Chapitre 8
"Haaaaaa!"
Le visage en sueur, Fei long n'avait pas pu retenir un hurlement. Sa tête bascula en arrière, et il se mordit les lèvres jusqu'au sang, ses doigts agrippant inconsciemment les draps, fébriles, comme si le contact du tissu ne parvenait pas à les satisfaire.
Sa respiration devint sifflante, rapide et irrégulière, mais plus aucune plainte ne franchi le seuil de ses lèvres; le goût du sang les avait scellés aussi sûrement qu'un bâillon. Les secondes se muaient imperceptiblement en heures, les heures en siècles.
Il ferma les yeux.
"Vite..."
"Voila. Je suis désolé..."
Le visage nerveux, l'homme se tourna vers lui.
"Ça y est. Je suis très impressionné par votre résistance."
"Si vous pouviez...être assez aimable pour...me donner de la morphine." articula le chinois, tentant de retrouver un souffle normal.
"Tout de suite."
Le médecin fit une injection dans la poche de perfusion reliée au bras de Fei long. En sueur, il se tourna vers la porte, et vers l'homme qui depuis tout à l'heure observait la scène dans l'ombre. Il inclina brièvement la tête, signe que son rôle était terminé.
Retirer la balle logée dans l'articulation du genou de Fei long lui avait pris 5 heures.
Bien sur, un médecin raisonnablement compétent aurait retiré la balle, arrêté l'hémorragie, et tristement annoncé à son patient qu'il ne pourrait plus remarcher qu'avec une canne.
Mais malheureusement pour lui..."quelqu'un" lui avait clairement signifié que si ce jeune chinois gardait la moindre séquelle de ses blessures, il pourrait y perdre bien plus qu'un emploi.
Lorsqu'il avait vu l'état de son patient, le praticien s'était presque résolut à ne pas s'en sortir à meilleur compte. La blessure, stigmate d'une balle prise par derrière, avait sectionné le tendon et éclaté les os en une multitude de fractures. Son minutieux travail de reconstruction l'avait alors épuisé aussi sûrement que le lourd regard qu'il sentait dans son dos.
Il regarda à nouveau son jeune patient.
Il paraissait tranquille maintenant, et semblait pratiquer une étrange respiration. Pour autant qu'il se souvienne, le vieux médecin n'avait vu que d'anciens maîtres en arts martiaux respirer aussi étrangement...
Il se demanda alors pour la première fois à qui il avait réellement à faire.
La première chose qu'il avait remarqué, lorsqu'il avait vu Fei long, c'était cette cascade de cheveux noirs, étrange, chez un homme. Il avait d'abord pensé "Un acteur, peut être..."
Mais une foule de détails lui avait fait abandonner cette hypothèse.
...
Presque un quart d'heure auparavant, alors qu'il finissait de clamper la plaie, Fei long avait brusquement ouvert les yeux. Les anesthésiques avaient sans doute finis d'agir, mais le médecin était persuadé que le jeune chinois ne se serait pas réveillé avant au moins plusieurs heures.
Or, comme quelqu'un habitué à ne jamais perdre le contrôle, il s'était réveillé en sursaut, les sens en alertes. Le vieux médecin s'était précipité pour lui injecter une nouvelle dose d'anesthésiant, n'ayant peur que son patient ne prenne conscience de la situation, mais une main avait agrippé sa manche.
"Terminez."
"M...Mais..."
Ce chinois lui avait alors dévoilé deux yeux noirs qui l'avaient terrifié.
"Terminez ça à l'instant!"
"J...vous êtes tiré d'affaire...J..je dois...refermer."
"Faites."
"M...Mais vous..."
"Cette situation n'est...pas...agréable. Finissons-en, je vous en prie. Je ne crierai pas."
La première piqûre d'aiguille l'avait fait mentir, mais pas les suivantes; Et jusqu'à ce la plaie fut complètement refermée, le seul bruit dans la pièce fut celui des longs doigts martyrisant les draps.
"Vous m'avez facilité le travail, mon garçon, je vous remercie." avait déclaré le vieil homme en terminant le pansement. L'épuisement se lisait sur son visage, mais il semblait soulagé.
"Je suis désolé, j'ai fait tout ce que j'ai pu, mais vous garderez une vilaine cicatrice."
Fei long ouvrit les yeux et l'interrogea du regard, comme si il attendait une autre nouvelle.
"Oh je pense que vous remarcherez tout à fait normalement."
"Je vous remercie."
"On peux dire que vous m'avez fait peur, mon garçon!" continua le mèdecin, qui commençait à se détendre. "Je ne sais pas qui vous à fait ça, mais c'était...bref. En tout cas Asami-sama avait l'air..."
"Sensei."
La voix grave provenait de l'embrasure de la porte, restée dans l'ombre. La lueur rougeâtre d'une cigarette ne laissait aucun doute sur son propriétaire.
"...inquiet..." termina le vieil homme, qui se reprit aussitôt. "Veuillez m'excusez. Je...euh... vais vous laissez maintenant. Je reviendrais changer la perfusion dans une heure."
Il sortit, mal à l'aise, et s'inclina brièvement au moment de passer la porte.
Un lourd silence emplit la pièce, que ni Fei long ni Asami ne semblait vouloir rompre.
Le yakuza quitta néanmoins l'ombre pour s'approcher du lit. Il s'assit dans un fauteuil, regardant le chinois avec un air indéchiffrable. Fei long consenti à tourner la tête, et planta ses prunelles noires dans celles du yakuza.
"Merci."
Il détourna le regard brutalement et fixa le plafond, gêné. Il aurait voulu se maudire, supplier le japonais de regarder ailleurs...Il ne voulait pas que le yakuza le voit dans un état de faiblesse aussi pitoyable.
"Je m'acquitterai de ma dette, Asami." fit il, les yeux toujours perdus au dessus de lui.
Un haussement de sourcil lui répondit, que Fei long ne vit pas.
"Oh vraiment?"
Asami avait allumé une nouvelle cigarette, et continuait de regarder le jeune chinois avec cet éternel sourire aux lèvres.
"Que veux-tu dire?"
"Hmm...Et bien..." Asami exhala un nuage de fumée bleue, "...Disons que tu n'as pas les moyens de rembourser ta dette, Fei long."
Le chinois ne répondit rien, mais ses yeux se rétrécirent. Ils semblaient ceux d'un grand inquisiteur passant un hérétique à la question.
"Expliques-toi.
"Tu n'es tout simplement qu'un fardeau. Tu n'as pas encore l'envergure nécessaire pour espérer un jour arriver à tes fins...quelle qu'elles soient."
Fei long eu un rire amusé et détourna la tête.
"..Je vois.,fit il en mandarin, ...Pourquoi m'as tu sauvé, Asami?"
"Ah ça? Parce que tu me plais."
Il se leva, et s'approcha lentement. Il se pencha sur le lit, ne quittant pas Fei long du regard, admirant sa beauté malgrè la souffrance, ses mèches de cheveux collées par la sueur... Immobile, le chinois ne se déroba pas. Alors Asami vint à l'encontre de ses lèvres, doucement, sans les toucher.
"Tu me plais, Liu Fei long...Et c'est pour l'instant ta seule valeur."
Il sortit, laissant l'empreinte de ses mots comme une marque au fer rouge dans l'esprit du jeune chinois.
Fei long sentit un rire amer, irrépressible lui brûler les lèvres. Et tandis qu'il le laissait résonner dans la pièce vide, la mort de Jin et de son frère revinrent lui déchirer le coeur. Une larme alors, une seule, vint se perdre dans l'ébène de ses cheveux.
