3.Secrets

La fillette eût du mal à trouver le sommeil cette nuit-là. Les yeux grands ouverts, elle tournait et se retournait constamment dans son lit, mue par l'excitation que lui avait procuré l'exploration de la boîte de sa mère.

Une baguette magique.

Une vraie. Pas celle que l'on imagine dans les livres de contes pour enfant. Pas celle, grossière, d'une bonne fée marraine, emprunté d'une étoile clinquante, non. Une mince branche de bois, parfaitement ouvragée d'où s'étaient échappées des étincelles colorées lorsque sa mère s'en était saisie.

•••

- Est-ce que je peux voir ? Questionna l'enfant, la bouche entrouverte, ses yeux verts écarquillés.

Isobel secoua doucement la tête, les yeux mi-clos, comme si elle luttait.

- J'ai promis…

- A qui ? A papa ?

Sa mère ne répondit pas et reposa doucement l'objet dans son écrin de velours.

- Est-ce que j'en aurais une comme celle-ci moi aussi ? Poursuivit Minerva un peu déçue de l'absence de démonstration.

- Bien sûr, s'engagea Isobel .

- Celle-ci par exemple ?

- Non. Tu auras la tienne, propre. Renchérit sa mère en souriant à l'enfant avec tendresse.

La fillette se mordilla la lèvre inférieure et inclina la tête d'un côté puis de l'autre.

- Est-ce qu'elles sont toutes pareilles ?

- Non, il n'en existe pas deux identiques.

- Ça s'achète ?

- Oui.

- Elles peuvent toutes faire la même chose ? Comment tu as choisi laquelle tu voulais ?

- Et bien, vois-tu… On dit que c'est la baguette qui choisit son sorcier et non le contraire. Et elle fera ce que tu apprendras à en faire.

- Je ne comprends pas … murmura la fillette en plissant le front.

- Tu comprendras bientôt. Répondit Isobel en souriant.

Elle referma la petite boite avec précautions, comme si elle maniait un objet particulièrement fragile, puis déposa l'écrin dans l'autre boîte, plus grande. Sa main s'attarda sur un livre dont elle caressa la couverture.

Minerva interrogeait sa mère du regard, suspendue à ses lèvres tandis que cette dernière semblait se perdre en souvenir.

- C'est un manuel scolaire… Finit-elle par glisser à sa fille en s'arrachant à ses rêveries.

- Tu veux dire, pour apprendre à lire ou ce genre de choses ?

- Ce genre de choses, oui. Rit Isolbel. C'est un manuel de métamorphose. Lui confia-t-elle en chuchotant.

- De métamorphose… répéta l'enfant.

- Ça permet de transformer un objet en un autre.

•••

Une fois encore, sa mère avait attiré son attention sur le fameux code international du secret magique. Elle n'aurait rien le droit de révéler à qui n'en ferait pas partie. Ce qui pour la plus grande contrariété de Minerva, incluait Peggy. A moins que cette dernière, elle aussi soumise à ce secret pense ne pas pouvoir le mentionner également. La fillette songea Ô combien ce serait excitant de pouvoir partager cela avec son amie. Elle passa une grande partie de la nuit à se demander comment faisait les sorciers pour savoir s'ils s'adressaient à des gens de leur espèce ou non. Existait-il un mot de passe ? Un code ? Un signe particulier ? Un geste peut-être ? Il faudrait qu'elle demande à sa mère le lendemain. Il devait forcément exister un signe distinctif qui permettait de savoir si l'on était libre de se confier ou non.

C'est avec ces pensées que Minerva fut emportée malgré elle par un sommeil tardif.

Bien que n'ayant peu dormi, elle sauta d'un bond hors du lit lorsque sa mère lui demanda de se lever. C'était probablement la première fois qu'elle était aussi pressée de se rendre à l'office du dimanche.

Il était de tradition que toute la famille accompagne le pasteur pour son sermon à l'église, chaque dimanche. L'apparence d'une famille soudée, heureuse et dans le respect des traditions semblait plus que bienvenue pour la position occupée par le révérend. C'est pourquoi, le dimanche matin était consacré à la préparation de l'office, puis aux discussions avec les paroissiens. Si Minerva s'ennuyait mortellement sur les bancs de l'église, elle savait qu'ensuite, elle pouvait passer du temps avec Peggy McCallister, sa meilleure et seule amie.

Miss McCallister, la mère de Peggy, était l'institutrice du village. Mère de famille, veuve depuis quatre ans, elle avait élevé cinq enfants, deux garçons - Brent et Glen - et trois filles - Cathy, Minnie* et Peggy, prônant l'importance de l'éducation chez ses filles dont elle espérait secrètement qu'elles obtiendraient une position dans la vie qui les mettraient à l'abri d'une dépendance maritale. C'était une femme à la poigne et au caractère solides qui savait se faire respecter des enfants comme des plus grands. Les siens étaient d'ailleurs fortement appréciés dans le village, jouissant de la réputation d'être travailleurs et dévoués, de l'aîné des garçons jusqu'à Peggy, qui tous les soirs après l'école allait faire la lecture à la vieille Miss Delewey qui ne voyait plus rien.

