Lily soupira en jetant un coup d'oeil au compte instagram de James ce matin là. Il était parti depuis deux jours et il avait déjà posté une photo de lui avec une fille. Son bras était autour de ses épaules et un jeune homme quelque part derrière eux esquissait un large sourire tout en brandissant deux énormes choppes de bières.
« C'est officiel : je suis jalouse, murmura t-elle à l'adresse de Mary qui croquait dans un gros toast à la confiture de mûres en face d'elle. Tu sais ce qui arrive quand je suis jalouse. Je suis perdue.
- Tu n'es pas perdue, lui assura sa meilleure amie. James n'est pas comme Severus. C'est un mec bien.
- Jusqu'à ce que je ne m'aperçoive que ce n'est pas un mec bien, bredouilla t-elle en touillant distraitement son chocolat chaud.
- Lily, l'histoire ne se répète pas. Tu es juste tombée sur la personne parfaite.
- L'autre soir, il m'a dit qu'il ne sortait jamais avec qui que ce soit, qu'il n'était pas habitué aux relations et qu'il n'avait jamais rien connu de sérieux.
- Ah oui ? lâcha Mary en haussant les sourcils avant de reprendre d'un air plus réfléchi. Hmm... ça ne m'étonne pas trop. Sirius dit qu'il consacre tout son temps à ses parents et au sport.
- Est-ce que tu penses que je devrais coucher avec lui ? Tu sais, pour l'évacuer de mon système une bonne fois pour toutes. »
Mary manqua de s'étouffer avec sa gorgée du jus d'orange. C'était le genre de choses qu'elle disait, ou que Marlène disait, mais ce n'était clairement pas le genre de choses que Lily disait. Elle toussota pendant quelques secondes, les larmes aux yeux, avant de lui jeter un regard incrédule.
« Pardon ?! s'exclama t-elle.
- C'est juste une théorie. Je ne suis pas prête à avoir une relation sérieuse avec quelqu'un. Il m'a dit qu'il n'était pas du genre à en avoir non plus. Le problème, c'est que je suis attirée par lui. C'est probablement juste à cause de ce stupide visage parfait, et j'y pensais simplement comme ça. Peut-être que si nous couchions ensemble, les choses redeviendraient absolument platoniques et je n'aurais plus besoin de m'inquiéter du fait que je m'attache à lui.
- Lily, ton raisonnement est tordu et je n'ai aucune idée de la raison pour laquelle je l'approuve. J'ai juste une petite réserve... Est-ce que tu es certaine que tu es capable de faire ça ? Ça n'a jamais été ton genre.
- J'imagine qu'on verra quand il rentrera, trancha t-elle avant de se lever de sa chaise. »
Elle s'enferma dans la salle de bain pour se préparer puis attrapa son sac qu'elle avait laissé devant la porte, à côté d'une grande plante verte qui ressemblait à une fougère que Marlène leur avait amenée la veille. Elle fit un signe de main à Mary et referma la porte de l'appartement derrière elle. Elle longea le couloirs jusqu'à l'ascenseur, et elle s'immobilisa quand les portes s'ouvrirent sur Sirius.
« Tiens, la Petite Sirène ! s'exclama t-il avec un large sourire. Comment ça va ?
- La loi devrait interdire de devoir se lever avant dix heures pour aller en cours, répondit-elle en esquissant une grimace, et toi ?
- Quand je serai à la tête du pays, je m'assurerai de régler le problème, mais pour l'instant, j'ai d'autres préoccupations. Comme pleurer l'absence de mon meilleur ami, lui dit-il sur un air théâtral en plaquant sa main sur son cœur.
- Comment va-t-il ?
- Tu n'as pas eu de nouvelle ?
- Pas encore, nous avons décidé que nous ne ferons le prochain tutorat que mercredi pour lui laisser le temps de s'installer.
- Hmm, fit-il en hochant la tête. Est-ce que tu lui as fait quelque chose, Evans ? Quand je l'ai emmené à la gare, il est resté silencieux tout le trajet.
- Ah bon ? s'étonna t-elle. Non, non, j'ai... On a juste travaillé et regardé un film. Il n'y a rien eu de plus.
- Ah. Ça doit être cette partie là.
- Qu'est-ce que tu racontes ? l'interrogea t-elle, profondément perplexe.
