Chapitre 12


Plusieurs détonations ébranlèrent la silhouette de carton noir.

6 trous d'une précision millimétrée.

Fei long abaissa son bras, regardant d'un air neutre la silhouette noire tomber à terre, aussitôt remplacé par un nouveau mannequin. Le regard sombre, préoccupé, il vidait chargeur sur chargeur dans la vaste salle de tir aménagé sous l'immeuble de Shinjuku.

Impassible, il visait les points vitaux de victimes potentielles avec l'ennui de l'habitude, sans y prêter vraiment attention. Le tir et les arts martiaux étaient les deux exutoires disons...légaux qui lui permettaient un léger réconfort lorsqu'il se sentait perdre le contrôle de lui même.

Il vida un nouveau chargeur et baissa finalement la tête, lassé. Il avait attaché ses cheveux sur le haut de son crâne, et quelques mèches s'en échappaient pour venir se coller à la sueur de sa nuque.

Lorsqu'il sortit, des visages se retournèrent sur son passage.

Les sous sols de l'immeuble d'Asami était une digne image du statut son propriétaire: de l'armement, beaucoup; une salle de vidéo surveillance, un vaste espace réservé à ses employés, des entrepôts,un dojo, une salle de tir...

Fei long aimait cet endroit, où il se confondait avec une masse mouvante d'employés aux regards fermés et aux costumes sombres. Non pas qu'il s'était bien "intégré", ou quoi que ce soit qui aurait pu faciliter ses rapports avec les hommes d'Asami, et d'ailleurs, c'était objectivement le contraire.

Les hommes du yakuza avaient réservé au chinois un accueil froid, et l'évitait scrupuleusement; ils n'avaient manifestement aucune confiance en lui. Seuls les quelques un ayant participé à l'expédition de la veille s'inclinait désormais sur son passage.

Fei long n'en avait strictement rien à faire. Il se foutait comme de sa première chemise d'être aimé, et n'avait jamais fait aucun cas de l'opinion des autres.

Pourquoi aurait-il dû, d'ailleurs? Seulement, un vague sourire d'Asami l'avait fait réfléchir. Et il avait compris qu'il devrait gagner le respect de ses hommes...Peut être était-ce là sa première épreuve.

"A qui exactement suis-je censé plaire..."murmura-t-il, les yeux fermés.

Sa jambe fendit l'air en face de lui, rageusement, encore et encore.


Sa tunique noire descendue sur les hanches, il déployait en solitaire son art du combat dans une salle aux murs sombres, déserte à cette heure-ci. Concentré, il tournoyait en une masse sombre de colère, de démence, et de virtuosité. Il ne remarqua la silhouette noire qu'une fois un genoux à terre, lorsqu'il releva la tête pour reprendre son souffle.

Fei long et le nouveau venu s'observèrent un moment, intrigués, et ce fut finalement le chinois qui rompit le silence.

"A qui ai-je l'honneur?"

L'homme en noir sembla réfléchir un instant, peut être sur le ton ou la conduite à adopter.

"Akira."

Fei long pensa un instant que son interlocuteur aimait autant les grands discours que lui même. Il eu un sourire en constatant qu'ils n'avaient déjà plus rien à se dire. Inclinant la tête, il reprit son entraînement sans plus se soucier du dénommé Akira.

Mais ce dernier ne quitta pas la pièce.

Il entra, au contraire, et s'assit en tailleur contre le mur; pendant plus d'une heure il ne quitta pas le chinois des yeux. Lorsque Fei long s'en alla, il détacha ses cheveux qui se noyèrent dans les courbes de son dos, jeta un coup d'oeil à cet homme étrange qui le fixait, et sortit sans un mot.


Le lendemain, lorsque le chinois poussa à nouveau les portes de la salle, une silhouette noire l'attendait dans un coin. Fei long ne fit pas le premier pas, mais la voix étrangement claire d'Akira résonna dans la pièce.

