Lily se redressa sur le banc de l'amphithéâtre et jeta un coup d'oeil par les immenses fenêtres à travers lesquelles des rayons de lumière venaient s'échouer sur sa copie. Les oiseaux volaient d'arbres en arbres dans le parc, et le ballet la captiva pendant quelques secondes. Jusqu'à ce qu'elle ne se souvienne qu'elle était en plein partiels de littérature anglaise. Les derniers examens. Enfin.

Elle attrapa sa bouteille et but une longue gorgée d'eau avant de tourner légèrement la tête derrière elle. Quelques mètres plus haut, James écrivait sans s'arrêter. Elle le fixa pendant un long moment, priant pour qu'il ne soit pas en train de déblatérer sur la prétendue cupidité d'Elizabeth Bennet, parce qu'évidemment, évidemment il avait fallu qu'ils tombent sur Jane Austen. Elle était soulagée, et à en croire le sourire renversant qu'il lui avait adressé dès qu'ils avaient pu retourner leur copie et lire le sujet, il l'était aussi.

C'était bizarre, de le voir là avec elle. Ils avaient passé tous les examens dans le même amphithéâtre depuis une semaine, mais elle ne s'y faisait simplement pas. Il la distrayait clairement, et elle aimait beaucoup trop cela. Dès qu'elle avait un moment de doute, elle jetait un coup d'oeil dans sa direction, et elle se rappelait de leurs cours. Le tutorat servait à James autant qu'il lui servait à elle. Elle s'était toujours efforcée de retenir chaque parole qu'il prononçait, et cela s'était avéré très utile ces derniers jours.

Elle inspira profondément et reporta son attention sur sa feuille. Elle avait déjà rempli une copie double, mais elle était loin d'avoir étayé son propos, et elle était juste impatiente de s'y remettre. Elle avait trop de choses à dire, et c'était presque un jeu pour elle. C'était loin d'être le cas pour tout le monde. Dorcas, à quelques mètres sur sa droite, et deux rangées au dessus, lui avait adressé une grimace dépitée quand elle avait vu le sujet.

Elles avaient déjeuné ensemble la veille et elles avaient parlé de James. Dorcas lui avait dit qu'il ne lui avait jamais écrit, et que les seules fois où ils s'étaient adressés la parole, il avait essayé de la caser avec son meilleur ami. Elle s'en voulut une seconde de s'en réjouir, même si elle doutait que sa camarade ne s'en formalise beaucoup. Elle sortait officiellement avec Bertram maintenant, et ils étaient constamment collés l'un à l'autre. C'était un soulagement pour tout le monde.

Elle relut son sujet et se remit à écrire. L'on n'entendait que le bruit des stylos et des feuilles dans la salle. De temps en temps, les pas des surveillants faisaient craquer les marches, mais l'amphithéâtre n'avait jamais été aussi silencieux. Ils étaient là depuis bientôt une heure, et il leur en restait encore deux. Lily comptait bien en profiter. Elle n'avait jamais été du genre à quitter la salle avant la toute fin des examens. Au contraire, elle était de ceux qui avaient à peine le temps de mettre un point final avant que les surveillants ne s'emparent de leurs feuilles. Mary et Marlène se moquaient tout le temps d'elle à ce propos.

Marlène. Elles ne s'étaient pas beaucoup parlées depuis cette soirée au Chaudron Baveur. A part les politesses de base, elles étaient toutes les deux restées dans la retenue. Lily n'avait pas envie d'y penser maintenant, alors elle chassa rapidement le souvenir de leur dispute de son esprit et se concentra sur Jane Austen.

Il était dix sept-heures cinq lorsqu'elle quitta l'amphithéâtre, et elle adressa un sourire complice à James qui l'attendait, adossé au mur d'en face, son portable à la main. Elle s'empressa de le rejoindre et lui donna une petite tape sur l'épaule.

« Tu es sérieux, de sortir trois quarts d'heure avant la fin ?! s'exclama t-elle.

- J'écris vite, se justifia t-il aussitôt.

- Si tu n'as pas la moyenne, je te tue.

- Oh j'aurais plus de la moyenne. J'ai rendu un chef d'oeuvre, se vanta t-il alors qu'ils se dirigeaient vers le parking.

- Rien que ça, dit-elle en levant les yeux au ciel.

- Tu m'avais bien dit d'insister sur la cupidité des femmes, n'est-ce pas ? »

Elle se tourna vivement vers lui juste pour le voir pouffer, et elle le poussa des deux mains, ce qui eut le mérite de le rendre encore plus hilare.

« Je déteste ton humour, pesta t-elle.

- Moi aussi. Je n'avais pas réalisé que ce serait blessant de te voir croire que j'étais sérieux, pointa t-il, et elle pouffa quand elle vit sa prise de conscience prendre la forme d'une grimace de dépit.

- Qu'est-ce que tu fais ? Tu viens à mon entraînement ou tu repasses à l'appartement avant d'aller au tien ? »

Il ouvrit le coffre de sa voiture pour qu'elle puisse récupérer son sac de sport, et il y resta appuyé un instant avant de lui répondre. Bon sang, qu'il était beau.

« Je vais rentrer. Je ne veux pas... Tu sais, faire parler. Et puis il faut bien que je fasse rouler un peu mes pneus tout neufs »

Son cœur se serra dans sa poitrine, et elle sentit qu'elle le fixait avec un peu trop d'insistance, mais ce n'était probablement pas si grave parce qu'il faisait la même chose.

« Glenda a discuté de Sirius et toi avec Matilda. Emmeline a entendu la conversation, elle a dû se cacher dans le local à dossards tellement elle en a rit.

- Je sais, elle m'a envoyé un message, répondit-il avec un sourire amusé, tu ne veux pas parler du reste, n'est-ce pas ?

- Du reste ?

- Rogue, ses copains...

- C'est sans importance.

- Vraiment ?

_ James, c'est... C'est seulement un imbécile avec lequel j'ai honte d'être sortie, personne ne veut parler de son ex petit-ami avec son actu... »

Elle s'arrêta net dans son élan, et elle vit James cligner des yeux devant elle et la fixer avec plus d'attention que jamais. Panique. Vraisemblablement, il s'était rendu compte en même temps qu'elle que les mots qu'elle avait failli prononcer étaient ceux autour desquels ils dansaient depuis un moment.

