Chapitre 11
Deux hautes silhouettes se tenaient côte à côte, immobiles sur la jetée de la baie de Tokyo. Vêtus de noirs, les deux individus semblaient ne prêter aucune attention à l'agitation qui régnait autour d'eux.
Plus grand, l'homme de droite était vêtu d'un long manteau ceinturé et d'une écharpe de soie ocre qui flottait derrière lui.
Son compagnon, plus fin, avait de longs cheveux noirs. Les bourrasques glacées d'hiver semblaient prendre plaisir à jouer avec, et nimbaient d'un noir d'encre un visage qui avait tout de celui d'une madone. Une madone... ou plutôt un ange des ténèbres, portant un manteau sombre et de hautes bottes de cuir.
Debout face à la mer se tenait le couple le plus redouté de toute l'Asie.
Asami Ryuichi, le puissant japonais au regard de braise; et Liu Fei long, l'impitoyable visage d'ange.
Autour d'eux, une foule silencieuse d'hommes en costumes sombres allait et venait, effaçant avant l'aube les preuves de ce qui avait été un véritable carnage.
Le chinois s'approcha soudain du bord du quai, et regarda fixement plusieurs corps disparaître lentement à la surface. Du bout de sa botte, il fit basculer une pierre dans l'eau trouble, qui sombra à son tour. Avec un léger rire, il tourna les talons pour revenir vers Asami.
"Le jours se lève."
Le yakuza resta immobile. Il fumait une de ses éternelles cigarettes, et semblait particulièrement savourer celle ci, l'ombre d'un sourire au coin des lèvres.
"Es-tu satisfait?"
Fei long baissa la tête et fixa ses mains, recouvertes de sang. Il les porta à ses lèvres.
"...oui."
L'étrange agitation cessa brutalement, comme obéissant à un ordre silencieux.
Deux hommes rompirent les rangs, pour venir s'incliner devant leurs patrons respectifs. Le premier, sobrement vêtus d'un costume anthracite,n'était autre que Kirishima. Le second, jeune encore, était vêtu à la chinoise et avait de beaux yeux verts encadrés par de longs cils: le frère cadet de Jin avait remplacé son aîné auprès de Fei long.
Alors que Kirishima se contentait d'incliner la tête devant Asami, le jeune garçon posa un genou à terre.
"Ton rapport." lança Fei long.
"A vos ordres, maître. 12 morts, et trois blessés dont 1 grièvement, fait prisonnier selon vos ordres. Nos propres dégats se résument à quelques blessures superficielles."
Asami se détourna, interrogeant à son tour Kirishima d'un simple regard.
"C'est exact, renchérit ce dernier, j'ajouterais que l'otages ne survivra certainement pas longtemps, alors si vous désirez l'interroger..."
"Bien. Tu peux disposer."
Tranquillement, Asami se tourna vers Fei long. Le chinois avait toujours eu plus de goût que lui pour délier les langues...De plus, ce n'était pas son combat.
Sans surprise un sourire entendu lui répondit.
"J'y vais."
Le chinois s'éloigna d'un pas vif et disparu rapidement dans l'obscurité; seul le bruit cadencé de ses bottes résonna un long moment. Le jeune homme aux yeux verts se leva, s'inclina sobrement devant Asami et parti à sa suite, adressant au passage un vague sourire à Kirishima.
"Tu sembles bien t'entendre avec ce chinois." remarqua le yakuza d'un ton neutre.
"C'est peut-être un bien grand mot, Asami-sama. Mais c'est un homme d'honneur, je le respecte en tant que tel."
"Il accompagnerait volontiers son maître dans la tombe." ricana le japonais, sa voix grave tranchante comme un sabre.
Kirishima resta silencieux. Tout les hommes de Baishe avaient disparus avec Fei long, et ceux du yakuza attendaient ses ordres, en rangs devant les berlines aux vitres fumées.
Asami jeta un dernier coup d'oeil au soleil, et fit brusquement volte face, retournant dans ce monde de l'ombre qui était le sien.
La pièce était sombre, presque noire. Sans fenêtre, une simple chaise, des chaînes. Un véritable arsenal de torture.
Fei long marchait, tournant en rond autour de sa proie comme un félin. L'homme assis sur la chaise était mal en point. Son souffle, difficile, rauque, avait des accents d'agonie lente et de mort prochaine.
"Je pourrais t'aider" susurra soudain la voix grave du chinois.
Il s'était rapproché, et par derrière murmurait son invitation à l'homme enchaîné sur la chaise. Une faible plainte lui répondit.
"Il suffit de me dire ce que je veux savoir..." repris Fei long, presque langoureusement, caressant de ses ongles la joue de son prisonnier. Ce dernier frémit, et se raidit de terreur.