Les fillettes s'étaient tout de suite plu. Si physiquement, elles étaient l'exact opposée l'une de l'autre – Peggy étant une enfant petite, blonde et replète aux yeux bleus magnifiques – elles partageaient un goût commun pour les récits d'aventures et possédaient toutes deux une imagination débordante qui les entrainaient dans de fantastiques épopées à travers le village. Peggy exerçait sur Minerva une fascination intense de par sa culture et son éducation scientifique. Elle connaissait tellement de choses sur tous les sujets qu'elle était passionnante. Quant à Peggy, elle enviait le caractère affirmé de Minerva qui se laissait rarement impressionner par les autres enfants du village, leur tenant tête grâce à une langue acérée et un humour décapant.

Toutes deux avaient développé une habileté toute particulière à paraître impeccables en public. Minerva n'avait eu de cesse d'entendre au cours de son enfance que son attitude se devait d'être exemplaire par respect pour la position de son père, aussi l'enfant se tenait-elle toujours bien droite sur le banc, saluant toutes les dames qui adressaient des signes à sa mère, répondant poliment à chaque question et s'appliquant à exercer une autorité précoce sur ses jeunes frères afin qu'ils se tiennent correctement à leur tour.

Sitôt le sermon achevé, Peggy et elle s'affranchissaient cependant toutes deux des regards pour aller jouer là où personne n'y trouverait à redire. Du moins le pensaient-elles. Les rubans se détachaient alors des cheveux impeccablement coiffés quelques minutes plus tôt – "mais il y avait du vent, tu sais" – les tabliers perdaient en éclats – " ce pauvre chiot était en train de se noyer dans la marre" – les grenouilles florissaient dans les poches, et les rires fusaient aux éclats de cette manière inconvenable et si jouissive.

Ce jour-là cependant, Minerva eut le plus grand mal à rester sagement sur son banc. Elle passa la moitié de l'office à se tortiller sur son banc, observant son amie à la dérobée avec une insistance à se dévisser le cou. Elle guettait, un signe, un indice qui ferait en sorte de lui indiquer si oui ou non, son amie en faisait partie. A quoi s'attendre ? Une gerbe d'étincelle soudaine qui la trahirait ?

Les regards sévères de sa mère ainsi que ses petits claquements de langue agacés finirent par avoir raison de la fillette qui, retenant un soupir éthéré, voua au reste de l'office une attention apparente plus appliquée.

•••

- Tu le vois ?

- Non. Répondit Peggy en plantant son bâton dans la vase. T'es sure qu'il est sous le rocher ?

- Où veux-tu qu'il soit ? Répliqua sèchement Minerva en haussant les épaules. Un crapaud énorme comme ça il a pas pu aller bien loin.

La fillette se percha sur un rocher à son tour, en bord de marre et trempa sa main dans l'eau boueuse en l'agitant.

- Tu vas lui faire peur ! Glapit Peggy.

- Mais non… je l'attire…

- Si tu le touches tu auras des boutons.

- N'importe quoi.

- Si c'est vrai. Si on touche un crapaud, les pustules sur son dos t'envoient une … substance qui te file des boutons. Insista la gamine.

Accroupit face à la vase, Minerva lui jeta un regard de défi et se lança.

- Et bien moi je sais que c'est faux parce que certaines personnes ont des crapauds comme animal de compagnie !

- Tu dis n'importe quoi… Personne ne voudrait d'un animal aussi repoussant. Bougonna Peggy. D'où tu sors ça ?

- On me l'a dit. Répliqua évasivement Minerva en repensant aux histoires de sa mère. Ce qui veut bien dire qu'on peut les toucher, tu ne crois pas ? Acheva-t-elle malicieusement en guettant la réaction de son amie avec un regard appuyé.

- Et bien moi, on m'a dit le contraire ! Essaie, tu verras bien. Répliqua Peggy en lâchant la branche qui éclaboussa les chaussures de Minerva. C'est ma sœur qui me l'a dit !

- Et bien il faut croire que c'est ta sœur qui raconte n'importe quoi. Lança-t-elle un peu déçue en jetant une pleine poignée de boue à sa camarade.

La robe blanche de Peggy fut immédiatement constellée de tâches brunâtre, ainsi que son tablier, son visage et ses bras. Cette dernière poussa un cri et se redressa, outrée.

- C'est malin, regarde ce que tu as fait ! Maman va me disputer !

Contrariée maintenant de n'avoir pas eu plus de réaction à ses histoires de crapauds, Minerva haussa les épaules, affichant une moue boudeuse. Peggy quitta la marre fâchée ce jour-là et regagna sa maison pour y recevoir un savon dont sa mère avait le secret. Minerva, de son côté, rumina la discussion qu'elle avait eu avec son amie, regrettant de n'avoir peut-être pas été suffisamment directe pour que son amie puisse se confier à son tour. Car il s'agissait forcément de cela, Peggy devait tout simplement être elle aussi soumise à ce secret magique et n'osait dévoiler son appartenance à la communauté. Il ne pouvait en être autrement. Comment imaginer qu'un être aussi brillant et doué que Peggy puisse ne pas avoir de pouvoirs magiques ?

En longeant le chemin de la lande qui menait à la maison blanche du pasteur, la fillette établit une bonne dizaine de plans visant à pousser son amie à lui révéler sa vraie nature. Ainsi, elles pourraient toutes deux discuter librement, envisager d'apprendre ensemble à pratiquer la magie et transformeraient les crapauds de la marre en poneys qui deviendraient leurs compagnons d'aventure.

* Une petite dédicace à l'auteur·trice de ma première review, Katymyny.
Merci pour l'intérêt que tu portes à mon récit ! J'espère que la suite continuera à te plaire. :)