"Tout le monde ici vous connais, Liu Fei long."

Le chinois plissa les yeux, et détailla un peu plus l'homme qui sortit de l'ombre en s'avançant vers lui. Ne jugeant pas utile de répondre, il le laissa continuer.

"Vous êtes très beau. Beaucoup jasent sur votre présence ici."

Un rictus de cynisme pur glissa sur les lèvres du jeune mafieux...Le genre de rictus qui annonce une mort prochaine.

"Mais encore? "

"Personne ne vous a jamais vu combattre, je me trompe?"

"Je ne savait pas qu'il était nécessaire d'avoir un public."

Akira eu un léger rire, et haussa les épaules.

"Je comprend Asami-sama."

"Pardon?!"

L'homme au costume noir s'avança encore, et eu un sourire amical, sincère.

Fei long fronça les sourcils.

"Je suis aux ordres d'Asami-sama. Et donc aux vôtres, à partir de maintenant. Moi et mes hommes avons été affectés votre service."

Akira s'inclina un instant et releva la tête.

"Veuillez m'excuser de vous avoir impoliment observé ces deux jours. Je voulais savoir qui vous étiez."

Fei long eu un mouvement de surprise, et passa finalement une main dans ses cheveux en souriant.

"Ce ne sera pas nécessaire."

"Il m'a chargé de vous dire que ça n'était pas négociable."

Akira était indéniablement un très bel homme. Ses yeux d'un bleu très pales, presque délavés, étaient étrangement fixes sous des boucles de cheveux noirs. La seule entorse à la rigueur de sa tenue était la perle noire qu'il portait à l'oreille, et les prémices d'un tatouage que l'on voyait se dessiner sous le col de sa chemise. Il avait une sorte d'assurance tranquille, de force naturelle et apaisante. Alors Fei long ne pu s'empêcher de penser à Jin.

"Si le roi est mis en échec par un fou, et que la dame se trouve dans sa diagonale, quelle serait la technique à adopter?" demanda-t-il soudain, un sourire narquois accroché sur ses lèvres.

"C'est à la tour de prendre le fou."

"Si il ne reste que deux pions?"

"Les amener jusqu'aux lignes adverses pour les transformer en figure."

"Technique de l'échange ou de l'évitement?"

"De l'échange, autant que possible."

"Roi mobile ou roi fixe?"

"Un roi fixe est plus facile à protéger."

Les deux hommes s'observèrent, chacun arborant un sourire en coin. Sans le quitter des yeux, Fei long remonta les pans de sa tunique sur ses épaules et dénoua ses cheveux.

"Fort bien. Je ne vous traiterais pas différemment des mes propres hommes, sachez le."

Akira s'inclina en signe de respect, sa nuque dévoilant un peu plus son tatouage.

...

"Es tu fier de ce qui est gravé sur ton dos, Akira..?" demanda soudain Fei long , la voix sombre et velouté.

"...Je n'ai jamais songé à renier ce que je suis, ni celui à qui j'appartiens, si telle est votre question."

Le jeune chinois eu un léger rire, dérangeant, ironique.

"Mais tu es une perle rare, dis moi...Il ne faut jurer de rien dans la vie."

Il s'avança vers son nouvel employé, le jaugeant comme l'on jauge un animal. Doucement, presque avec tendresse, le chinois glissa ses doigts sur la perle en onyx qu'Akira portait à l'oreille. Ce dernier eu un léger mouvement de recul, mais soutint finalement le regard liquéfiant de son nouveau patron.

"Si prévisible..." murmura Fei long en tournant les talons.


"Décidément, tu es machiavélique."

Debout dans l'embrasure de la porte, un jeune homme aux longs cheveux noirs fixait le dos d'un fauteuil, une ombre de colère au coin des lèvres.

"Ah?"

"Jin est mort."

"Akira n'est pas Jin."

"Dans ce cas comment sais-tu que c'est à lui que je fais allusion?"