Il avait déjà vécu cette scène...Bon Dieu...
Ying-Toya Lang avait toujours fait les mauvais choix. Servir quelqu'un comme Fei long aurait pu constituer la première grosse erreur de sa vie, mais la seconde, plus fatale, avait été de le trahir à la mort de son frère. Lui et plusieurs hommes de Baishe venaient de trouver la mort, cette même nuit..."pour l'exemple".
Il aurait préféré mourir avec eux.
Tout plutôt que de se retrouver à nouveau face à face avec ce monstre de terreur, cette beauté terrifiante...
"Je n'oublie jamais rien, tu sais..." sourit le chinois.
Il eu un léger rire, et récita cette phrase qu'il avait un jour entendue de la bouche de son serviteur:
"C'est vrai que j'en ferais bien mon affaire, moi...Surtout quand il se met en robe, là..."
L'expression de Fei long changea brutalement, et d'une gifle magistrale renversa Lang et la chaise qui s'écrasèrent sur le sol. Son ex-employé cracha du sang, les yeux fous et terrifiés. Le talons d'une botte plaqua son visage contre terre.
"Et bien vas-y!" lança le chinois, le visage déformé par la rage.
"...pitié...tuez-...moi..."
"Comment ça...? Tu sais quelque chose que je veux savoir, mon ami, et je peux t'assurer..."
Il écrasa un peu plus la mâchoire de Lang avec son talon.
"...que tu resteras en vie jusqu'a ce que je le sache."
"Je ne sais pas...sanglota l'homme à ses pieds,
Je n'en sais rien".
"Je pourrais te bourrer d'adrénaline, histoire de simplement faire battre ton coeur, Ying-Toya Lang...Et pendant ce temps je t'arracherai les ongles?"
Le chinois agonisant eu un véritable hurlement de terreur, étouffé par le poids de la botte de Fei long sur sa joue.
"Bande d'imbéciles...Pour qui me preniez-vous? gronda le chinois en relevant le visage tuméfié de son prisonnier
Vous pensiez que je n'avais pas l'étoffe d'un chef de clan? Que je n'étais là que pour la...décoration?!"
Une nouvelle gifle retentissante fit vaciller Lang, mais Fei long l'avais agrippé par le col, l'empêchant de tomber ou de s'étouffer avec son propre sang.
"Mais vous savez ce que coûte la trahison, n'est ce pas? demanda Fei long.
Vous pensiez peut ètre aussi que j'étais quelqu'un de...tolérant?"
Le chinois écumait de rage. Une colère morbide, dont les sombres accents de sa voix trahissait à peine la profondeur. Sans ménagement, il releva Lang d'une seule main et le jeta à nouveau sur la chaise.
"Il suffirait de me donner des noms, Ying-Toya Lang, et je te promet de t'accorder une mort rapide." dit tranquillement Fei long, les yeux brillants.
Hadès, sans doute, devait avoir le même regard.
Et Lang parla.
Il raconta tout, livra des noms, les meneurs de la trahison, les rumeurs qui couraient au sujet des absences prolongées de Fei long, et de ses séjours de plus en plus longs au japon...
Fei long écouta attentivement, puis lorsque Lang se tut enfin, à bout de souffle, le chinois saisi le 9mm qu'il portait sur la poitrine.
"Tout est vrai" murmura-t-il en pressant la détente.
Le chinois poussa la porte du dernier étage de l'immeuble de Shinjuku.
Un coup d'oeil lui permis de constater qu'Asami n'était pas encore arrivé, et Fei long poussa un soupir de soulagement. Il se laissa lentement tomber à terre, le dos contre le mur de l'entrée, et ferma les yeux. Sa main glissa lentement le long de sa hanche, et lorsqu'elle rencontra le sol le jeune chinois s'était endormi.
Le mois de Février commençait à peine; il venait d'avoir 22 ans.
...
Lorsque le yakuza réintégra son vaste appartement, bien plus tard dans la matinée, il ne fut pas surpris de n'y trouver personne. Rien n'obligeait Fei long à l'attendre, rien ne l'obligeait même à dormir avec lui. Mais le chinois revenait invariablement; disparaissant parfois pendant des jours, Asami le retrouvait un soir le regard vide, presque évanouis d'opium sur le canapé du salon. Alors comme lors de leur première fois, Fei long se pendait à son cou comme un adolescent.
Deux mois avaient passés depuis cette fameuse nuit ou Asami lui avait ravit une année.
Un an. 365 jours. 8760 heures où il le posséderait sans limites. 8760 heures où le yakuza savait qu'une beauté cruelle l'attendrait, lui obéirait quoi qu'il ordonna, se livrerait à lui sans détour.
