Chapitre 3
Ichigo n'était pas quelqu'un de ponctuel, il le savait, ses amis le savaient, sa famille le savait, bref, toutes les personnes qui connaissaient un peu le rouquin savaient qu'il n'était jamais à l'heure. Et il ne fallait pas prendre la peine de chercher à savoir pourquoi ou d'essayer de le changer, Ichigo vivait à son propre rythme. Et cela lui donnait un air mystique quand, dès que la mélodie débutait, tout se mettait soudainement en place. Telles les pièces d'un puzzle se réunissant par magie, tout rentrait dans l'ordre. C'était ça, la danse d'Ichigo, la soudaine réunion des harmonies… la musique, le corps, le mouvement, l'énergie…
En bref, quand quelqu'un demandait pourquoi Ichigo était en retard, la réponse était simple : « C'est Ichigo… ».
C'était un des nombreux passes droits que les gens lui accordaient depuis l'accident, on ne l'emmerdait plus avec des détails. Et il ne s'en privait pas. Il fallait bien que sa condition lui octroi des avantages.
C'est pourquoi, il prit son temps cet après-midi là alors qu'il était attendu pour fêter l'anniversaire de son père. Isshin était à l'aube de ses 60 ans et il fallait avouer qu'il les portait plutôt bien… le docteur commençait à sentir le poids de toutes ses années à travailler sans relâche aux urgences de Karakura mais il se sentait encore aussi jeune que son fils.
Tout le monde s'était donc réuni pour l'occasion dans le grand jardin des Jaggerjack, la mère de Grimmjow avait insisté pour recevoir toute la petite tribu. Depuis le départ de son fils, ce n'était plus un secret pour personne qu'elle se sentait seule dans cette grande maison et ne cessait de trouver des combines pour la remplir à la moindre occasion. Cela arrivait régulièrement qu'Ichigo et ses sœurs se retrouvent là-bas pour déjeuner, en sachant pertinemment qu'ils ne repartiraient qu'une fois la nuit tombée.
Il avait fallu du temps au rouquin pour réussir à reprendre la voiture et conduire jusqu'à cet endroit. La vision du virage qui lui avait coûté son rêve et une partie de sa jambe lui avait d'abord causé de violents vertiges et des nausées terribles. En conséquence de quoi, il avait refusé d'y retourner pendant presque trois ans. Ce n'est qu'après des mois et des mois de suppliques larmoyantes de la part de Satsuki que Kaien, par désespoir, avait déboulé chez son cousin et l'avait ramené manu militari auprès de sa famille, réunie pour l'occasion chez les Jaggerjack. Peu à peu, Ichigo avait réussi à avancer, le temps avait fait son effet en estompant légèrement la douleur mais pas les souvenirs. Non, les cauchemars étaient encore présents. Mais Ichigo était fier et il avait fait une promesse, il continuait de vivre et chaque jour qui passait, il acceptait un peu plus ses cicatrices.
« T'es prêt, rouquin ? Je m'en voudrais terriblement que ta famille m'accuse de te mettre en retard en plus de te dévergonder de façon quotidienne… » lança Hisagi en ricanant.
Le sarcasme, chez le brun, était une seconde nature mais Ichigo devait admettre qu'il le portait bien. Il le trouvait affreusement sexy, surtout maintenant, sur son engin de malheur. Armé de son blouson en cuir et son casque, ça n'étonnait personne qu'il conduise une moto, Hisagi était ce genre de mec qu'on prenait pour un voyou au premier coup d'œil. Quand on commençait à le connaître, on se rendait compte qu'il avait le cœur sur la main et une très grande sensibilité bien cachée sous le sarcasme. Sous ses airs de sale gosse, il était plutôt facile à vivre comme garçon. De ce fait, il avait décidé d'aller à fond dans les stéréotypes, puisque les gens le prenaient pour un voyou, pourquoi ne pas pousser le vice jusqu'au bout ? C'est donc tout naturellement qu'il avait décidé d'acheter une moto pour parfaire sa panoplie du parfait bad boy.
« Ne t'en fais pas pour mon retard, j'ai pas attendu de te connaître pour ça. » répondit Ichigo en lui lançant un clin d'œil, il enfila son casque et s'installa derrière son amant.
« C'est ce qui fait ton charme, pretty boy. » rit Hisagi en allumant le moteur.