- Rien, je te laisse, je dois nourrir Brenda avant d'aller voir mes parents d'adoption. N'hésite pas à passer à l'appartement si tu te sens l'envie de terminer la dernière bouteille de gin que nous avons entamée ! conclut-il en lui adressant un clin d'oeil et un signe de la main. »
Elle ouvrit la bouche pour lui répondre, mais il avait déjà parcouru la moitié du chemin et l'ascenseur était en train de se refermer derrière elle, alors elle se hâta à l'intérieur et sortit son téléphone de sa poche. Elle avait un message de Dorcas qui la prévenait qu'elle ne pourrait pas déjeuner avec elle parce qu'elle avait des projets avec Bertram.
Elle ne comprenait absolument rien à cette relation, mais elle ne cherchait même plus à donner du sens aux agissements de sa camarade de classe. Elle était la personne la plus imprévisible qu'elle connaisse, et ce n'était pas peu dire. Marlène n'était elle-même pas mal dans le genre, mais Dorcas avait cette faculté de passer du coq à l'âne qui fascinait profondément Lily. Le coq étant James, l'âne étant Bertram. Évidemment.
Elle déverrouilla la Ford noire de James, balança son sac sur le siège passager et remarqua directement un post it légèrement replié collé sur le volant lorsqu'elle s'installa du côté conducteur. Elle fronça les sourcils, le décolla, et un sourire s'étala doucement sur son visage quand elle commença à le lire.
« Bon courage pour ta semaine... Je t'ai laissé des playlists dans la boîte à gant, choisis en fonction de ton humeur.
PS : je sais que je suis le seul à encore graver des CD, et je suis désolé, mais ça a plus de charme que si je t'avais laissé mon compte Deezer.
James. »
Elle pouffa et ouvrit la boîte à gants dans laquelle se trouvaient tout un tas de boîtiers à CD, chacun étiqueté avec une phrase ou un adjectif, et elle se saisit de celui sur lequel était écrit « Pour bien commencer la journée. »
Elle pouffa dès qu'elle entendit les premières notes de Shake it off retentir dans la voiture, puis elle prit la direction de la fac, savourant cette sensation grisante qu'elle avait de conduire la voiture qu'il lui avait laissée avec une confiance aveugle et dans laquelle son parfum flottait encore. Elle attendait mercredi avec impatience.
… Et il arriva bien plus vite qu'elle ne l'aurait pensé. Les trois premières journées de la semaine étaient passées à une vitesse éclair. Elle était en train d'enfoncer la clé dans la serrure de la porte de l'appartement de Mary quand elle sentit son portable vibrer dans son sac. Elle s'empressa de le récupérer, persuadé qu'il s'agissait de James, mais elle fut surprise de voir un message d'un numéro qu'elle ne connaissait pas. Il ne contenait qu'un article sur des violences faites à l'encontre d'un couple de jeunes femmes. Bizarre. Elle le supprima aussitôt avant de pousser la porte, son téléphone toujours en main.
Marlène et Rémus étaient en train de boire un verre avec Mary. Ils étaient tous les trois regroupés autour de la table basse et ils n'en étaient probablement pas à leur premier car ils l'acclamèrent comme si elle venait de traverser la Manche à la nage ou de lever le voile sur les secrets de la zone cinquante et un quand elle s'approcha d'eux. Mary la servit et tapota la place vide à ses côtés et Lily s'y assit en soupirant d'aise, posant son portable sur la table basse.
« Qu'est-ce qu'on fête ? demanda t-elle.
- La vie, répondit Mary en brandissant son verre en l'air, et les autres trinquèrent immédiatement avec enthousiasme.
- Mary va avoir un deuxième rendez-vous avec la fille de la dernière fois ! s'exclama Marlène en frappant dans ses mains d'un air surexcité.
- Un deuxième ?! répéta Lily avec enthousiasme. Est-ce qu'elle est au courant qu'elle est la première à avoir droit de te revoir ?!
- Elle l'est, mais crois le ou non, elle ne m'a toujours pas proposé de me donner sa voiture, donc notre relation est encore loin d'être sérieuse... répliqua la jeune femme brune sur un ton faussement innocent qui fit pouffer les deux autres.
- Ah ah ah, ironisa Lily en sirotant un cocktail beaucoup trop fort que Marlène venait de lui mettre entre les mains.
- Quand on parle du loup... intervint Rémus en faisant un signe de tête vers le portable de la jeune femme sur lequel venait de s'afficher le nom de James en grand.