« Enfin, bref, il n'y a vraiment pas grand chose à ajouter. Les filles le détestaient, il s'avère qu'il détestait les filles aussi, et je regrette profondément d'avoir mis autant de temps à prendre mes distances, bafouilla t-elle en retenant un soupir alors que tout ses neurones lui hurlaient des insultes en chœur.

-Tu me le dirais si tu recevais encore des messages bizarres ?

- Je ne reçois plus de messages bizarres, affirma t-elle, soulagée qu'il ne revienne pas sur une autre partie de leur conversation. Alors, qu'est-ce que tu fais ? Tu viens ?

- J'ai juste... J'ai quelque chose à faire, mais on se retrouve ce soir ? »

Cela faisait trois jours de suite qu'il la lâchait en lui servant des excuses bidons, et elle commençait à croire qu'il s'était finalement lassé de leur relation. Relation inexistante. Parce qu'il n'y avait définitivement rien de sérieux entre eux. Au contraire. Ils ne s'étaient pas touchés depuis dix jours. Peut-être qu'elle fabulait, peut-être qu'elle se montait la tête, comme d'habitude, mais il était évasif et elle détestait quand les gens étaient évasifs parce que Severus avait été évasif sur bien des sujets, et elle n'avait appris pourquoi que trop tard.

« Je ne sais pas, répondit-elle simplement.

- Tu ne sais pas ? répéta t-il en arquant un sourcil tout en claquant le coffre pour le refermer.

- C'était le dernier partiel pour ce semestre. Mes séances de tutorat sont terminées jusqu'à la reprise. »

Il la dévisagea sans rien dire pendant une minute. C'était long. Très long. Aussi long que ces stupides dix jours d'abstinence qu'elle s'était imposée et qu'elle lui avait imposés par la même occasion sans pour autant qu'ils n'en parlent. Elle avait juste été... Évasive. Oh bon sang, elle ne valait pas mieux que lui.

Leur rencontre avec Severus l'avait un peu secouée. Presque autant que sa dispute avec Marlène. Elle revoyait James à côté d'elle, et Severus qui leur faisait face, le béton du trottoir entre eux comme un pont qu'elle n'avait même pas eu l'idée de traverser parce que tout, tout avait changé. Elle avait regardé son ex petit-ami une dernière fois et n'avait pas prononcé les adieux auxquels il s'attendait parce qu'il les avait entendus dans la froideur de sa voix. Il avait compris cette fois, elle le savait, elle l'avait vu sur son visage. Quelle ironie, qu'il ait fallu qu'elle ne prononce pas les mots pour qu'il les imprime enfin !

Elle ne savait pas pourquoi cette dernière rencontre avait mis un point final à cette histoire, mais c'était un fait. Elle n'était plus reliée à Severus par ce fil invisible qui la tenait constamment à l'écart des autres. Elle avait envie de voir plus, de risquer, d'avoir l'audace qu'elle avait laissée de côté pendant trop longtemps... Elle voulait apprendre à vivre avec des sentiments qu'elle ne balayait plus sous un tapis, quelque part à l'entrée de sa conscience. Elle voulait essayer, mais l'inconnu était terrifiant, et elle paniquait toujours, et la panique ne faisait pas bon ménage avec elle.

« Tu ne veux plus me voir en dehors des séances de tutorat et du basket ? l'interrogea t-il sans chercher à masquer sa surprise.

- Tu veux continuer à me voir en dehors des séances de tutorat et du basket ? lui demanda t-elle de la même façon.

- Évidemment. Qu'est-ce que tu... il s'interrompit, déglutit, et reprit sur un ton sérieux. Lily, est-ce que tu croyais que j'arrêterai de vouloir traîner avec toi quand je n'aurais plus besoin que tu m'aides avec les cours ?

- Ce n'est pas vraiment... C'est juste que... Est-ce qu'on peut en parler plus tard ? Je vais être en retard à l'entraînement.

- Pour ça, il faudrait qu'on se voit en dehors du tutorat et du basket, pointa t-il avec une arrogance qui lui fit lever les yeux au ciel.

- On se voit ce soir, trancha t-elle. »

Elle le vit ouvrir la bouche pour rétorquer quelque chose qui, elle en était sûre, lui donnerait envie de l'étriper, alors elle s'empressa de tourner les talons pour rejoindre le gymnase. Toutes les filles étaient déjà là et Doris et Gladys fixèrent l'horloge avec insistance quand elle arriva. Message reçu, songea t-elle avant de s'enfermer dans les vestiaires pour se changer.

Elle se défoula comme elle ne l'avait pas fait depuis un moment, ce soir là, et ce fut le cas pour chacune des joueuses. Elles avaient besoin de décompresser pendant cette période de partiels, et elles s'étaient tant rapprochées les unes des autres que venir aux entraînements ne générait plus, pour Lily, le même stress qu'au début. Bien sûr, Gladys et Doris étaient toujours désagréables au possible, mais elle n'y faisait plus vraiment attention.

L'entraînement se termina tôt, mais elle attendit le bus pendant ce qui lui sembla être une décennie, et quand elle rentra enfin, elle adressa un bref signe de main à Mary, puis elle fila sous la douche. Lorsqu'elle en émergea, sa meilleure amie était toujours assise en tailleur dans le canapé, son ordinateur portable sur ses genoux.

« Comment s'est passée la littérature anglaise ?

- On ne peut mieux. C'était sur Jane Austen, je m'en suis donnée à cœur joie. Qu'est-ce que tu as fait de beau aujourd'hui ?

- J'ai dû expliquer à une vieille dame comment appliquer de la crème pour hémorroïdes à la pharmacie ce matin, et elle ne comprenait pas. J'ai vraiment dû mimer la chose, lui répondit-elle sur un ton égal, et Lily s'esclaffa. Ensuite, je suis allée faire du shopping avec Marlène. »

Lily resta silencieuse pendant quelques secondes. Elle se mit sur la pointe des pieds pour attraper un verre dans le placard de la cuisine puis ouvrit le robinet avant de reprendre la parole sur le ton le plus détaché qu'elle put feindre.

« Est-ce qu'elle va bien ?

- Elle irait certainement mieux si vous vous rabibochiez.

