Chapitre 6
Fei long laissa ses lèvres s'étirer lentement. Il aimait faire souffrir, et durant ses accès de rage, il pouvait se révéler le plus effroyable des bourreaux. Il attrapa violement le menton de l'homme à genoux devant lui, forçant son regard.
"Je ne suis pas sur d'avoir bien entendu..."
"...pitié...je n'en sais pas plus..."
"Je n'en suis pas convaincu."
Fei long pris lui pris délicatement la main. Toujours souriant, il commença à en briser mécaniquement les phalanges et regarda l'homme se tordre de douleur.
"Ça fait mal, n'est ce pas..."
"Pitié...vous en supplie..."
Fei long se redressa, l'air dégoûté; il n'avait à faire qu'a un homme de main, il n'apprendrait rien de plus. Frustré, fiévreux de colère, il saisi le 9mm sur le haut de sa cuisse et tira sans état d'âme.
...
Les hommes de Baishe furent soulagés d'entendre enfin cesser les cris.
"Pauvre gars...Il lui a fait sa fête, dis donc..."
"Ta gueule, Lang! Tu veux y passer aussi?!"
"Ça va, il s'est barré. C'était qui au fait, ce type qu'il a refroidi?"
"J'sais pas...Zhu Yi s'est ramené avec lui ce matin, apparemment c'est Fei-laoban qui l'avait envoyer chercher...Mais je sais pas d'où il revenaient."
"Putain...Il a quand même passé la journée à le faire hurler..."
"C'est qu'il devait avoir ses raisons. Tout comme t'en aurais de la fermer, Lang."
"Ça va, ça va, abrège! Je suis pas ici depuis longtemps, mais vous avez tous l'air de chier dans votre froc quand vous parlez du patron..."
"Écoute le bleu. Si tu veux rester en vie ici, tu t'incline quand tu le vois, tu évites de le regarder dans les yeux, et SURTOUT tu ne le dévisage pas..."
"C'est vrai que j'en ferais bien mon affaire, moi...Surtout quand il se met en robe, là..."
"PUTAIN, Lang, j'ai pas le talent de Fei-laoban, mais je peux aussi te faire hurler pendant un bon moment si tu ferme pas ta gueule de con! Tu parles de l'héritier de la famille Liu, à qui tu a prêté serment...Tu ferais bien de t'en souvenir!"
"Ben...ça empêche pas! Cela dit, j'avoue qu'après avoir entendu l'autre gueuler toute la journée..."
"Et encore, c'est pas grand chose...Tu dois t'attendre a pire. Quand Fei-laoban est énervé, vaux mieux pas être sur son chemin. Jte dis ça, c'est pour ton espérance de vie."
"Ça te fait pas bizarre de cirer les pompes d'un gamin qui a pas la moitié de ton age?"
"Je sers la famille Liu, comme mon père avant moi. C'est un honneur et une fierté. Je suis plutôt content de voir l'organisation perdurer. Si Fei-laoban reprend les rennes, Baishe règnera sur la Chine. Alors non, ça ne me fait pas bizarre, comme tu dis. Essaye d'avoir le quart de son intelligence pour commencer. Après tu pourras peut être la ramener, crétin."
"Ben moi, cque j'en dis...On dirait quand même une nana, ce type... "
...
"Vraiment?"
...
''Fei-laoban!"Les deux gardes tombèrent à genoux, face contre terre.
"Pardonnez l'audace de mon camarade, Fei-laoban! Ce n'est qu'un imbécile qui mérite un châtiment exemplaire pour vous avoir manqué de respect."
...
Fei long s'agenouilla lentement, et releva la tête du dénommé Lang.
"C'est dommage pour toi, Lang...En temps normal tu te serais pris une balle dans le genoux...Mais vois tu, aujourd'hui, je suis véritablement énervé. Une colère noire, si tu savais..."
Il replia lentement le poing, faisant crisser le cuir de ses gants.
"Tu vois, ils sont déjà plein de sang...Un si beau cuir..."