L'engin démarra d'un bruit tonitruant et s'élançant sur la route à vive allure. Une routine s'était installée entre eux au fil du temps, ils pouvaient passer un mois ensemble, chez l'un ou l'autre, vivre chaque instant sans se lasser, profiter de chaque minute pour s'apprendre, rire toute la journée et redécouvrir le goût de leur peau la nuit venue. Durant ces moments, Ichigo laissait Hisagi le déposer au travail tous les matins et venir le récupérer le soir, en parfait petit couple. Suite à quoi, soudainement, ils pouvaient tout naturellement arrêter de se voir pendant des semaines et voguaient à différentes occupations sans s'inquiéter de ce que l'autre pouvait faire. Leur relation était pour le moins atypique, au plus grand désespoir de Kaien, qui ne supportait pas le beau brun et ne s'en cachait pas, guettant avec impatience ces instants de « libération » comme il le disait si bien. C'est bon gré mal gré que sa famille s'était habitué à la présence de son amant, d'ailleurs, ses sœurs avaient appris à l'apprécier. Il faut dire qu'une fois une guitare à la main, il était difficile de ne pas l'adorer. Sa voix en avait fait déjà tomber plus d'une… En voyant son fils retrouver le sourire et le goût de la vie, Isshin s'était senti redevable envers Hisagi, car personne ne pouvait douter de l'attirance qu'il ressentait pour le rouquin. A sa façon, Hisagi avait raviver une flamme durement éteinte, et Isshin avait dû s'avouer vaincu par l'étrange affection qui liait les deux hommes. Malgré tout, Ichigo ne l'avait jamais présenté comme son petit-ami, comme s'il savait au fond que leur relation n'était qu'éphémère, qu'une étape dans un long voyage mais pour laquelle il se sentait immensément reconnaissant.
Perdu dans ses pensées, Ichigo ne réalisa que trop tard qu'ils venaient de passer le virage qui hantaient encore ses nuits. Il s'étonna lui-même de ne ressentir qu'un léger pincement au cœur… la vie continuait après tout. Il prit une grande inspiration et serra un peu plus ses bras autour du torse de son amant.
« Tout va bien derrière ? » s'inquiéta Hisagi, rien ne lui échappait, surtout concernant Ichigo.
« Tout va mieux Hisa… tout va pour le mieux. » répondit-il en souriant.
« C'est ce que j'aime entendre ! » cria-t-il pour couvrir le bruit de la bécane.
Grimmjow soupira en jetant son sac dans l'entrée, il avait l'impression qu'un poids de 300 kg au moins venait de lui être enlevé. On était vraiment bien que chez soi, se dit-il. Cela faisait 3 ans qu'il n'était pas revenu chez sa mère et il n'avait pas réalisé à quel point tout ici lui avait manqué.
Sa mère arriva précipitamment, les bras ouverts et les larmes aux yeux pour le prendre dans ses bras.
« Je suis si contente que tu sois revenu, mon fils. »
« Je sais, maman, je suis désolé… »
« Je n'aime pas quand tu pars… personne pour veiller sur toi, ce n'est pas comme ça qu'un jeune homme doit vivre. »
Ils avaient déjà eu cette discussion des millions de fois et cela finissait toujours de la même façon : des pleurs et des déceptions. Grimmjow comprenait que sa mère s'inquiète pour lui, surtout depuis son divorce, mais il désespérait de lui faire comprendre également que la solution a un divorce n'était pas nécessairement de se remarier… Mais quand une mère avait une idée en tête, il fallait généralement se lever tôt pour la lui enlever.
« Allons, allons, Satsuki, ne commence pas avec les sujets qui fâchent, laisse donc ton fils rentrer chez lui paisiblement. » intervint une voix basse et joyeuse.
« Isshin, ça fait un bail ! » sourit Grimmjow, ravi de le revoir.
« Trop longtemps, fiston. » répondit le père d'Ichigo en lui donnant l'accolade.
Serré dans l'entrée de la maison entre les deux personnes qui l'avaient élevé, il ressentit une émotion forte monter en lui. L'odeur du jasmin venant du parfum de sa mère et celle d'Isshin, plus boisée, des huiles essentielles de bois de santal qu'il laissait diffuser dans son cabinet pour apaiser ses clients dès leur arrivée… tout cela lui rappelait tant de souvenirs. C'était les odeurs du réconfort, les odeurs du foyer aimant qu'il avait quitté pour une chimère déguisée en idylle. Mais Grimmjow n'eut pas le temps de pleurer sur ses regrets car tout le reste de la famille lui sautait dans les bras les uns après les autres. Une fois assis à la grande table du jardin, il se rendit de l'évidence : une tête manquait à l'appel. Une tête rousse qu'il désirait revoir plus que tout au monde.