- Tu parles comme mes parents, pointa Lily avec un demi-sourire.

- Lily...

- Je sais ! soupira t-elle. Je vais lui parler, je t'assure que je vais le faire, laisse moi juste un jour ou deux.

- Hm hm, marmonna Mary, peu convaincue. Ah, et James a laissé ça pour toi tout à l'heure, poursuivit-elle en faisant un signe de tête vers un boîtier de CD posé sur la table. Il a dit qu'il ne pourrait pas te retrouver ce soir finalement parce que l'infirmière de ses parents l'a appelé pour lui demander de venir quand il serait disponible.

- Est-ce qu'ils vont bien ? s'enquit aussitôt Lily, l'estomac passablement noué.

- Oh oui, je crois qu'il m'a dit que ce n'était que pour un changement de traitement pour son père, et que l'infirmière voulait s'assurer de lui montrer de quoi il s'agissait. Il avait l'air désolé, il m'a dit qu'il t'enverrait un message. »

Un peu rassurée, Lily posa son verre d'eau après en avoir bu une gorgée et récupéra son téléphone portable dans son sac. Elle avait effectivement plusieurs messages non lus, dont un de sa sœur qui lui demandait si elle comptait toujours venir à son mariage. La réponse était non, absolument pas, mais elle se refusa à la lui envoyer. Elle voulait qu'elle vive dans la crainte de la voir apparaître jusqu'au dernier instant. Elle méritait bien cela après la façon dont elle lui avait annoncé la mort de M. Podgy. Elle s'empressa d'ouvrir sa conversation avec James, et après avoir lu ses messages, elle jeta un coup d'oeil curieux vers le CD qui trônait sur la table.

James littérature : Changement de plan. Je dois filer chez mes parents, je ne suis même pas sûr de faire tout l'entraînement, l'infirmière veut me tenir au courant des dernières modifications de traitements.

James littérature : J'ai laissé quelque chose pour toi à Mary.

James littérature : Si tu trouves le nom de la playlist, cette superbe récompense est à toi.

Le dernier message contenait une photo de Brenda couchée à côté d'une énorme boîte de chocolats. Les préférés de Lily. Il aurait été un crime de ne pas au moins essayer. Elle aurait détesté voir ces chocolats finir dans la bouche de quelqu'un qui ne saurait pas les apprécier à leur juste valeur. Sirius, par exemple. Elle avait beau adorer cet idiot, elle pouvait très clairement se l'imaginer assis avec Peter en train de jouer à celui qui enfoncerait le plus de chocolats dans sa bouche, avant que l'un des deux ne manque de s'étouffer. Elle n'allait décemment pas laisser ce genre de chose arriver. Il fallait qu'elle les sauve de ce tragique destin.

« Si tu veux mon vieux walkman, il doit être dans le tiroir du bas de la commode, lui indiqua Mary.

- Est-ce qu'on peut dîner avant ? Je meurs de faim. »

Sa meilleure amie acquiesça et elles passèrent l'heure qui suivit à discuter de choses et d'autres autour d'un plat de spaghettis, évitant soigneusement le sujet Marlène. Dès qu'elles eurent terminé, Lily fouilla à l'endroit indiqué et trouva le walkman en question dans lequel elle s'empressa de mettre le CD avant d'aller s'asseoir sur le canapé, les écouteurs dans les oreilles.

« C'est quoi ? lui demanda innocemment Mary.

- … House of cards, de Radiohead, répondit Lily après une seconde d'hésitation. »

Elle demeura immobile pendant un moment, à écouter les chansons s'enchaîner une par une. Elles avaient toutes un point commun, elles lui serraient le cœur et lui donnaient une drôle d'impression qu'elle n'arrivait pas à verbaliser, en particulier lorsqu'elle tomba sur l'une de ses préférées. Elle retira ses écouteurs à ce moment là et se tourna vers Mary.

« Est-ce que tu lui as dit que j'écoutais en boucle cette chanson de Yuna et Usher ?

- Laquelle ?

- Tu sais, Crush.

- Ça ne me dit rien, répondit Mary, mais elle esquivait tant son regard que Lily sut instantanément qu'elle mentait.

- Mary...

- Je lui ai peut-être prêté notre mot de passe Deezer pour qu'il aille y faire un tour, avoua t-elle en se levant du canapé pour aller chercher une boîte de biscuits dans la cuisine, mais ce n'est certainement pas le plus important à retenir dans cette histoire.

- C'est à dire ?

- Oh merde, Lily, pesta t-elle simplement. Écoute toutes les chansons. »

Elle suivit Mary du regard jusqu'à ce qu'elle n'aille s'enfermer dans sa chambre avec un paquet de cookies, et remit ses écouteurs dans ses oreilles. Elle fredonna Wonderwall tout en traînant sur son fil instagram parce qu'elle en était venue à aimer la chanson à force de l'entendre dans la voiture de James, et elle laissa échapper un rire quand Cornelia Street de Taylor Swift résonna dans ses oreilles.

Elle se souvenait l'avoir écoutée avec lui aussi, et l'avoir ajoutée peu de temps après dans sa liste de chansons préférées. C'était à peu près ce qu'elle avait fait pour chaque musique qui avait défilée dans sa voiture quand ils étaient ensemble, ou qu'elle avait écoutée en boucle en pensant à lui.

Toutes les chansons du CD n'étaient pas dans ses playlists Deezer, mais allaient certainement y figurer avant que la nuit ne tombe parce qu'elle se trouva obsédée par certaines d'entre elles, et quand elle atteignit l'un de ses tubes favoris des Beach boys qu'elle chanta à tue tête, et qu'elle vit Mary sortir de nouveau de sa chambre et la fixer d'un air perplexe, elle retira un écouteur.

« Est-ce que tout va bien ? s'enquit Lily.

- N'hésite pas, si tu as besoin de ma voiture.

- Pourquoi est-ce que j'aurais besoin de ta voiture ?

- Est-ce que tu écoutes vraiment ces chansons, ou est-ce que tu fais juste semblant ? l'interrogea sa meilleure amie en arquant un sourcil. »

Lily arrêta de se dandiner sur Wouldn't it be nice et ouvrit la bouche pour répondre à Mary, mais les paroles, et le souvenir de toutes les autres glissèrent dans ses oreilles jusqu'à son minuscule, minuscule cerveau, et elle resta figée sur le canapé alors que les Beach Boys fanaient pour laisser place à la chanson suivante.