Lang senti un goutte de sueur couler lentement sur sa tempe. Voir le visage de Fei long de si près le troublait, mais il compris a cet instant pourquoi tout les hommes de Baishe en avait peur. Il avait parfois un regard de fou, cruel et impitoyable.
Il bredouilla des excuses, reculant contre le mur.
"Je...je...j.. je vous prie de me pardonner, Fei-laoban! "
"Alors comme ça, tu me trouve à ton goùt, Lang...?"
Le visage de Lang passa du vert au blanc laiteux. Bon sang, il les écoutait depuis combien de temps?!
"N...jamais, je...je ne me serais pas permis, Fei-laoban..."
"Non?"
Fei long passa délicatement le bout de ses doigts sur la joue de son employé, qui au contact du cuir et du sang gémit de terreur.
"Je sais absolument tout en ce qui concerne mes employés, Ying-toya Lang. Sans exception. Tu es entré dans l'organisation il y a neufs mois, directement à mon service...Tu n'as pas de famille autre que tes parents que tu dois entretenir, tu n'es pas intelligent, mais relativement efficace. Tu aura vingt-cinq ans le mois prochain..."
Fei long se releva...
"ou pas."
Lang leva instinctivement un bras devant son visage, mais Fei long se contenta d'ôter lentement ses gants, qu'il laissa tomber...
"Tu les fera nettoyer."
Et il tourna les talons, les pans de sa tunique volant derrière lui. Pourtant habitué à assassiner, racketter, menacer, Lang se dit qu'il venait de vivre un des instants les plus éprouvants de sa carrière.
Il allait la fermer, sa gueule. Oh que oui.
"Putain..."
"T'as eu un morceau de chance, le bleu."
...
Fei long savait qu'il ne lui aurait été d'aucune utilité de tuer un homme qui le servait relativement fidèlement. Et il n'avait pas de temps à perdre avec le personnel de second rang. Il eu un sourire en repensant au joli camaïeu de teinte verdâtres du visage de Lang...Il faisait si peur que ça? Il se tourna d'un bloc vers son homme de confiance, qui le suivait comme une ombre.
"Tu me trouve effrayant, Jin?"
"Je ne suis pas sur de savoir quelle réponse vous satisferait le plus, Liu-sama."
"C'en est une?"
"Absolument."
Jin savait qu'il pouvait se permettre ce genre de discours avec son patron. Ils étaient très proches, et Fei long l'estimait assez pour lui confier ses doutes et ses réflexions. Jin avait remarqué depuis longtemps que son jeune maître avait un point faible, c'était son incapacité flagrante à dominer ses émotions. Il faisait alors office de conseiller, essayant souvent de tempérer ses accès de rage. Il en était arrivé a une règle simple et infaillible; pour servir Liu Fei long, il fallait:
-Beaucoup de diplomatie
-Peu de morale
-Une grande intelligence
-Aimer le thé
Jin eu un sourire en se récitant les quatre règles du "savoir survivre".
Debout devant le vaste dressing de sa suite, Fei long se calmait lentement. Il se débarrassa de sa longue tunique, sur laquelle s'imprimaient de larges tâches rouge sombre, et revêtit un costume noir. Il détacha ses cheveux qui coulèrent jusqu'au bas de ses reins, et une montre en argent trouva tout naturellement sa place à son poignet. Il rejoignit ensuite Jin qui attendait devant la porte.
"Fais préparer une voiture...Ah! Et je pense que Ying-Toya Lang n'a pas besoin de l'intégralité de ses doigts, je te laisse t'en occuper."
"A vos ordres."
...
Fei long s'assis lentement dans son fauteuil de cuir, et se tourna vers la fenêtre, laissant son regard se perdre sur les tours de Hong kong.
Cela faisait quatre jours qu'il n'avait pas revu Asami.
"5760 minutes...345600 secondes..." pensa-t-il, mécaniquement.