- On a un cours ce soir, leur dit-elle en balayant leurs ricanements d'un geste de la main alors qu'elle attrapait son téléphone de l'autre. J'abandonne, vous êtes complètement imbibés. Je vais prendre James.
- Tu vas prendre James ? répéta Mary en riant de plus belle.
- Et elle va le prendre dans sa chambre ! ajouta Marlène alors que Lily se dirigeait vers la pièce en question. »
Elle leur adressa un doigt d'honneur avant d'attraper son sac par la lanière, puis de décrocher le téléphone et enfin de fermer la porte de sa chambre derrière elle en espérant qu'elle constituerait un rempart efficace entre elle et les gloussements de la pièce adjacente.
« Allo ?
- Oui ! Désolé, j'ai mis du temps à répondre parce que Marlène, Rémus et Mary sont en train de vider toutes les bouteilles du placard, à côté... Comment ça va ?
- Bien, bien, et toi ? Ah oui, j'ai entendu dire que Mary sortait avec la même fille pour la deuxième fois ?
- Pourquoi est-ce que tu étais au courant avant moi ? lui demanda Lily sur un ton penaud.
- Mary l'a dit à Marlène qui l'a dit à Rémus qui me l'a répété, expliqua t-il.
- Hmm. »
Elle était en train de sortir ses affaires sur son lit, et ses amis riaient toujours dans le salon, probablement à ses dépends. Elle aurait tellement aimé que James soit là. Lui, au moins, aurait été de son côté.
« Attends, je me mets en haut parleur, lui dit-elle en s'asseyant en tailleur contre sa tête de lit avant de reprendre. Ok, c'est bon. Tu es prêt ? Aujourd'hui, on continue la leçon sur Orgueil et Préjugés. Dis-moi s'il y a des choses que tu n'as pas compris dans ce que je t'ai envoyé.
- Comment tu vas faire maintenant que tu ne peux plus me frapper ?
- Je te fais confiance pour bien te tenir. »
Elle avait entendu la provocation dans sa voix et avait répondu de la même façon. Elle n'avait pas besoin de le voir pour savoir qu'il souriait, mais elle aurait voulu qu'il soit avec elle. L'avoir au téléphone était presque pire que de ne pas avoir de nouvelle. Elle avait la sensation d'avoir des tas de choses à lui dire, des tonnes de questions à lui poser, mais ils ne firent que parler des cours, et c'était peut-être mieux comme cela.
Quand elle raccrocha, elle était un peu maussade, et elle avait l'impression que lui aussi. Leur échange n'avait pas été aussi chaleureux qu'ils l'étaient en temps normal, et peut-être que c'était juste son imagination, peut-être que c'était simplement parce qu'il était plus difficile de partager une complicité quand ils étaient chacun d'un bout à l'autre du pays, et peut-être que le cocktail que ses trois amis buvaient à côté allait l'aider à passer au dessus de tout cela.
Ils semblaient tous avoir ralenti sur l'alcool et ce n'était probablement pas une mauvaise idée, d'autant plus que le verre de Lily était toujours presque intact. Il ne le resta pas longtemps. Elle le vida cul-sec devant les trois autres qui étaient à présent en train de s'activer en cuisine.
« On fait des crêpes ! annonça fièrement Mary.
- Est-ce que le tutorat a duré moins longtemps que d'habitude ou est-ce qu'on devrait rentrer dormir ? demanda Marlène.
- Il a duré moins longtemps, confirma Lily en s'efforçant de ne pas paraître complètement abattue, c'est parce que je lui envoie les cours au préalable et je l'appelle juste pour qu'on revoit certains points ensemble. »
Elle attrapa le pichet à l'intérieur duquel se trouvait le cocktail orange vif qui lui avait semblé beaucoup trop chargé une heure auparavant mais qui lui paraissait à présent très léger, et se servit un nouveau verre. Elle ne sut combien elle en but ce soir là, mais quand elle se réveilla le lendemain matin, elle n'avait plus que de brefs flashs de la soirée.
Elle savait qu'elle avait dansé avec Rémus à un moment, et aussi que Marlène lui avait fourré une crêpe au chocolat dans la bouche. Elle avait également une vision claire de Mary en train de faire des doigts d'honneur à la fenêtre à un garçon qui la sifflait pendant qu'elle fumait. Le reste était flou. Complètement flou. Elle jeta un coup d'oeil à son portable, la bouche pâteuse, et quand elle constata qu'elle était en retard à son premier cours, elle se leva d'un bond.
