrait tout ça, mais que pour l'instant, cela devait rester entre elles uniquement.
Elle dressait peu à peu aux yeux de sa fille, le portrait d'un monde parallèle où la magie existe autrement que dans les livres et où les sorcières ne sont pas les instruments du diable. Minerva écoutait stupéfaite, partagée entre l'envie d'y croire et la rationalité. Et plus le temps passait, plus elle y croyait, force de détails et d'événements émanant de ses propres faits.
Chaque soir, elle s'endormait en rêvant des mots prononcés par sa mère : pouvoirs, sortilège, métamorphose, baguette, Poudlard, château, code international du secret magique. Et chaque matin, elle se réveillait en priant que tout cela ne fut ni un rêve, ni une invention de sa mère. Le sentiment d'appartenir à une communauté, d'être spéciale, grandissait en elle alors que les mois passaient.
Mère et fille passaient ainsi de longues soirées en tête à tête à parler de ce qu'elles étaient toutes deux, de l'importance de ne pas le révéler aux autres, des possibilités qu'aurait Minerva d'apprendre à maitriser ses pouvoirs.
Pouvoirs magiques.
Il n'était pas rare que la fillette prononçât ces deux mots dans la journée, pour se donner le courage d'accomplir une tâche ou pour le plaisir de les entendre résonner à ses oreilles.
Il ne passait pas un jour sans qu'elle n'ait envie de partager la joie secrète qui animait son cœur avec son père. Néanmoins, la fillette était assez fine pour comprendre que ce dernier n'appartenait pas à cette communauté et qu'il subissait plus qu'autre chose le statut ambivalent de leur famille. Elle se garda bien alors de laisser paraître quoi que ce soit en sa présence et se comporta avec lui, comme n'importe quelle enfant non dotée de pouvoirs.
Alors qu'elle grandissait et tirait les enseignements de sa mère, Minerva en vint à mieux maitriser ces derniers. Et si les incidents se réduisirent de son côté, force fut de constater que ces deux jeunes frères avaient également hérité de leur mère en ce qui concernait la magie.
La patience du pasteur fut ainsi et de nombreuse fois mise à mal, néanmoins Isobel et sa fille firent en sorte à elle deux, de lui épargner le plus de chagrin possible.
Longtemps elle se demanderait si son père regrettait de ne pas être sorcier. S'il était jaloux de leur talent et s'en voulait pour ce pêcher d'envie. Ou si encore, le mensonge de sa femme à son sujet avait rompu le fil de la confiance qu'il avait mis si longtemps à tisser. Quoi qu'il en soit, il ne laissa jamais paraître de quelconque rancœur à l'égard de ses enfants et fut fier d'eux jusqu'à son dernier souffle.
C'est un soir d'été, alors que Minerva et sa mère étaient assises sur le lit à plier les vêtements minuscules de Robert Junior et Malcolm que les pensées de Minerva se tournèrent à nouveau vers le tiroir. Cela faisait des mois maintenant qu'elle essayait de les réfréner, les repousser au plus loin d'elle, les associant en partie à l'une des fêlures du couple parental. Cependant, l'écrin rebondissait chaque jour dans son esprit et elle ne put dissimuler son regard qui alla se poser là où s'était déroulé le fameux incident. Isobel qui ne manqua pas d'intercepter l'œillade de sa fille, soupira en déposant devant elle, une barboteuse d'un blanc cassé qui avait servi déjà trois fois et aurait bien du mal à se remettre du dernier né.
Elle détailla l'enfant qui lui faisait face. Le front haut, les pommettes saillantes, l'air décidé de Robert, et cette façon qu'elle avait de pincer les lèvres lorsqu'elle était contrariée. Elle s'était montrée digne du secret qui lui avait été confié jusque-là, ne révélant sa vraie nature à personne, allant jusqu'à couvrir les manifestations magiques de ses deux frères.
- Bien. Dit-elle en se levant. Il est temps que tu vois.
L'enfant écarquilla ses grands yeux verts en voyant sa mère s'accroupir sous le lit où elle se tenait assise pour en extraire une boite à chapeau qu'elle déposa sur le lit devant sa fille.
- Il faut me promettre une fois encore, de ne rien dire, d'accord ?
La fillette, le cœur battant acquiesça nerveusement.
- Pas même à ton père. Ajouta Isobel avec un regard insistant.
Minerva opina à nouveau du chef, un relent de tristesse dans le regard.
- C'est important Mina. Il n'aimerait pas ça.
Si la fillette se demanda ce qui pouvait pousser une femme à faire des choses que son mari n'aime pas, elle garda toute réflexion pour elle, piquée par la curiosité du contenu de la boîte. Bouche pincée, elle cherchait à transpercer du regard le couvercle de la boîte tout en récitant quelques prières enfantines.
«Faîtes que la petite boîte s'y trouve, faîte que la petite boîte s'y trouve».
Elle retint son souffle tandis que sa mère ôtait le couvercle et retint une exclamation de joie.
En effet, elle s'y trouvait.