Quatre jours plus tôt, lorsqu'il s'était réveillé dans l'appartement du japonais, Asami avait disparu et Fei long avait alors pensé au suicide. Non seulement il se souvenait de tous les détails avec une précision hallucinante, mais avec le recul et la lumière impitoyable de l'aube, il se sentait affaibli comme jamais. Il se souvenait de l'opium, de s'être offert à ce yakuza au simple contact de ses lèvres, de n'avoir même pas songer à lui résister.
Et pire que tout, d'en avoir savouré chaque seconde. Ces putains de délicieuse secondes, il voulait les revivre, encore et encore, sentir cette peau et cette chaleur une nouvelle fois, par pitié...
"Non..."
Le chinois se prit la tète dans les mains. Depuis quatre jours, il exsudait une colère froide, et s'était immergé dans les plus sanglantes activités pour libérer son esprit. Tortures, extorsion, meurtre...Son art consommé de la violence devenait sont plus indispensable exutoire.
Quatre jours plus tôt, il était rentré chez lui au matin, enragé, et s'était employé à retrouver les responsables de l'attaque du Genesys.
Enfin "chez lui..." Dans la suite du palace qu'il occupait habituellement.
Le dernier étage lui était entièrement réservé, gardé telle une forteresse par ses hommes. Même les serviteurs autorisés à appuyer sur le fameux bouton "19" de l'ascenseur se comptaient sur les doigts d'une seule main. Depuis qu'il avait quitté le manoir familial, il avait su apprécier l'anonymat luxueux d'une chambre d'hôtel, vomissant par tous les pores le baroque étouffant de son ancienne demeure.
Un statu quo. Voila la situation dans laquelle il se trouvait depuis.
Son frère le laissait plus ou moins libre de ses mouvements; il espérait sans doute que Fei long finisse par vivre en civil, s'intégrant tant bien que mal dans une vie hors de la mafia.
Il lui avait coupé les vivres, bien sur...Mais le compte en banque de Fei long n'en avait été affecté qu'au niveau de quelques centimes. Depuis longtemps le jeune chinois gérait plusieurs trafic par lui même, prudemment, toujours dans l'ombre d'entreprises fantôme ou d'intermédiaires de confiance. Mais le fait était là.
Son réseau parallèle à celui de Baishe rentrerait tôt ou tard en concurrence avec l'organisation paternelle...Et pour Fei long, c'était tout simplement hors de question.
Lui qui était un prodige des échecs savait mieux que quiconque qu'il n'y à pas de place pour deux rois.
...
"Raaaaaaaaaaaaaaaaaahhhhhh ASSEZ!" tonna-t-il en frappant du point sur la table.
"JIN!"
Des bruits de pas précipités retentirent dans le corridor
"Maître Fei? La voiture est prête."
"Très bien. Nous nous rendons chez mon père. Je veux Xing et Manao embusqués. AK 47, Parabellum et grenade au poing. Dis leur qu'il sont libre de faire feu si la situation dégénère, mais que je leur interdit de toucher à l'aile ouest."
"Bien maître." Jin savait parfaitement, pour avoir longtemps servi la famille Liu, que l'aile ouest était les appartements du père de Fei long.
"Toi. Tu as compris ce que nous allions faire, n'est ce pas."
"Je crois, Fei-laoban. Vous n'en avez pas parlé, mais vous semblez penser que votre frère est l'instigateur de l'attaque du Genesys...Pensez-vous qu'il a découvert nos réseaux?"
"Je n'en sais rien, Jin. Et pour être franc ça m'indiffère. Depuis que j'ai fais le premier pas pour reprendre la succession, un secret éventé n'en est plus un, n'est ce pas?"
Fei long changea brusquement d'attitude, devenant plus féminin, plus calculateur. Il eu un fin sourire, ses yeux noirs étincelants d'intelligence.
...
"Que penses-tu d'Asami Ryuichi, Jin?"