Elle ne fit qu'un bref aller-retour sous la douche, se brossa les dents, enfila les premiers vêtements qui lui tombèrent sous la main et se hâta de rejoindre l'université sans prendre la peine de changer le CD dans la voiture. Elle traversa le hall de la fac jusqu'à arriver devant l'amphithéâtre où se déroulait le cours d'histoire de la littérature américaine, et elle se faufila discrètement jusqu'à la place la plus proche en esquissant une moue navrée vers son professeur qui ne sembla même pas la remarquer.
Lorsqu'elle fut enfin assise et qu'elle eut sorti ses cahiers, elle s'autorisa de nouveau un coup d'oeil vers son portable. Son cœur bondit dans sa poitrine lorsqu'elle s'aperçut qu'elle avait plusieurs messages de James. Elle ouvrit leur conversation et fronça les sourcils.
James Littérature : Est-ce que Sirius joue avec ton portable ?
James Littérature : Dis-moi que c'est Sirius.
James Littérature : Il fait toujours ça.
James Littérature : Lily ?
James Littérature : Sirius vient de me dire que ce n'est pas lui. Est-ce qu'on peut parler ?
Elle lâcha un juron à voix basse lorsqu'elle remonta la conversation pour essayer de comprendre de quoi il s'agissait, et qu'elle tomba sur des messages qu'elle ne se souvenait que vaguement avoir envoyés juste avant d'aller se coucher.
« Oh non. Oh non, merde, pesta t-elle en se lisant. »
Lily : J'ai une théorie.
Lily : Je pense que si je couche avec toi, tout ira mieux.
Lily : Mary croit que je n'en suis pas capable mais je sais que je peux faire la part des choses entre les sentiments et l'attirance. Et je sais que tu ne sors avec personne. Tu me l'as dit. Donc je le sais. Parce que tu me l'as dit.
Lily : Mais quand tu reviendras, je pense qu'on devrait faire ça. Tu ne regretteras pas je te promets, je te promets que je te ferai tout ce que tu voudras.
Lily : PS : je suis très souple.
Ses oreilles bourdonnaient et la leçon de son professeur sur Harper Lee était si lointaine qu'elle n'avait même plus l'impression d'être assise dans l'amphithéâtre. Elle était mortifiée et ne savait pas si elle devait rire ou pleurer. Elle avait certainement parlé de cette théorie à Mary, mais elle ne s'imaginait réellement pas avoir l'audace d'en faire part à James. Qu'importe ce qu'elle avait pu dire à sa meilleure amie, elle n'avait du courage que quand elle était seule avec elle.
Elle aurait pu mettre la théorie en pratique si James avait été là et que l'ambiance avait été propice à ce genre de rapprochement,et encore, elle en doutait, mais elle ne lui aurait clairement pas envoyé ces messages si elle avait été sobre. Elle tapa une réponse et l'effaça plusieurs fois, le visage en feu, avant d'envoyer quelque chose de simple et efficace.
Lily : Merde, James, je suis désolée. Mary, Marlène, Rémus, et moi avons beaucoup bu hier. S'il te plaît fais comme si ces messages n'existaient pas.
Elle tenta vainement de reporter son attention sur le cours, copiant autant de notes qu'elle le put sur l 'écran de l'ordinateur portable de l'élève qui était assis devant elle, et elle s'empressa de se saisir de son téléphone dès qu'il vibra.
James Littérature : Je n'arrive pas à croire que je suis celui à qui tu écris quand tu te prends une cuite.
Elle croisa ses jambes et s'apprêta à taper une réponse lorsqu'un nouveau message arriva.
James Littérature : Tu me manques encore plus maintenant.
Elle manqua de s'étouffer avec sa salive et posa son écran face contre table, essayant de reprendre ses esprits alors qu'elle avait l'impression désagréable qu'une fièvre venait de lui tomber dessus.
Lily : Je suis désolée.
James Littérature : Je t'appelle ce soir.
James Littérature : Pas de tutorat.
James Littérature : Je veux juste entendre cette théorie en détails.
L'émoji sourire qu'il avait mis à la fin de sa phrase l'acheva. Elle lâcha son portable, plongea sa tête entre ses mains, honteuse, et elle passa la journée à réfléchir à ce qu'elle allait bien pouvoir lui dire, les yeux dans le vague.
