Ce texte a été écrit dans le cadre des nuits du FoF

Coup de foudre à Wall Market

Le quartier des plaisirs.

C'était ainsi que l'on surnommait Wall Market. Dans cette petite ville qui ne dormait jamais, dépourvue d'habitations, et éclairée de multiples néons multicolores qui se reflétaient sur les modestes commerces aux devantures délabrées et bars ouverts à d'heures tardives, Andrea déambulait dans les ruelles sombres et étriquées peuplées d'ivrognes et de gens autrement louches et malhonnêtes. Sur son passage, les regards se faisaient insistants mais aucun n'osait venir l'importuner, bien conscient de son statut auprès de Don Cornéo, l'homme le plus influent de tout Wall Market. Il n'entendait que murmures, parfois des rires où d'autres discussions plus franches menées entre deux bouteilles de bière alors qu'il se dirigeait d'un pas tranquille vers le Honey Bee Inn.

-Regardez, c'est Andi ! perçut-il, un peu plus loin.

-Andi, le danseur du Honey Bee ?

Andrea réprimait un sourire. Depuis qu'il exerçait ses talents de danseur sur la scène principale du célèbre Honey Bee Inn, le seul établissement de charme de Wall Market ouverts aux plus fortunés dont il était à la fois le patron et l'étoile montante, il ne manquait pas d'être remarqué par toutes ces femmes admiratrices qui fréquentaient les rues à la nuit tombées, attisant parfois la jalousie des hommes tant elles n'avaient d'yeux que pour lui. Il fallait dire qu'avec sa carrure à la fois musclée et fine, son côté tant masculin que féminin, ses iris d'un bleu glacier, Andrea attirait tous les regards.

-Monsieur Rhodea, l'accueillait un vigile peu avenant posté devant l'entrée encombrée de curieux venus de tout Midgar pour espérer le croiser et assister à l'une de ses représentations, d'autant plus que le jeune danseur ne se produisait que devant ceux qu'il affectionnait particulièrement.

Andrea ne lui répondit que d'un vague signe de tête alors qu'il pénétrait dans le hall d'entrée, plongé dans une lumière d'un rouge tamisé. Ce soir encore, il serait au centre de toutes les attentions.

-Bienvenue au Honey Bee Inn, le saluait le guichetier dans un impeccable costume jaune par-dessus une chemise noire, à sa gauche. Nous vous attendions.

Flanqué de deux danseuses en tenue d'abeille qu'il avait à cette occasion, lui-même dessinée et fait faire par le seul couturier de Wall Market, ils lui offraient un large sourire. Andrea devait bien avouer qu'à les voir si joliment portés, il ressentait une certaine fierté.

Ce sera un spectacle inoubliable, se réjouissait-il, intérieurement.

-L'on a demandé à vous voir, Monsieur Rhodea, annonçait alors l'une des deux danseuses. Nous les avons fait patienter dans le petit salon.

-Très bien, se contentait de répondre Andrea.

Andrea avait été prévenu de l'arrivée de cette visite un peu plus tôt dans la soirée. D'après Madame M, une femme au tempérament tout aussi trempé que le sien, tenancière du salon de massage à la périphérie de Wall Market et toute aussi reconnue que lui, sa visite consistait en un jeune homme à la recherche d'une lettre de recommandation que lui seul pouvait lui offrir, Madame M ayant déjà offert la sienne contre quelques milliers de gils à la jeune demoiselle qui l'accompagnait. Pour sûr, cette femme avait le sens des affaires !

Curieux d'en savoir plus, Andrea franchit la porte qui lui fit face. Au milieu de ses abeilles accordées aux couleurs de sa propre tenue de scène composée d'un pantalon et d'une veste aux manches ajourées d'alvéoles, surmontée d'un col en fourrure noire, contrastait, dans un coin reculé de la pièce ronde, une jeune femme dans une longue robe rouge accrochée au bras d'un jeune homme blond. Sa tenue militaire, si caractéristique aux membres du SOLDAT, le fit grincer des dents. Un visage d'ange au corps si bien dessiné dans une tenue si peu élégante.

-Ah ! s'exclamait la jeune femme. Voilà Andi !

Elle se dirigeait droit sur lui en entraînant avec elle le jeune homme qu'elle tirait à bout de bras. Andrea put la détailler plus en détail lorsqu'elle plantait son regard émeraude dans le sien. Il ne faisait aucun doute que Madame M avait eu du goût avec ce décolleté plongeant et ses cheveux châtains remontés en une torsade fleurie.

-Je suppose que c'est vous, comprit Andrea. Une lettre de recommandation, n'est-ce pas ?

-Oui ! Pour Cloud !

-Aerith... maugréait le jeune homme sous le regard intrigué d'Andrea qui accrochait celui de Cloud.

Ses prunelles étaient d'un bleu profond, irisées d'une lueur verte hypnotisante qui ne manquait pas de lui plaire.

-Qu'est-ce qu'un homme peut bien vouloir faire dans la demeure de Cornéo ? Seules les femmes sont autorisées à y entrer.

-C'est justement pour ça que nous avons besoin de votre aide, avouait Aerith, sans détour et de son plus beau sourire. S'il-vous plait !

