Chapitre 15


Le lendemain soir; Tokyo

L'atmosphère enfumée du Sion dissimulait sans doute ce qui ne devait pas être vu.

Les hôtesses, créatures sublimes, riaient avec grâce à tous les humours; minaudant devant ce que Tokyo comptait de plus riche ou de plus dangereux.

De très belles femmes en kimono fumaient tranquillement, arborant négligemment un wakisashi à leur ceinture. Ces anee, ces chefs yakuza, étaient elles aussi particulièrement craintes et respectés; d'un simple regard, plusieurs jeunes hommes beau comme des dieux se précipitaient pour les servir et espérer un regard, une faveur.

Et au dessus, comme un marionnettiste, un regard d'or surveillait son univers; jouant avec ses pions comme sur un échiquier.

Asami avait délaissé momentanément sa contemplation pour un des salons privés du premier étage. Assis dans un vaste fauteuil, le mafieux était au téléphone et affichait un air sombre. Il faisait tourner négligemment les glaçons de son verre de whisky lorsque ses yeux exprimèrent soudain une légère surprise.

"Le frère de son ancien bras droit? Ah..." Le souvenir d'un jeune garçon aux yeux verts, entrevu lors d'un massacre dans la baie de Tokyo lui revient en mémoire. Il eu un léger rire : "Il l'a repoussé?"

...

"Tu l'as tué j'espère?"

...

"Parfait." fit le yakuza, s'adossant mollement à son fauteuil de cuir. Il fini son verre et d'une main saisit le paquet de cigarette sur la table de verre, face à lui, et la flamme d'un zippo éclaira un instant son sourire de chasseur.

"Je veux tout savoir. Qui il voit, ce qui qu'il fait, où il va, ce qu'il lit...et je veux un rapport au jour le jour sur l'activité de Baishe, dans le continent et à l'international."

A quelque millier de kilomètres, Akira acquiesçait d'un signe de tête.

"Ce sera fait, Asami-sama...Quand arriverez vous à HongKong, demain?"

...

"Certainement monsieur. Ah, une dernière chose...Liu-sama n'est pas dupe de mes entretiens avec vous. Il me demandera des précisions sur votre arrivée, nos effectifs...Que dois-je lui répondre?"

Asami renversa légèrement la tête en arrière, et exhala un nuage de fumée.

"Tu n'es pas un agent double, Akira. Je t'ai mis sous ses ordres, tu lui dois obéissance comme à moi même. Dis lui tout ce qu'il veux savoir."

"C'est parfaitement clair, monsieur."

"Encore un moment, Akira."

...

"S'il devait lui arriver quoi que ce soit..."

Les yeux du yakuza se rétrécirent, sa voix devint un murmure rauque et caressant.

"Tu n'aurais pas assez de l'éternité pour regretter d'être encore en vie."


Akira raccrocha avec un sourire.

Il savait bien ce qu'il risquait lorsqu'il avait accepté d'accompagner Fei long à Hong Kong, et plus encore lorsqu'il était devenu son bouclier. Il sortit du petit salon ou il s'était retiré, et rejoignit le bureau ou le jeune mafieux travaillait. Il n'aimait pas le laisser seul.

...

Lorsqu'il poussa la lourde porte en chêne, Fei long ne lui accorda même pas un regard et se contenta d'un soupir exaspéré.

"Comment va-t-il?"

"Parfaitement bien, monsieur."

"Il regarde de loin comment marchent mes affaires, je suppose..."

"C'est exact. Asami-sama m'a ordonné de le tenir informé quotidiennement de la situation de Baishe. Il m'a également ordonné de continuer à vous servir comme lui même, ce que je considère comme un honneur."

"Je te remercie, Akira. Cette situation est étrange, cependant."

"Certes."

"Tu serais à ma place...te ferais tu réellement confiance?"

"Très sincèrement, je ne possède aucune fierté mal placée. Vous savez parfaitement qu'a travers moi, c'est à Asami-sama que vous choisissez ou non d'accorder votre confiance, monsieur."

"..."

Fei long poussa un soupir et releva la tête. Il était vêtu simplement en cette soirée étrangement chaude de fin février; une fine chemise banche dont il avait relevé les manches et entrouvert le col, un pantalon anthracite.

La seule audace qu'il s'était permise ce soir étaient ses sublimes chaussures italiennes, pointues, blanches, mafieuses...arrogantes.

Il avait l'air fatigué, tendu, malgré tout; alors que s'accumulait pour lui les doutes et les responsabilités, Akira venait de mettre le doigt sur la nature si instable de ses sentiments.

Confiance...? Non. Jamais.

"J'ai été assez trahis pour ne plus croire en ce mot." répondit il en se replongeant dans ses dossiers.

"Quel age avez vous, monsieur?" demanda soudainement Akira, un léger sourire aux lèvres. Fei long leva un regard meurtrier vers son employé, prêt à lui faire ravaler sa grande gueule; mais curieux, il lui répondit:

"22 ans."

...

"J'aimerais que vous preniez conscience que vous ne devez votre statut qu'a vous même, Liu-sama."