« Qu'est-ce que c'est, là ? lui demanda Mary.

- I want you to want me, répondit mécaniquement Lily. »

Sa meilleure amie garda les yeux vissés sur elle comme si elle attendait qu'elle dise quelque chose, ou qu'elle comprenne quelque chose, et elle commençait réellement à comprendre cette chose, mais elle était juste... Pantoise. Bloquée. Étourdie. Renversée.

« Je n'arrive pas à croire que tu sois celle de nous deux qui a eu son bac mention très bien, souffla Mary en roulant les yeux. »

Lily bafouilla une réponse incohérente alors que chaque parole, chaque phrase, chaque mot l'obsédait soudainement. Ses mains devenaient plus moites de seconde en seconde et elle avait l'impression que James pouvait entendre son cœur battre même s'il se trouvait de l'autre côté de la ville.

« Est-ce que... Est-ce qu'il t'a dit que je devais le rejoindre ? parvint-elle à articuler.

- Non, mais il est hors de question que tu restes ici alors que ce garçon t'a fait une foutue playlist pour te dire que... Oh fais-moi plaisir et va le voir, déclara Mary en s'avançant jusqu'à elle avant de poser une main sur sa joue et de reprendre. Ne laisse pas Severus te gâcher ça, s'il te plaît. Prends tout le temps dont tu as besoin, mais parle avec James. Dis-lui tout ce que tu me dis. Explique lui. Il comprendra. »

Ses yeux bruns épinglèrent les siens, et son sourire bienveillant eut sur elle l'effet d'un coup de pied au derrière. Elle se redressa d'un coup, et Mary s'empressa d'aller chercher ses clés sur le buffet avant de les laisser tomber dans sa main. Elle lui donna une petite claque sur les fesses quand elle ouvrit la porte, et son rire résonna dans le couloir vide.

Si elle devait être vraiment honnête, elle avait juste envie de vomir. L'ascenseur semblait trop étroit pour elle quand il lui avait toujours paru étonnement spacieux, et sa lenteur la frustra terriblement. Elle espérait grandement que Mary la pardonnerait si elle se faisait flasher sur la route, parce que cela allait définitivement arriver.

Ses écouteurs étaient toujours sur ses oreilles quand elle pénétra dans le véhicule, mais elle les débrancha du walkman qu'elle rangea dans la boite à gants, et les fourra dans sa poche. Elle s'empressa ensuite d'insérer le CD dans le lecteur pour reprendre là où elle s'était arrêtée avant de mettre le contact.

Elle essayait d'écouter attentivement chaque chanson tout en cherchant les mots qu'elle allait bien pouvoir prononcer devant lui, et son cerveau était en train de se transformer en un gigantesque champ de bataille. Elle n'avait aucune idée de ce qu'elle allait faire. Elle ne savait pas ce qu'elle allait dire. Il y avait trop de choses, trop de mots qu'elle avait retenus mais qu'elle ne savait pas comment faire sortir devant lui, et elle redoutait plus que tout de le faire fuir.

Elle pesta à voix haute en songeant que Fleamont et Euphemia habitaient beaucoup trop loin. Son élan de courage avait cent fois le temps de redescendre et de l'abandonner devant sa porte. Elle ne savait même pas depuis combien de temps il était là bas, s'il avait seulement eu le temps de rentrer après son entraînement, ou si elle les dérangerait en plein repas, et une pointe de stress perça les faibles remparts qu'elle avait érigés tout autour d'elle. Elle allait se décomposer devant lui, se liquéfier et finir en une honteuse flaque difforme sur le seuil de la somptueuse maison de ses parents. Pourtant, elle continua à rouler.

Les pneus crissèrent sur les gravillons lorsqu'elle se gara devant le manoir. Ses mains étaient tremblantes, elle s'en rendit compte lorsqu'elle tourna la clé pour éteindre le contact. Ses jambes n'avaient rien à leur envier. Elle eut l'impression qu'elle allait s'échouer lamentablement la tête la première dans l'allée lorsqu'elle mit un pied dehors.

Elle jeta un rapide coup d'oeil vers la voiture de James, garée juste à côté de la sienne, et expira brutalement pour se donner du courage. Ce n'était que lui, et il n'était pas Severus. Il ne pouvait rien lui arriver, rien qui ne la tuerait, du moins. Elle secoua rapidement la tête, et frappa quelques coups à la porte.

« Lily ? Quelle bonne surprise ! s'exclama Euphemia une minute plus tard avant de l'étreindre brièvement pour la saluer. »

Elle s'était attendue à le voir directement, et elle demeura figée pendant une seconde avant de se reprendre et de rendre son sourire à sa mère.

« Bonsoir Euphemia, je... J'espère que je ne vous dérange pas ?

- Pas du tout ma petite. Entre, voyons, Monty et moi étions en train de faire une partie d'échecs.

- Je ne veux surtout pas vous embêter, je...

- Oh Lily, ne sois pas stupide et viens donc par ici, entendit-elle Fleamont s'exclamer d'une pièce reculée. »

Euphemia lui adressa un signe de tête encourageant et dès qu'elle fit un pas à l'intérieur du manoir, la porte se referma derrière elle. Elle était prise au piège, piège dans lequel elle avait volontairement sauté à pieds joints, piège qui ressemblait d'avantage à un doux cocon rassurant qu'aux nombreux scénarios inquiétants qui s'étaient succédés dans sa tête sur la route.

Le sourire lumineux de Fleamont lorsqu'il la vit lui réchauffa le cœur. Il s'était visiblement remis de son séjour à l'hôpital car il se leva sans aucun mal de son fauteuil pour venir l'enlacer à son tour comme si elle était de la famille, comme s'il la connaissait depuis toujours, comme s'il se souvenait de la complicité qu'ils avaient partagée la dernière fois qu'elle était venue les voir. Oh il s'en souvenait très bien, elle s'en rendit compte dès qu'il lui fit un signe vers la nouvelle étagère de livres que Sirius lui avait installée quelques jours plus tôt.