Le fauteuil se retourna, et Asami planta son regard dans celui de Fei long, arborant un sourire joueur, négligé et séduisant. En cet instant, il était magnifique. Vêtu d'un costume noir et d'un gilet de soie pourpre, le chinois remarqua une nouvelle fois les billes d'onyx à ses poignets.

Fei long referma la porte derrière lui, et s'avança jusqu'au bureau. Las, il se laissa tomber dans un fauteuil.

"Laisses-moi rire...Tu as aussi choisi Akira pour son amour des perles noires? J'en serais presque flatté."

"Tu devrais. Mais ce n'est pas le cas. J'ai choisis Akira uniquement pour son talent aux échecs." ricana le yakuza en portant une cigarette à ses lèvres.

Fei long renversa la tête, et passa une main sur son visage. Il souriait.

"Excuses-moi."

"La liste est longue."

"Ma scène d'hier."

"...Ce genre de numéro est à tes risques et périls."

"Je sais."

Fei long baissa la tête, et regarda un instant ses mains. Pris d'une envie soudaine, il se leva, passa derrière le bureau et s'assit au pied du fauteuil du yakuza. Ce n'était pas un geste de soumission. Tout les deux le savait. C'était un réflexe de respect...de jeunesse aussi.

"Je parle de mieux en mieux japonais, n'est ce pas?" dit Fei long, incapable de détacher ses yeux de ceux de son amant.

Asami glissa une nouvelle cigarette entre ses lèvres.

"Je t'ai appris des mots qui ne devraient même pas exister dans un dictionnaire."

"Présomptueux."

Fei long repoussa lentement la main du yakuza qui s'était aventuré sur ses lèvres. Asami sourit. Le chinois avait gardé sa main dans la sienne. Ses yeux semblaient deux océans de noirceurs, froid comme la glace; deux personne au monde savait quel feu couvait derrière les apparences, et ils se tenaient l'un en face de l'autre.

"Je te l'ai dis, je dois partir."

"Pars donc. Tu n'es pas prisonnier."

"Bien sur que si."

Fei long releva la tête, et eu un sourire ironique, calculateur.

"Mais tu ne veux pas d'une bonne, n'est ce pas? Tu m'as pris avec toi parce que je suis un salaud et un meurtrier...Alors je dois faire honneur à ce choix."

Le chinois se redressa, et posa ses mains sur les genoux du yakuza. Il y appuya son front.

"Je suppose que tu veux autant que moi me voir officiellement prendre la tête de Baishe. Le chaos à en Chine n'a que trop duré."

"C'est vrai. Je crois même avoir perdu quelques centimes ces derniers temps."

"Je pars demain."

Asami écrasa sa cigarette à peine fumée dans un cendrier en cristal posé à sa droite. Il passa un instant ses doigts dans les cheveux de son protégé, dont le tête reposait toujours sur ses genoux.

"J'espère que j'aurais l'honneur de te voir pour ton...couronnement." ricana-t-il, moqueur.

"Tu tiens tant que ça à te pavaner au milieu des grands ponte de la pègre chinoise?"

"Plus que jamais. La mafia asiatique à grand besoin d'une réunion de famille." répondit doucement Asami en relevant la tête de Fei long.

Voyant que celui ci souriait, il l'embrassa à pleine bouche. Le chinois agrippa les mèches brunes et se pressa contre lui, le souffle court, le corps raidi par l'adrénaline.

Comment faire comprendre à quelqu'un l'amour du danger?

Non pas ce que le commun des mortels appelle le "goût du risque", non... Le véritable amour du danger, l'addiction à l'adrénaline, le besoin maladif de ressentir la peur... Une pathologie. L'envie irrépressible de sentir son coeur exploser, submergé par un afflux de sang; de sentir sa tête se fendre de douleur. Voila ce que Fei long ressentait lorsqu'il pressait ses lèvres sur celles d'Asami. Ce qu'il ressentait lorsqu'il se confondait avec cet être abject et magnifique.