Deux mois plus tôt, devant Hongkong qui s'étendait sous leurs yeux, s'était conclu un étrange pacte.
"Que me caches tu, yakuza?"
Asami soupira. Peut-être était il temps de cesser ce jeu de masques. Il le voulait, il l'aurait, par la menace, la force, le sexe, le chantage peu lui importait.
"Te voila maître de Baishe, simplement parce que je l'ai bien voulu. Mais tu n'en à pas l'envergure. Pour l'instant tu n'es qu'un chien fou, qui se laisse distraire par la moindre émotion...Si tu étais un vrai chef de clan, jamais je ne t'aurais mis si facilement dans mon lit. Tu t'es offert à moi parce que tu avais peur ce soir là, peur de perdre le contrôle. Comprends-tu la différence entre la puissance et la cruauté... Fei Long?."
IL s'approcha de lui et murmura au creux de son oreille:
"Je te l'apprendrai."
"Ce n'est pas ton aide, que tu me proposes..., répondit Fei long les poings serrés,..c'est une servitude."
Asami siffla;
"Je suis en mesure de détruire Baishe d'un simple claquement de doigt. Pourquoi m'en priver finalement..."
"Je te l'interdit!"
"Profiter d'une position de faiblesse est une règle du milieu. Je n'aurais aucun remords."
"Est-ce du chantage? " murmura Fei long, irrité.
"Non...C'était mon plan initial. Sublime créature, tu crois que je renoncerai à un empire pour tes beaux yeux? "
Fei long tiqua et regarda le yakuza, une étincelle de colère traversa l'onyx de ses pupilles.
"Ne sois pas si naïf. Pourquoi à ton avis ne t'ais- je pas détruit? ...C'est parce que malgré toi, tu m'a convaincu que je pourrais obtenir de Baishe à la foi un amant et un empire." ricana Asami.
Fei long appuya ses mains et son front sur le verre glacé de la baie vitrée, vaincu par sa propre faiblesse. Le yakuza s'approcha et le saisi brusquement par les hanches, le collant à lui.
"Autrement dit, c'est une alliance avec la Chine, que tu recherches en m'enchaînant à toi..., murmura Fei long, Alors pourquoi ais-je l'impression que c'est ton pire ennemi que tu cherches à former toi même...?"
Asami ricana et passa sa lèvres le long du cou du chinois, s'attardant sur la carotide comme un fauve. La main du yakuza lui voila les yeux, et renversa sa tête en arrière. Il avait posé une question, qui exigeait une réponse.
"Accepte, ou Baishe sera à moi."
Dans un souffle, Fei long s'avoua vaincu.
"Je te donne un an."
Asami se remémorait cette scène avec délectation.
Il avait l'habitude qu'on lui cède, mais cette fois ci avait été différente. Tout était encore fragile, provisoire. Fei long était une sorte de bête sauvage, insaisissable même lorsqu'elle se trouvait dans la même pièce, le même lit que lui.
Et Asami aimait ça.
Il s'amusait de cette cohabitation ambiguë et épisodique qui s'était mise en place; elle lui convenait parfaitement.
...
Déposant sa veste sur le dossier d'un fauteuil, Asami se figea en remarquant le bruit d'une respiration ténue dans la pièce. La main sur le holster, il se détendit presque instantanément. Ce souffle, il le connaissait mieux que personne.
Il tourna la tête vers l'entrée et remarque enfin la fine silhouette endormie, le front appuyé sur un de ses genoux.
"Comment peut on baisser sa garde à ce point là..." pensa-t-il, sceptique.
Il s'approcha lentement du chinois endormi, et dégaina silencieusement son Beretta. Il s'accroupit silencieusement, et regarda un instant le jeune chinois endormi. Doucement, il effleura les lèvres de son amant avec la pointe du canon, un sourire aux lèvres, et délaissant la bouche il appuya plus violemment le canon sur la tempe de Fei Long.
Ce dernier eu un léger ricanement, les yeux toujours clos.
"Même ton flingue porte ton odeur."
"Ne baisse jamais ta garde ainsi." répondit sèchement Asami.
Tournant les talons, il rengaina et alla s'asseoir derrière son bureau, remplaçant le Beretta par une cigarette. Il regarda Fei long se relever et masser ses épaules endolories.
Le chinois avait énormément changé de style depuis qu'il vivait à Tokyo.
Il ne portait plus que très rarement ses longues tuniques de soie et ses habits traditionnels; comme si il ne se sentait pas chez lui ou qu'il n'estimait pas nécessaire de poser en maître de Baishe devant Asami et ses hommes.
A vrai dire, c'était une marque de respect tout autant que de sagesse; il avait accepté ici de n'être qu'un élève, et se comportait en tant que tel...du moins en public.