« J'ai mis mes plus belles lectures dessus, et comme tu peux le voir, je n'ai pas oublié nos autrices favorites, lui confia t-il avec une certaine fierté. »

Les sœurs Brontë côtoyaient Jane Austen et Elizabeth Taylor, et Lily garda les yeux rivés sur l'étagère pendant quelques secondes. Fleamont et Euphemia étaient retournés s'asseoir dans leur fauteuil respectif et lorsqu'elle se retourna vers eux, ils poussèrent une assiette de cookies vers elle.

« James est dans la salle de bain, il ne devrait pas tarder à descendre, lui indiqua Euphemia en lui adressant un sourire compréhensif sans qu'elle n'ait eu besoin de lui dire quoi que ce soit.

- En attendant, est-ce que tu sais jouer aux échecs ? Parce que je suis dans de sales draps ! s'exclama Fleamont en lui désignant ses pions d'un geste de main désespéré.

- Hmm... On peut peut-être tenter quelque chose, déclara Lily après avoir acquiescé. »

Elle avait appris à jouer avec son père quelque part autour de ses dix ans. C'était devenu un rendez-vous entre eux tous les soirs après le dîner, et puis, sans qu'elle ne sache exactement à quel moment, ils avaient rompu l'habitude. Elle se rendit compte, maintenant qu'elle jouait aux côtés de Fleamont, que cela lui manquait. Sa relation avec son père n'était plus ce qu'elle était autrefois.

« Bien joué, Lily, la complimenta t-il alors qu'elle rééquilibrait le jeu en prenant le cavalier d'Euphemia qui se mit à essayer de la déconcentrer en la gavant de cookies.

- Lily ? »

James était dans l'encadrement de la porte du salon, les mains crispées sur une serviette enroulée autour de sa nuque et avec laquelle il frictionna paresseusement ses cheveux humides. Ses yeux verts firent un rapide aller-retour entre lui et l'échiquier et elle se leva maladroitement tout en frottant ses mains moites contre son jean.

« Très bon timing, mon chéri, déclara Euphemia. Lily est beaucoup plus douée que ton père aux échecs et la victoire est en train de me passer sous le nez.

- Pour votre défense, ces cookies sont excellents et j'étais en train de perdre le fil, lui répondit-elle en esquissant un sourire que la mère de James lui rendit aussitôt.

- Je le savais. »

Le jeune homme eut l'air amusé par la situation, et puis ses yeux tombèrent au niveau de ses cuisses, et elle remarqua à ce moment là qu'un écouteur s'était échappé de sa poche. Elle l'y enfonça de nouveau avant de reporter son regard sur James qui la fixait à présent avec un mélange d'appréhension et d'impatience.

« Est-ce qu'on peut parler ? le questionna t-elle après avoir rassemblé tout son courage. »

Il hocha la tête et lui fit signe de le suivre alors que ses parents étaient soudainement très silencieux, et très concentrés sur le jeu. Ni Lily, ni James n'étaient dupes, mais s'ils s'amusèrent de leur comportement, ils n'en dirent rien et disparurent dans les escaliers.

Elle n'était jamais allée à l'étage, et elle ne savait pas où regarder. Il y avait des cadres sur la surface entière du mur du long couloir qu'ils traversèrent, et tous contenaient des photos absolument hilarantes de Sirius. Elle s'arrêta devant l'une d'entre elles sur laquelle il était penché sur des toilettes. Un jet de vomi impressionnant sortait de sa bouche, et elle grimaça de dégoût. Une autre semblait juste être une photo classique de Rémus, Peter, et James, mais l'on voyait clairement Sirius faire un vol plané dans les escaliers en arrière plan. Elle ne comptait pas les selfies de Peter devant lui pendant qu'il dormait, un filet de bave le reliant à des surfaces différentes, et elle devina en s'efforçant de ne pas éclater bruyamment de rire que le blondinet avait décidé d'en faire une série.

« J'avais une petite vengeance personnelle à prendre sur lui, expliqua James avant même qu'elle ait eu le temps de lui poser la moindre question. J'ai mis une journée entière à changer toutes les photos. Ça a bien fait rire ma mère. Mon père, par contre... C'est lui qui avait fait la déco. Je pense qu'il ma déshérité.

- Est-ce que Sirius sait ? l'interrogea t-elle après s'être esclaffée.

- Pas encore. Si tu pouvais ne pas lui en parler...

- Oh je n'ai aucune envie de lui gâcher la surprise, répondit-elle avec un large sourire qu'il lui rendit alors que sur sa droite, Sirius levait son pouce devant un poster étonnement grand de son auriculaire, Florian Fortarôme debout à côté de lui, et elle se rappela de la fameuse exposition dont il leur avait parlé le soir où ils s'étaient retrouvés au Chaudron Baveur. »

Il ouvrit la porte du bout du couloir devant lui, et elle eut juste le temps d'apercevoir un dernier cadre sur lequel Sirius embrassait un monsieur très âgé sur le front avant de pénétrer derrière James dans la pièce.

« Je vais avoir des questions sur la dernière photo, lui confia t-elle d'un air hébété.

- Seulement sur la dernière ? »

Il s'était arrêté devant une fenêtre et s'était assis sur le rebord. Le coup d'œil qu'il lui avait lancé avait court-circuité chaque pensé cohérente qui avait traversé son esprit. Elle ne répondit pas parce qu'elle réalisa soudainement à ce moment là qu'ils étaient dans sa chambre. L'énorme lit au milieu de la pièce aurait dû lui donner un indice lorsqu'ils étaient entrés, mais cette photo de Sirius l'avait un peu trop perturbée pour son bien, c'était comme si son sens de l'observation avait décidé de quitter le navire sur le champ.

« Oh, Patmol s'est téléporté jusqu'ici ? demanda t-elle en voyant un bout de museau noir dépasser de sous le lit.

- Le climat était hostile pour lui, à l'appartement. Trop de gens voulaient le voir disparaître, termina t-il en haussant les sourcils.

- Je n'ai jamais vraiment voulu attenter à sa vie, s'empressa t-elle de répondre.

- C'est ce que tous les criminels disent. »

Elle se contenta de sourire, puis elle s'approcha du lit, se pencha, et attrapa la peluche en question par la patte, avant de la tenir entre ses deux mains et de regarder dans les deux billes grises qui lui servaient d'yeux.