Andrea les fixait sérieusement, tour à tour. Il ne comprenait pas ce qui pouvait bien les pousser à vouloir entrer dans la prison qu'était la demeure de Cornéo. De toutes les femmes qui en franchissaient les portes, aucune n'en ressortait jamais et personne ne savait ce qu'il advenait d'elles. Nul doute qu'ils ignoraient ce fait mais soit. Il allait faire de cet homme la plus belle des concubines. Cornéo ne saurait être aveuglé par aucune autre.

-A une condition, cédait Andrea avec un brin de malice. Accorde-moi une danse.

Il tendait sa main à Cloud qui l'observait avec des yeux ronds. Danser avec un homme ne semblait pas du tout l'enchanter mais voir une grimace tirer ses traits angéliques amusait beaucoup Andrea.

-Pour Tifa ! l'encourageait Aerith. C'est bien ce que tu voulais, non ?

-Il n'a jamais été question de danser, rétorquait Cloud.

-Tu ne peux décemment pas entrer au manoir de Cornéo dans une telle tenue... soulignait Andrea. Une danse, contre une lettre de recommandation et une tenue des plus séduisante...

Si Cloud avait voulu protester, Andrea l'avait fait taire d'un doigt sur ses lèvres S'il avait cherché le soutien d'Aerith, il n'avait trouvé dans ses yeux que de l'excitation. Et s'il cherchait à se défiler, les danseurs le ramenaient toujours à lui. Alors, à contre-coeur, Cloud avait accepté, au plus grand plaisir d'Andrea qui n'attendit pas plus longtemps pour l'entraîner vers la scène, au fond du petit salon. Si certains clients étaient déjà confortablement installés sur les longues banquettes capitonnées de velours rouge, des verres de champagne à la main, d'autres s'écartaient lorsqu'Andrea approchait. Gracieusement, il gravit les quelques marches menant au parquet.

Autour d'eux, ses danseurs s'étaient réunis, au son des premières notes de musique qui ne tardèrent pas à résonner. Les spots de lumière s'étaient allumés, déversant une cascade luminescente sur eux. La mélodie, d'abord sur un tempo lent, était rythmée par Andrea. Il claquait des doigts et montrait quelques pas simples. Puis sur un tempo plus rapide. Si Cloud restait encore un peu hésitant, il comprit cependant que le jeune danseur ne lui laissait pas vraiment le choix s'il attendait de lui qu'il leur rende service. Se résignant, ses pas se calaient en rythme sur la musique et bien vite, ils entreprirent une danse plus harmonieuse où Andrea guidait son apprenti et les quelques danseurs qui les accompagnaient. De virevoltes en déhanchés aux figures acrobatiques en arrière scène, la symbiose était parfaite.

Dans le petit salon, les quelques clients et Aerith se régalaient du spectacle en frappant allègrement dans leurs mains au son des percussions. La jeune femme était captivée du début à la fin par les changements vestimentaires qu'apportait Andrea au cours de la danse. Lui et ses danseurs avaient parfaitement oeuvrés pour que le moindre atout masculin de Cloud disparaisse sous des traits des plus féminins. Désormais vêtu d'une robe noire au bustier bleu royal, les lèvres et les joues légèrement rehaussées de rose, le final explosait dans une dernière virevolte. Une myriade de confettis dorés faisaient scintiller la scène au-dessus d'un Cloud renversé dans les bras d'Andrea. Leur regard littéralement accrochés l'un à l'autre, l'étreinte du danseur sur lui était ferme. Ainsi si proche de lui, son corps presque collé au sien, Andrea ne pouvait ignorer le charme qui se dégageait de Cloud. Son regard l'envoûtait. La douceur de ses mains sur lui le troublait. Inconsciemment, Cloud avait réveillé quelque chose en lui. Il avait enflammé son coeur, bien loin de le laisser indifférent après ce court instant de proximité.

-Tu as bien mérité cette lettre de recommandation... finit par dire Andrea.

Il avait murmuré ses mots à l'oreille d'un Cloud frémissant lorsque son souffle avait effleuré la peau délicate de sa nuque. Andrea esquissait un sourire, ravi de la réaction qu'il venait de provoquer en le redressant sous des yeux admiratifs.

-S'en est presque dommage...

Andrea tendait la main sur le côté. Près de lui, l'un de ses danseurs lui remit une belle pochette noire et or, soigneusement pliée qu'il donnait à Cloud sans un mot de plus.

-Euh... merci...

Cloud l'avait prise avec une gêne évidente face au regard dévorant qu'Andrea avait posé sur lui quand leurs mains s'étaient effleurées. Comme un courant électrique qui venait de les traverser. Andrea en sourit, mais Cloud, déstabilisé et étrangement mal à l'aise, détournait les yeux et tournait les talons, l'abandonnant sur la scène pour disparaître du petit salon, devant des clients plus qu'heureux et satisfaits, et une Aerith totalement ravie, conquise par la performance de son jeune ami.

Andrea l'avait suivi des yeux autant qu'il avait pu, caressant du regard sa démarche gracieuse qui faisait onduler ses courbes joliment dessinées.

-De toute beauté...

Le jeune danseur ne pouvait plus le nier, ce fut une rencontre qu'il n'oublierait pas de sitôt.

-Quel dommage... soupirait encore Andrea.