"Vraiment?" répliqua Fei long, qui s'était replongé dans son travail.

"Oui. Asami vous a peut être pris sous sa protection, mais il ne l'a fait pour personne d'autre. Soyez conscient qu'un chef de clan de 20 ans serait déjà mort, si cela avait été un autre que vous."

"Gardes tes opinions pour toi Akira." répliqua sèchement Fei long.

"Veuillez m'excuser."


Vers minuit, le jeune mafieux poussa une sorte de soupir exaspéré et rejeta finalement sa tête en arrière en fixant le plafond, ses longs yeux noirs étrangement brillants dans la pénombre. Il avait l'air fatigué

Akira, qui était en train de nettoyer son arme, se leva.

"Puis je vous apporter du thé?"

"Avec plaisir."

Lorsque Akira revint, le chinois l'attendait au salon devant un échiquier. Il souriait.

"J'ai pensé qu'il était temps de régler nos comptes, Akira."

Surpris, le japonais releva un sourcil, interrogeant son maître du regard.

"Je n'aime pas que l'on fasse justice soi même."

"Je vois."

Le visage du japonais pris une expression plus noire, plus profonde que celle qu'il laissait d'habitude paraître. Il sourit, et posa devant Fei long une tasse de thé rouge.

"Pourquoi avoir tué Mei?"

...

"Pourquoi avoir tué Mei?" répéta tranquillement Fei long, respirant l'arôme enivrant du liquide carmin.

"Je me refuse à laisser votre vie aux mains du hasard, tout simplement."

"J'avais décidé de le laisser vivre. Ta justice se prétend meilleure que la mienne?"

"Votre justice s'exerce dans l'intérêt de Baishe. La mienne s'exerce dans le seul but de vous garder en vie."

"Akira..."

"Oui?"

"Il avait 18 ans."

"Et au moins autant de meurtres à son actif."

Fei long eu un regard sombre, et ne répondit rien.

Il bougea son premier pion en diagonale, sur le plateau en platine et en ivoire qu'il affectionnait particulièrement. Ils commencèrent à jouer, en silence, étrangement tendus et concentrés pour une simple partie.

Akira était bon.

Très bon.

Et pour Fei long, trouver un adversaire à sa mesure équivalait à une sensation proche de son addiction à l'adrénaline. Il eu un sourire malsain, presque gourmand en sentant l'excitation l'envahir.

Akira dévoila le premier sa stratégie en tentant une attaque à la découverte, sacrifiant au passage plusieurs de ses pions; Fei long eu un rire moqueur.

"Tu joues comme tu agis, décidément. »

Akira jeta un coup d'oeil à ses pièces sacrifiées, et bougea soudainement sa tour.

"Échec."

Fei long ne répondit rien et mis sa reine en défense, forçant Akira à reculer. Ils se prenaient au jeu, la partie dura plus de 4 h; le chinois la remporta par échec et mat. Exténué, il se leva, et passa lentement une main dans ses cheveux en observant Akira.

"Si tu agis à nouveau sans mon accord...Je n'attendrai pas l'approbation d'Asami pour te faire vivre un enfer."


"Aaah!"

Fei long se réveilla, encore frissonnant et en sueur. Il n'aurait pas su dire ou commençait l'érotisme ni où commençait le cauchemar. Il révait d'Asami, encore et encore, presque toutes les nuits. Il rêvait qu'il lui faisait l'amour, sauvagement.

Il avait réussi, cependant, à limiter sa présence à un coin de sa mémoire; il avait réussi à se plonger nuit et jours dans ses dossiers et les intrigues de Baishe.

Akira...Mei...tout pourtant le ramenait vers lui. Fei long n'était pas dupe.

Était-ce la fureur dans ses veines qui lui rappelait comme une torture ce sourire arrogant pour lequel il était prêt à tuer? Son ventre, ses reins, chacun de ses muscles semblait tendus jusqu'à la rupture. Sa main descendit instinctivement le long de son torse brûlant, s'aventurant toujours plus bas, mais ce n'est pas le sexe dressé qu'elles cherchaient à assouvir.

Fei long avait besoin de perdre le contrôle. Une fois. Encore une fois.

Lorsqu'il senti ses doigts en lui, sa tête bascula en arrière sous la puissance inouïe de cette sensation...Pour lui, une intrusion, mentale, physique...de la domination, et de la pure jouissance. Il n'était pas masochiste, mais perdre le contrôle...juste un instant.

Ses doigts longs et fins le faisait jouir aussi sûrement qu'un sexe d'homme parfois...Ces fois où il tuerait pour n'entrevoir ne serait ce que l'ombre d'un regard ambre se poser sur lui.

Deux doigts. Toujours plus, il en voulait toujours plus...Il gémit sans retenue en se souvenant de toutes ces nuits où il avait crié son plaisir sous le corps d'Asami. Il pourrait encore lui faire l'amour, sans doute...Si le chinois parvenait à survivre un jour de plus.

Sur le dos, haletant, les yeux fixes, Fei long se mordit le poignet jusqu'à sentir le goût du sang.

Il gémit de désir et de douleur, un gémissement qui ressemblait à un prénom.