« C'est fou, comme il est intact, commenta t-elle, bien consciente qu'elle était supposée lui parler d'autre chose mais incapable de savoir comment commencer. Tous les doudous que j'avais quand j'étais petite sont soit décapités, soit manchots, soit à moitié brûlés.

- Mon dieu, tu es ignoble, ricana t-il avant de se débarrasser de sa serviette qu'il jeta d'un geste nonchalant sur le dossier de sa chaise de bureau. »

Cette chambre était plus spacieuse que celle de son appartement, et Lily osait à peine regarder autour d'elle parce qu'elle pensait à la sienne, chez ses parents, et au fait qu'elle aurait été mortifiée de le trouver au beau milieu de ses posters de boys bands les plus honteux.

« J'avais des expériences à mener, reprit-elle en haussant les épaules et en lui adressant un sourire penaud.

- Est-ce qu'elles ont payé ?

- Non, c'est comme ça que j'ai compris que j'étais une littéraire et pas une scientifique. »

Elle caressait machinalement Patmol tout en essayant de garder les yeux vissés soit sur la peluche, soit sur James, et lorsque le silence se fit pesant, elle déglutit et reprit la parole, un peu hésitante.

« J'ai écouté le CD, et je... elle s'interrompit, resserra nerveusement son étreinte sur la peluche, puis poursuivit. Est-ce que j'ai interprété quelque chose que je n'aurais pas dû interpréter, ou est-ce que je...

- Sérieusement, Evans ? la coupa t-il en laissant échapper un rire.

- C'est bien ce que je pensais, déclara t-elle finalement en s'empourprant.

- C'est bien ce que Mary pensait, corrigea t-il avec amusement, parce que d'après ce qu'elle m'a raconté, tu étais à l'ouest.

- Je n'étais pas... Il faut que vous arrêtiez de vous écrire, tous les deux, marmonna t-elle avec une mauvaise humeur qui disparut dès qu'elle l'entendit rire.

- Je l'aime bien, se justifia t-il en haussant les épaules. »

Et c'était un soulagement. Un vrai soulagement. Severus ne s'entendait ni avec Mary, ni avec Marlène, et Lily savait qu'elle n'aurait certainement pas dû y penser maintenant, mais ce fut plus fort qu'elle et peut-être que ce n'était pas si grave. Le souvenir n'était plus aussi lourd à porter qu'avant, et surtout, il n'avait plus la même emprise sur elle.

Elle replaça une mèche de cheveux roux derrière son oreille, et ses yeux se posèrent sur sa table de chevet sur laquelle étaient empilés tout un tas de romans. De la vieille littérature, pour la plupart. Précisément tout ce qu'elle aimait, et c'était stupide, mais cela l'encouragea à poursuivre. Elle sentait son regard sur elle, et elle était certaine que s'il l'avait regardée de cette façon quelques semaines auparavant, elle se serait sentie acculée. Maintenant, elle était juste rassurée. Elle avait fait du chemin. Il l'avait fait avec elle.

« J'ai des questions, dit-elle avec un aplomb qui l'étonna elle-même.

- Le contraire m'aurait étonné, répondit-il avec légèreté. Demande moi ce que tu veux. Je te rappelle que je vis avec Sirius, rien ne me fait peur.

- Tu veux dire, à part les aiguilles ?

- Je n'arrive pas à croire qu'il t'ait dit ça, c'était censé rester entre nous ! s'exclama t-il, scandalisé. »

Elle esquissa un sourire amusé, ouvrit la bouche, puis la referma aussitôt, et se mit à faire quelques pas dans la chambre, tournant machinalement en rond sans vraiment faire attention à autre chose qu'à lui. Ses bras étaient à présent croisés contre son torse, et ses yeux étaient vissés sur elle comme s'il voulait imprimer dans sa tête l'image d'elle au milieu de sa chambre.

« Tu te souviens du jour où tu es rentré de Newcastle ?

- Comment oublier ? répliqua t-il avec un sourire en coin, et ses joues s'enflammèrent parce que ce n'était nettement pas son moment le plus glorieux.

- Tu m'as montré cette conversation avec Sirius sur ton portable et je... elle s'arrêta net et prit une profonde inspiration avant de poursuivre, le cœur serré. J'ai vu ce message. Celui où tu lui disais que je n'étais qu'un coup d'un soir. »

Elle le vit décroiser ses bras et enfouir une main dans ses cheveux pendant que l'autre plongeait dans sa poche pour en extraire son téléphone portable. Il sembla chercher quelque chose dessus pendant quelques secondes, puis il se redressa, se rapprocha d'elle en trois pas seulement, retira la peluche de ses mains pour la remplacer par son téléphone portable, et il lui fit signe de lire ce qu'elle voyait.

Mon pain d'épice : TU DOIS L'EPOUSER

Mon pain d'épice : STP

Mon pain d'épice : STP

Mon pain d'épice : STP

Les messages dataient de ce soir là, et une quantité incroyable des mêmes trois lettres suivaient, exactement comme elle s'en rappelait. Elle leva les yeux vers James et il l'encouragea d'un hochement de tête à continuer à faire défiler les messages.

James : Ce n'était qu'un coup d'un soir, vieux.

James : Pour elle, en tout cas.

Oh. Elle abaissa le téléphone entre eux et se sentit absolument stupide quand ses yeux trouvèrent les siens. Non seulement parce qu'elle avait pensé à tort qu'il l'avait juste utilisée comme les vulgaires mouchoirs que sa table de chevet avait probablement vu passer, mais également parce qu'elle lui avait donné l'impression d'avoir fait pareil avec lui.

Elle s'apprêtait à lui dire à quel point elle était désolée lorsqu'elle sentit son portable vibrer dans sa main. Instinctivement, ses yeux se posèrent dessus, et elle ne vit que le début du message mais, elle se tendit immédiatement avant de le tourner vers lui.

Rémus : Marlène vient dîner à l'appart'. RANGEZ TOUT VOTRE BOR...

James récupéra son téléphone, lut le message, puis jeta un bref coup d'oeil dans sa direction avant de taper une réponse et de reporter son attention sur elle.

« Rémus dit qu'elle est vraiment triste.

- Je sais, soupira Lily.

- Est-ce que je peux faire quelque chose ?