Mais Asami ne se lassait jamais du spectacle de Fei long en civil. Ses habits chinois rappelaient trop son rang, comme une distance qu'il érigeait volontairement entre lui et le reste du monde. Vétu simplement, il paraissait moins irréel, plus humain...plus charnel, aussi.
C'est ainsi que Fei long s'assit à son tour dans un fauteuil, vétu d'un pantalon de cuir et d'un pull en cachemire noir.
"Je te remercie pour ton aide, cette nuit." déclara-t-il.
"Tu assumera les conséquences de tes actes...Les expéditions punitives sont à double tranchants.
"Celle-ci était nécessaire.. reprit Fei long avec un sourire,...Sinon tu ne m'aurais pas aidé."
"Très juste."
Le chinois se leva et s'approcha du bureau. Comme à son habitude, il s'assit dessus et croisa les jambes.
Le regard du yakuza s'attarda un moment sur la courbe de ses hanches, un léger sourire apparaissant au coin de ses lèvres. Quelle beauté non de dieu.
Fei long se retourna alors et s'approcha de lui; à genoux sur le bureau, il balaya d'une main la pile de dossier qui l'empêchait d'atteindre son but. Il saisi la cigarette de la bouche même d'Asami, et en aspira une bouffée.
"Ying-Toya Lang à été très bavard..."
"...Tu as sans doute été très convaincant."
"Je dois partir quelques jours."
Asami eu un léger rire. Reprenant la cigarette des lèvres de Fei long, il s'adossa mollement a son fauteuil de cuir.
"Pour ça aussi, tu devras te montrer convaincant"
Fei long détourna le regard, moqueur.
"J'aurais pensé que tu te serais lassé plus vite de moi...Asami Ryuichi est libre comme l'air, et pour ce que j'en sais, le célibataire le plus en vue du Japon."
Asami eu un sourire et croisa les jambes. Il écrasa lentement sa cigarette dans un cendrier posé devant lui, et en porta une nouvelle à ses lèvres.
"Tu aimerais ètre libre, Fei long..?"
"Non"
Le chinois n'avais pas réfléchi. C'était sortit tout seul. Il se mordit les lèvres, presque résigné, et reprit:
"...Aucun de nous n'a jamais été libre. Je suis bien trop obsédé par toi."
Le chinois tendit la main vers une carafe en cristal, sur le bord du bureau du yakuza. Posée sur un plateau d'argent, elle contenait un liquide ambré qui charriait pour les deux mafieux plus que de simples souvenirs.
Lorsqu'il eu goûté le bourbon, les yeux de Fei long se troublèrent. Trop jeune...
"Je suis obsédé par toi. Depuis le premier jour. Mais tu le sais pertinemment, puisque tu m'a réduit en esclavage ici."
Asami se contenta de sourire, et se pencha en avant pour prendre le verre des mains de Fei long.
"Trop jeune." Le yakuza planta ses yeux dorés dans ceux du jeune chinois, et il porta le lentement le verre à ses lèvres, volontairement provocateur...plus que jamais.
"Beaucoup trop jeune." articula-t-il, ses pupilles étrangement fixe dans un océan noir.
"ASSEZ!" cria Fei long, en abattant son poing sur la table.
"Qu'est ce que je ferais, hein, lorsque je te retrouverai?! Quand je me serais enfui d'ici, que tu m'auras libéré? Un jour, on se reverra n'est ce pas? ET JE FERAIS QUOI? On s'entretuera? Je te tirerais dessus?"
Toujours à genoux sur le bureau, Fei long se pencha en avant et agrippa le yakuza par le col.
"Je suis cruel, tu le sais, tu la connais cette part de moi n'est ce pas?! Peut être que j'aimerai te voir mort...? Est ce que tu ferais au moins un beau cadavre?!hein?"
...
"Tu as fini?"
...
La rage de Fei long s'évanouit, comme sous l'effet d'une douche froide.
A travers ces trois mots, il sentait du mépris, de la froideur, de l'agacement, de la patience poussée à son extrême limite...Et le chinois se rendit compte qu'il était ridicule; un simple gamin capricieux.
"C'est bon. Je suis désolé, dit il d'une voie sourde, mes sentiments ne concernent que moi, je devrais m'en souvenir."
Il sauta du bureau et se dirigea vers la porte d'un pas vif, ses magnifiques cheveux volants derrière lui.
"Fei long."
La voie du yakuza l'arrêta net, et le jeune chinois attendit, figé, le souffle court.
"Tu ne devrais pas si facilement oublier qui je suis..."
Fei long entendit le bruit d'un briquet. Un grésillement.
"...et aussi qui tu va devenir."