Il lui avait dit la vérité, cette nuit là.

Ce n'était pas vraiment de l'amour. C'était de l'obsession.


"Liu-sama."

"..."

"Liu-sama!"

"...Akira.."

"Excusez moi de vous réveiller. Nous survolons Hong Kong, nous allons atterrir."

Fei long se redressa sur son fauteuil de cuir. Il regarda un instant sa ville par le hublot. Comment pouvait il se faire qu'elle n'ai pas changé, alors qu'il était devenu un autre homme...? Le chinois fronça les sourcils.

Ils n'avaient pas fait l'amour, cette nuit là.

Asami l'avait poussé jusqu'à son extrême limite, et laissé, affamé, le souffle court. Comme une leçon pour lui signifier à quel point le manque serait cruel, lui montrer à quel point il le dominait...Et que peu de temps ne passerait avant que le chinois ne revienne vers lui.

Fei long était dans un tel état de frustration qu'il en ressentait de la douleur.

...

Il retrouva sans plaisir son ancienne demeure, ses hommes et serviteurs inclinant la tête sur son passage. Il pouvait sentir leur regard sur lui comme une brûlure, à travers ces visages, ces attitudes qu'il surprenaient au hasard: jalousie...haine...respect...trouble...Voila ce qu'il trouvait en remontant l'allée principale de la demeure des Liu; la première fois depuis bientôt huit mois. Mais ce qui l'attendait serait autrement plus pénible que les réminiscences d'une blessure ou les ragots.

Arrivé au premier étage, Fei long hésita un centième de seconde avant de pousser à nouveau la porte du bureau de son frère. Tout était lourd de souvenirs et de crimes, dans cette vaste pièce aux rideaux rouge. L'espace d'un instant, le jeune chinois revit une silhouette s'écrouler à ses pieds. Une main effleura son poignet, presque tendrement, et des doigts tentèrent de se mêler aux siens. Fei long n'eut pas à se retourner pour savoir qu'il s'agissait de celle du jeune frère de Jin. Il retira violemment sa main.

"Ne me touche plus jamais!"

"...j...je vous prie de m'excuser."

Depuis qu'il avait posé le pied à Hong Kong, Fei long était de nouveau le chef d'une des triades les plus puissante d'Asie. Il n'avait pas de temps à perdre avec les malentendus, ou les familiarités que l'on se permettrait face à son jeune age. Il serait dur et cruel, autant qu'il le faudrait.

"Tu as 18 ans, Mei, n'est ce pas?"

"Oui maître."

"Tu es jeune...mais tu as demandé à entrer à mon service."

"Oui..."

"Tu es donc mon employé."

"J...je..."

"Mei?"

"C'est parfaitement clair." répondit le jeune garçon aux yeux vert, la voix légèrement tremblante.

Les cheveux de Fei long volèrent derrière lui lorsqu'il fit volte face et se dirigea vers la porte. Arrivé sur le seuil, il se retourna pour apercevoir le jeune chinois qui n'avait pas bougé.

"Nous allons déménager le bureau à l'étage"

"Bien maître. Je m'en occupe."

Le regard de Fei long s'attarda un instant sur les poings crispés de Mei. Il ne releva pas.

...

Lorsqu'il pénétra à nouveau dans son ancienne chambre, le chinois ferma à clef et s'adossa à la porte, presque essoufflé.

Il détestait cette maison. Elle le rendait malade. Physiquement.

Mais le manoir était un symbole du pouvoir de Baishe, il ne pouvait s'en séparer...Du moins dans l'immédiat. Dans une semaine aurait lieu l'une des plus importante soirée de sa vie, celle ou il prendrait officiellement la tête de l'organisation. Fei long ne craignait pas les attaques ou regards affamés des autres chefs de clan; Il s'était résolu à vivre sa vie avec un 9mm.

Ce qu'il craignait le plus, c'était Asami. Ses yeux, son machiavélisme, et son gout du sang.