- Je vais lui parler, affirma t-elle après avoir secoué la tête de gauche à droite. Je me suis emportée, et j'ai été stupide, j'avais juste besoin de temps pour me calmer. »

Elle était triste aussi. Marlène lui manquait. Leur conversation Whatsapp était fade, et la pauvre Mary était la seule à y contribuer. Leurs soirées films n'étaient plus les mêmes sans elle, avachie au milieu du canapé, une bouteille de vin entre les mains qui finissait à chaque fois par tâcher le sol ou le canapé parce que dès qu'une scène lui plaisait, elle se mettait debout et sautait sur les coussins. Cela rendait Mary dingue à chaque fois, et Lily n'en était que plus hilare. Elle voulait rire encore avec elle.

« C'était juste compliqué pour moi, de la voir dire des choses devant toi que je n'étais pas prête à te confier moi-même, expliqua t-elle en se massant nerveusement la nuque. Et je sais qu'elle rigolait, mais j'ai eu peur que tu prennes tes jambes à ton cou.

- J'avais peur que tu prennes tes jambes à ton cou aussi, répliqua t-il aussitôt.

- Pour être honnête, j'ai bien cru plusieurs fois que j'allais le faire, mais ça n'avait rien à voir avec toi.

- Un vrai soulagement, de savoir que je ne peux rien faire pour te retenir si tu décides de me laisser, ironisa t-il en s'asseyant au bout de son lit, et elle pouffa. »

Elle resta debout devant lui, tripotant mécaniquement la peluche qu'il lui tendit de nouveau comme s'il savait que le simple fait de pouvoir feindre s'y intéresser la déstressait considérablement, et elle s'efforça de ne pas paraître absolument surprise par cette dernière phrase. Il lui avait fait une fichue playlist, et elle n'arrivait toujours pas à croire qu'il voulait vraiment tout ça.

« Je te rends nerveuse ?

- A un point ridicule, répondit-elle automatiquement.

- Est-ce que ça rendrait les choses plus simples si on enlevait nos vêtements ? »

Elle laissa échapper un rire étranglé et tenta de lui donner un coup de Patmol en pleine figure, mais il l'attrapa habilement et ses doigts s'agrippèrent à la peluche autant que les siens. Elle leva les yeux sur lui, et elle se revit brièvement des années et des années en arrière, les mains autour de la même peluche toutefois beaucoup plus douce. Le souvenir n'était pas clair, mais il était soudainement là, et son cœur manqua un battement.

Ce n'était peut-être qu'une création de son esprit motivée par les photos qu'elle avait vues dans les albums de Fleamont et Euphemia, mais les yeux bruns du petit garçon étaient sur elle, contrariés alors qu'ils étaient maintenant amusés, et la sensation était curieuse. Elle pouvait presque sentir une odeur de pastels et de colle en tube dans l'air, et ce fut très perturbant. Le trouble la cloua sur place pendant une petite dizaine de secondes, et puis elle reprit ses esprits. Une sensation de lourdeur persistait dans sa poitrine. Il fallait qu'elle lâche la bride, qu'elle se laisse glisser, qu'elle lui parle enfin. Elle leva les yeux vers le plafond, inspira profondément, et les mots s'échappèrent de sa bouche sans qu'elle ne puisse les retenir.

« Ma famille est terrible. Mes parents ne s'aiment plus, ils passent leur temps à se disputer, ma sœur me déteste, son fiancé est égocentrique et malpoli, et je...

- Lily, l'arrêta t-il en tirant un peu sur la peluche pour la rapprocher de lui, qu'est-ce que tu fais ?

- Je te préviens.

- Pourquoi ? l'interrogea t-il en riant.

- Parce que je crois que je suis la pauvre fille cupide mais amoureuse, souffla t-elle. Tu sais, la première fille à...

- Me mettre le grappin dessus, termina t-il rapidement. »

Sa gorge était nouée lorsqu'elle hocha lentement la tête, et seulement à ce moment là, elle s'autorisa à le regarder, et bon sang, elle n'avait jamais vu une telle expression sur son visage, rien d'aussi lumineux, rien d'aussi clair et sans équivoque, rien qui ne définissait autant la joie pure.

Il la prit par surprise en tirant brutalement sur Patmol, et elle n'eut que le temps d'enfoncer ses mains sur la couette de chaque côté de ses épaules quand il tomba à la renverse sur son lit et qu'elle le suivit dans sa chute, abandonnant la peluche qui se retrouva coincée entre eux jusqu'à ce qu'il ne la balance sur le côté. Il ne lui laissa pas le temps de reprendre ses esprits avant de l'embrasser, et tout lui sembla absolument prodigieux pendant un instant.

Sa main droite était dans ses cheveux roux, et l'autre sur sa taille, et le baiser était le plus lourd de sens qu'ils aient jamais échangé. Il n'y avait plus de précipitation, plus de rancœur, et aucune façade. Les murs étaient tombés, et aussi terrifiant soit le pas en avant, James était le seul avec qui elle pouvait le faire.

« Est-ce que tu as entendu la partie sur la cupidité ? chuchota t-elle avec un sourire espiègle contre son oreille dès que sa bouche quitta la sienne.

- Tu veux les chocolats, c'est ça ? répondit-il de la même manière.

- S'il te plaît.

- Tu n'as pas trouvé le titre de la playlist, lui fit-il remarquer en remontant sa main jusqu'à son épaule avant d'exercer une légère pression jusqu'à ce qu'elle ne comprenne le message et qu'elle ne se fonde pleinement dans son étreinte.

- « Playlist avec uniquement des chansons qui disent que j'ai un énorme crush sur toi, et que tu ne comprendras pas, et ce malgré le fait que tu connaisses la plupart des paroles et que certains titres soient on ne peut plus explicites, parce que tu es la personne la plus stupide de ce continent » ? proposa t-elle, et son rire les secoua tous les deux.

- Bien tenté.

- « Playlist juste pour rendre Sirius jaloux et qu'il pense que je te préfère à lui et qu'il t'en veuille, et qu'il te déteste, et qu'enfin ce jour où tu me l'as volé soit oublié à tout jamais » ?

- J'aurais aimé y penser, répondit-il en faisant machinalement glisser son index sur sa joue alors que son visage était toujours entre ses mains.