Dévisageant son employé, le chinois s'adossa mollement dans son fauteuil de cuir noir. Fin, élégant, cruel, il avait l'air d'un jeune dieu de la guerre. Il ferma les yeux, et eu un rictus étrange qui dévoila ses canines.
"J'ai fais quelque chose de ridicule, tu sais."
"Maître, vous ne parlez pas sérieusement."
"Si. On ne peut plus sérieusement. Et si à cause de ça ce japonais me refuse son aide...Maintenant que la guerre est déclarée, mon frère le prendra comme prétexte pour me faire taire définitivement. Tôt où tard. Qu'en penses tu?"
Les yeux de Jin étaient par nature si fins qu'on les croyait fermés. Tout en muscle, la trentaine, il gardait par fidélité ses cheveux longs et tressés, qu'il ne couperait que si d'aventure il changeait d'employeur. Son visage fermé, bardé de cicatrices ne laissait jamais transparaître aucune émotion; Fei long le chérissait comme un collaborateur particulièrement discret et efficace. D'aucun aurait pu affirmer qu'une amitié tacite était née entre eux.
Jin s'assis dans le fauteuil tourné face à son patron.
"Puis je parler librement, maître?"
"Je t'en prie."
"Je ne crois pas que le fait d'avoir accordé vos faveurs, même sur un coup de tête ou une pulsion, soit de nature à interférer dans une affaire qui est profitable à monsieur Asami comme à vous."
Fei long ne répondit absolument rien, et alluma lentement son kiseru qu'il porta à ses lèvres. Après avoir aspiré plusieurs bouffées, ses yeux retombèrent comme des lames sur le visage impassible de Jin.
"J'aurais du me douter que mon bras droit saurait lire en moi comme dans un livre ouvert. Suis-je si prévisible?"
"Non maître. Mais en ne vous trouvant nul part au Genesys après...l'incident, j'ai pensé que vous ne pouviez être qu'avec une seule personne. Et le goût de Monsieur Asami pour...les belles choses, pardon maître, n'est pas un secret."
Fei long éclata d'un grand rire, libérateur, amical.
"Jin...Tu es certainement le seul à pouvoir me parler comme ça!"
"Si je puis me permettre..."
"Oui?"
"Je vous respecte profondément maître, et je sais que vous deviendrez un homme puissant car vous êtes intransigeant avec vous même. Mais vous êtes aussi très jeune. Personne ici ne vous demande de vivre en ascète."
"Asami Ryuichi dirige l'underworld japonais à lui tout seul." fit remarquer Fei long.
"Je suis d'autant plus persuadé que cette sorte...d'union peut aussi être utile, maître. Si je puis me permettre..."
"Tu te permets beaucoup, aujourd'hui, Jin Lung."
"C'est parce que votre colère de ces dernier jours effraye la plupart de nos hommes, et que je crois que vous avez besoin d'entendre ce que j'ai à dire, maître."
Fei long ne répondit rien, mais en portant à nouveau le kiseru à ses lèvres, Jin compris qu'il pouvait continuer.
"...si je puis me permettre, un partenaire tel qu' Asami Ryuichi est un don tout autant qu'un fléau. Vous savez à quel point l'Asie s'embraserait si d'aventure vous passiez d'amants à rivaux...Ou ennemis."
"Je sais, Jin." répondit Fei long d'un air las en se levant, signe que la discussion était terminée. Il s'apprêtait à sortir, perdu dans ses pensées, lorsque...
"Jin! Veux-tu mourir?"
"Non maître. Je n'y tient pas."
"Il est donc éminemment inutile de préciser quoi que ce soit au sujet de cette conversation, n'est ce pas?"
"De quelle conversation parlez vous, maître?" fit Jin, l'ombre d'un sourire éclairant l'habituel marbre de son visage.
Plus tard, dans la limousine qui le conduisait à nouveaux dans cette demeure qu'il haïssait, Fei long pris une décision qui allait bouleverser le cours de sa vie.
Il allait le revoir.
Il le mettrait à ses pieds.