L'après-midi touchait à sa fin lorsqu'elle traversa la fac, tellement épuisée qu'elle jurait être plus convaincante que tous les zombies qu'elle avait pu voir à la télévision lorsque Mary regardait The Walking Dead. Son sac reposait lâchement sur son épaule. Elle le faisait pivoter pour régler la lanière lorsqu'elle tomba sur un poster sur l'un des panneaux d'affichage qui se trouvait dans le hall d'entrée. L'équipe féminine de basket-ball recherchait des joueuses supplémentaires pour la suite du championnat après deux blessures.
Elle resta un moment devant l'affiche. Elle avait abandonné le sport pour pouvoir se consacrer à ses études de littérature, mais le basket lui manquait. Elle n'aimait pas particulièrement la compétition, et réagissait mal à la pression, et c'était certainement une très mauvaise idée de commencer à penser qu'elle pourrait s'y remettre, mais elle sortit son portable juste pour prendre en photo le poster sur lequel étaient notés les horaires d'entraînement, et elle se dirigea vers le parking.
Elle savait qu'elle n'avait pas assez de temps et qu'elle terminait rarement les cours avant seize heures, mais la perspective de pouvoir retrouver un moyen de se défouler l'attirait. Il n'y avait pas que cela. Il y avait aussi le fait qu'elle partagerait quelque chose de plus avec James. Elle ne voulait pas y penser, mais c'était indéniablement le cas. Elle voulait aimer ce qu'il aimait, elle voulait faire ce qu'il faisait, et plus rien n'alla lorsqu'elle se rendit compte de tout cela.
Elle n'avait jamais éprouvé ce genre fascination envers quelqu'un qui l'attirait, cette espèce de désir dérangeant de vouloir se fondre en quelqu'un d'autre. Elle n'avait jamais éprouvé cela pour Severus. Entre eux, tout avait coulé de source. Ils étaient amis de longue date, elle avait forgé sa personnalité avec lui au fur et à mesure qu'ils grandissaient, et quelque part autour de leur dix-sept ans, ils avaient chacun pris un chemin différent. Il n'y avait pas un moment où elle avait ressenti l'irrépressible envie de connaître tout de lui, parce qu'elle pensait que c'était déjà le cas. Elle avait appris trop tard qu'elle se trompait.
Elle fit un crochet dans une grande surface du coin pour faire les courses avant de rentrer à l'appartement, et dans l'ascenseur, elle croisa Peter qui l'aida gentiment à porter ses sacs avant de disparaître en lui adressant un signe de main amical. Son portable vibra alors qu'elle rangeait ses emplettes dans les placards et elle abandonna le dernier sac sur la table lorsqu'elle vit le nom de James apparaître.
« Un appel vidéo, vraiment, James ?! murmura t-elle pour elle-même. »
Elle paniqua pendant l'espace de quelques secondes et traversa le salon à grandes enjambées pour jeter un coup d'oeil succinct à son reflet dans le miroir de l'entrée. Elle devait avoir l'air stupide, debout au milieu du hall, s'agitant dans tous les sens en réfléchissant à ce qu'elle pourrait bien lui dire. Son cœur tapait dans sa poitrine comme si elle s'apprêtait à se jeter dans le vide, et quand elle réalisa qu'elle avait laissé passer beaucoup plus de sonneries que ce qui n'était convenable, elle décrocha timidement.
« Excuse-moi, j'étais en train de ranger mes courses, s'empressa t-elle de lui dire en essayant de ne pas se focaliser sur le fait qu'il était absolument à couper le souffle. »
Il portait une chemise blanche et ses cheveux étaient presque coiffés. Il avait essayé, et cette simple constatation aurait pu la faire sourire si elle n'avait pas deviné qu'il n'allait probablement pas passer le reste de la soirée dans sa chambre. Voilà. Maintenant, elle était maussade ET malheureuse comme les pierres.
« Aucun problème, répondit-il aussitôt. Je ne peux pas rester longtemps, il y a une soirée d'intégration avec les joueurs et le staff ce soir, et pour aller droit au but, je veux juste savoir à quel point tu as envisagé ta théorie, termina t-il avec une étincelle espiègle dans le regard.
- Sérieusement, James, oublie ça, lui dit-elle en grimaçant.