- « Playlist pour te faire comprendre que je veux continuer à te voir nue aussi souvent que possible. »

- Clairement, mais c'est plus subtile que ça.

- « Playlist pour t'avouer que je te préfère à Patmol » ?

- Je te l'accorde, conclut t-il finalement en ricanant. »

Il la poussa sans plus de cérémonie sur le côté, son rire comme un écho au sien, et se leva d'un bond avant de lui tendre la main.

« Les chocolats sont à l'appartement. Brenda monte la garde devant. »

Elle aurait aimé rester un peu plus longtemps, mais elle attrapa sa main et se hissa hors de son lit. La deuxième traversée du couloir fut tout aussi distrayante que la première. Un Sirius qui se décrotte le nez en arrière plan, un Sirius endormi avec toute une bande de cheveux rasés au milieu de son crâne, un Sirius adolescent qui sourit à pleines dents, une quantité étonnante de nourriture coincée entre ses bagues, et un Sirius tenant un chiot dans ses bras tendus. L'animal était visiblement en train de se soulager sur lui, et Fleamont, debout juste à côté, était on ne peut plus hilare. Si elle avait eu le temps, elle aurait fait une vidéo de cette traversée pour l'avoir sous la main les jours où elle se sentait déprimée.

« On y va ! s'écria James du hall d'entrée pour signaler à ses parents qu'ils partaient.

- Bonne soirée ! entendirent-ils en retour.

- A vous aussi, répliqua Lily, et merci infiniment pour les cookies.

- On prend la voiture de Mary, je viendrai récupérer la mienne avec Sirius demain, lui dit James lorsqu'ils se retrouvèrent dehors, seulement éclairés par la lumière du porche. »

Elle était soulagée de pouvoir rentrer avec lui. Elle n'avait pas envie de refaire la route toute seule, encore moins après ce qu'ils venaient de se dire. Elle s'installa à la place du conducteur et lui lança un demi-sourire quand il s'assit à côté d'elle. Il passa sa main sur sa nuque, et elle y resta tout le trajet. Cela lui paraissait à la fois invraisemblable et parfaitement naturel. Ils étaient ensemble. Ils étaient sérieusement ensemble. Il voulait être avec elle. Réellement. Et elle voulait être avec lui. Il valait le coup d'essayer.

« Tu te rappelles que Marlène sera là ? lui demanda t-il alors qu'ils filaient vers la ville. »

Elle hocha simplement la tête malgré le fait qu'elle avait momentanément oublié l'information, et elle serra un peu plus ses doigts sur le volant. Maintenant que les choses étaient claires avec James et qu'elle savait qu'il n'avait pas peur de s'engager avec elle, il était plus simple de ne plus en vouloir à Marlène, et au fur et à mesure de la route, son anxiété se transforma petit à petit en impatience.

La tension ne reprit sa place que lorsqu'ils pénétrèrent dans l'appartement et que les jolis yeux bleus de Marlène se posèrent directement sur elle comme si elle n'avait même pas vu James. Ce dernier lui donna une accolade amicale avant de se tourner vers Lily et de lui jeter un regard insistant. Sa meilleure amie était en train de cuisiner avec Rémus et cela sentait vraiment bon, mais à en croire les tâches de tomate qu'ils avaient chacun sur leurs vêtements, ils n'étaient pas aussi studieux qu'ils en avaient l'air.

« Salut, lança t-elle avec toute la décontraction dont elle était capable.

- Salut.

- Est-ce qu'on peut... Est-ce qu'on peut tout mettre à plat avant que Sirius ne débarque avec un cageot de bouteilles et qu'on finisse par se disputer la place au dessus des toilettes ?

- Il y a un lavabo, pointa Rémus qui était à présent en train de vider le lave vaisselle avec James.

- Tout va bien de mon côté, chérie, la rassura Marlène. J'ai dépassé les bornes et tu sais à quel point j'en suis désolée.

- C'est moi. J'ai réagi de façon excessive, c'était stupide, réfuta Lily en esquissant une grimace.

- Je te laisserai les toilettes, déclarèrent toutes les deux en même temps avant de pouffer.

- Mary ne vient pas ? s'enquit James.

- Oh non, elle fait une soirée film avec Agatha. Elle a dû t'envoyer un message pour te prévenir, Lily, dit Marlène en trempant une cuillère en bois dans une grosse casserole pleine de sauce tomate afin de la goûter. »

Elle avait brièvement oublié l'existence de son téléphone portable. Elle le sortit de sa poche et constata que Mary lui avait effectivement déconseillé de rentrer à l'appartement avant une certaine heure qu'elle n'avait même pas précisé, et elle esquissa un sourire avant de lui répondre un simple « Bonne soirée » avec un cœur et de se tourner vers James.

« Tu crois que je peux dormir ici ce soir ?

- Très bonne idée, Evans, ça fait longtemps que je n'ai pas entendu qui que ce soit copuler et m'empêcher de dormir jusqu'à quatre heures cinquante deux du matin ! s'exclama Sirius qui venait de passer la porte avec un sac rempli de bouteilles en jetant un regard haineux vers Marlène et Rémus qui virèrent tous les deux au rouge.

- Reste, c'est bon, répondit James en s'avançant vers son meilleur ami pour récupérer les bouteilles après lui avoir flanqué une tape derrière le crâne.

- Quelqu'un a l'air un peu grognon, commenta Lily avec un sourire alors que le jeune homme s'était allongé de tout son long sur le canapé. C'est dommage, ça nous aurait laissé du temps pour enfin maîtriser le porté de Dirty Dancing.

- Sérieusement ? s'enquit-il en se redressant soudainement, des étoiles dans les yeux. »

Elle acquiesça, et l'instant d'après, elle était déjà au dessus de sa tête, quelque part dans les airs, à se dire que dans deux ou trois verres, elle finirait probablement la tête dans l'étagère de vinyles. Ce n'était pas grave parce que James était sorti de sa chambre avec une énorme boîte de chocolats, la même qu'elle tenait entre les mains le jour où ils s'étaient rencontrés, et qu'elle était sûre qu'elle serait capable d'en profiter même avec une commotion cérébrale.

Suite et fin dans le prochain chapitre :) Je me laisse la porte ouverte pour potentiellement faire une suite un jour, j'ai toujours des idées qui me viennent par ci, par là, alors on verra :)