- Crois-moi, j'aimerais bien, souffla t-il. »
Elle ne savait pas si c'était le ton de sa voix ou le fait qu'il ait baissé les yeux d'un air légèrement abattu, mais elle eut l'impression qu'il était encore plus perturbé qu'elle. Elle aurait pu croire à ce moment là qu'elle lui manquait vraiment.
« J'ai écouté la playlist pour bien commencer la journée, reprit-elle, décidée à changer de sujet. Elle était parfaite. J'ai juste une petite réserve sur Just the two of us.
- Bien sûr que tu as une réserve, répondit-il en souriant légèrement.
- Qu'est-ce que c'est censé vouloir dire ?
- Rien.
- James...
- Je suis content de te voir.
- On s'est appelé hier.
- Je ne t'ai pas vue, pointa t-il avant de reprendre. Merde, Lily, je n'ai plus du tout envie d'aller à cette soirée maintenant. »
Elle déglutit. Il semblait évaluer sa réaction et elle n'avait aucune idée de ce qu'elle devait faire ou dire. C'était comme s'il lui tendait perpétuellement des perches et qu'elle les manquait toutes volontairement.
« Bien sûr que si, répliqua t-elle. Ça va être génial, je suis sûre que tu vas t'amuser. Comment est l'équipe ?
- La plupart des joueurs sont cool, les autres sont... Disons qu'ils tiennent à leur place, lui dit-il en esquissant une moue ennuyée. Est-ce que Mary est avec toi ?
- Non, je crois qu'elle termine plus tard, pourquoi ?
- Parce que je voudrais que tu me précises quelque chose, reprit-il en fronçant légèrement les sourcils. Quand tu parlais de faire la différence entre les sentiments et l'attirance, est-ce que tu insinuais que je...
- Sérieusement ?! le coupa t-elle en roulant les yeux.
- Tu pensais vraiment que tu avais réussi à détourner mon attention ? ricana t-il.
- Je vais raccrocher, le menaça t-elle en esquissant une moue renfrognée.
- Tu es trop attirée par moi pour raccrocher, répliqua t-il avec un sourire narquois.
- Bonne soirée James.
- Ne raccroche pas. »
Son pouce s'immobilisa à quelques millimètres de son écran. Pendant un moment, ils se contentèrent de se fixer et elle haït la façon dont son cœur s'emballa comme si elle était stupidement amoureuse de cet idiot. Elle ne savait même pas qu'il était possible de ressentir le manque aussi violemment et aussi soudainement.
« Avant que je parte vendredi soir, reprit-il doucement. J'ai... Il y a un moment où j'ai failli t'embrasser, lui avoua t-il. Je veux dire, j'y ai pensé toute cette soirée et je... Si je l'avais fait, est-ce que tu...
- Oui, répondit-elle rapidement avant qu'il n'ait eu le temps de terminer sa phrase et sans savoir ce qui lui passait par la tête.
- Tu ne sais même pas ce que j'allais dire, lui fit-il remarquer en riant.
- Tu allais me demander si je t'aurais laissé faire.
- Tu m'aurais laissé faire ?
- J'aurais participé, lui confia t-elle après avoir pris une légère inspiration, hésitante. »
Il écarquilla les yeux, et alors qu'il ouvrait la bouche pour ajouter quelque chose, elle le vit jeter un regard par dessus son épaule et soupirer.
« Je dois y aller, déclara t-il en grimaçant avant de reprendre dans un souffle. Je veux te voir.
- Tu me vois, pointa t-elle avec un demi-sourire.
- Tu sais très bien ce que je veux dire, répondit-il et quelque chose avait changé dans ses yeux.
- Tu dois y aller.
- Je dois y aller, répéta t-il en lâchant un énième soupir sans pour autant raccrocher. Tu me tues, Evans.
- A dans trois semaines et demie.
- Est-ce que tu cherches délibérément à me faire du mal ? la questionna t-il avant de reprendre directement. Je dois vraiment te laisser, mais je... Je vais penser à cette conversation, Lily.
- Bonne soirée James. »
Elle lui adressa un dernier sourire, lui aussi, et il raccrocha, et elle réalisa à ce moment là qu'elle retenait sa respiration depuis certainement beaucoup trop longtemps. Elle le détestait d'être aussi loin. Elle se détestait d'être aussi faible. Elle aurait voulu être capable de retenir ses mots, d'être prudente, et ne pas avoir l'impression de tomber, tomber, tomber exactement là où elle ne voulait pas tomber.
