Chapitre 17
Fei long tremblait.
Voila maintenant une demi heure qu'Asami l'avait quitté, le laissant épuisé, haletant sur le sol glacé de sa chambre...il n'avait pas réussi à se relever; il n'avait pas essayé, du reste.
Le jeune chinois avait pris du plaisir dans la souffrance, ce qui était assez rare pour qu'il se concentre sur cette étrange sensation qui l'envahissait. Asami l'avait marqué, au sens propre...Ils s'étaient surpris à vouloir se fondre totalement, irrémédiablement en l'autre, dans un ultime désir de possession.
"Quel égoïsme..." murmura-t-il.
Un regard sur la pendule le tira de ses pensées, et Fei long se releva, rompant avec la sensualité de son corps toujours frémissant...Le va et viens des berlines dans la cours le rappelait bien tard à ses obligations. Un coup d'oeil par la fenêtre lui fit constater que personne ne manquerait à l'appel cette nuit là.
Déjà les chefs de clans, les politiciens, protégés de Baishe, alliés ou ennemis; tous montaient à présent les marches du manoir. Fei long eu la vision fugace d'un bande de vautour assoiffés de pouvoir...ou de sang. On avait rarement vu une prise de pouvoir au profit d'un chef si jeune.
Fei long se retourna, ramassa la tunique noire et or qui gisait à terre, et s'enferma à nouveau dans la salle de bains.
Asami ne reparu au manoir des Liu que bien après 20h, comme l'exigeait son statut de PDG de la pègre.
Se faire attendre.
Et se faire remarquer.
Vers 20h30, sa limousine noire aux vitres fumées franchies les grilles du parc, accompagnés par deux berlines; sa garde rapprochée. Au total, une quinzaine d'homme l'accompagnait; têtes baissées, une expression tendue et concentrée sur le visage.
L'air autour du mafieux semblait se remplir de méfiance, et de danger imminent; Les regards se tournèrent instinctivement vers lui lorsqu' Akira ouvrit la porte et qu'il pénétra dans l'immense salle de réception.
Le japonais avait toujours su manier son assurance et sa nonchalance naturelle pour captiver les regards, et cette nuit une aura particulière se dégageait de lui. Celle d'une sauvagerie refoulée, d'un feu terrifiant masqué par un sourire moqueur.
Il portait ce soir là la tenue provocante d'un dandy, un de ses rares pieds de nez à la société. Les pans de sa longue redingote noire volaient derrière lui alors qu'il avançait tranquillement au milieu de la foule, laissant admirer non seulement sa beauté, mais son audace. La chemise était noire, les chaussures vernies...Une sublime écharpe de cachemire blanc flottait autour de son cou.
Les conversations reprirent peu à peu, et Asami se mêla à la foule, serrant quelques mains, échangeant les politesses d'usages. Il cherchait Fei long du regard, mais celui ci n'avait pas encore fait son apparition, comme si il utilisait la fébrilité du moment à son avantage.
Asami sourit.
"On retient bien sa leçon, n'est ce pas..." murmura-t-il.
Akira délaissa l'accueil des convives, et rejoignit rapidement le yakuza, s'inclinant brièvement devant lui
"Asami-sama. C'est un honneur de vous revoir."
Ce dernier eu un hochement de tête, et d'un regard embrassa l'assemblé; les gardes devant chaque portes, les issues probables, la baie vitrée.
Il eu un grognement.
"Un vrai tombeau... Akira. Prends tes hommes et surveilles Nakata. C'est de lui que viendront les ordres."
"Bien monsieur."
Akira se perdit dans la foule, discret comme une ombre, baissant la tête pour qu'on ne remarque pas le blanc si particulier de ses iris.
Kobayashi Nakata, lui, était cependant bien visible au centre de la pièce, et entouré de ses lieutenants; il riait avec affectation à une quelconque minauderie de la magnifique femme pendue à son bras. C'était un homme grand, plutôt bien fait, dont l'age commençait à peine à blanchir la chevelure.
Il n'était pas de ces yakuza violent et vulgaire, souvent auto-proclamés; C'était au contraire un chef d'une grande intelligence et d'un grand pouvoir... Une certaine éthique samurai, hérité du bushido* régnait d'ailleurs au sein du Kobayashi-kai de Ginza, dont Nakata était le garant.
Une rivalité existait entre lui et Asami...le pire étant le respect manifeste qu'ils se portaient. Sa volonté de faire tomber Fei long n'était teintée d'aucun vice, il s'agissait juste du monde de la mafia.
Des règles du jeu.
Akira se posta à quelques mètres de lui et planta dans sa nuque son regard pâle; Nakata se retourna instantanément et lui sourit, portant négligemment son verre à ses lèvres.
Décidemment, personne ne serait dupe ce soir.
...
Soudain, les conversations cessèrent et les regards se tournèrent vers l'immense escalier qui donnait sur le salon.
Fei long était apparu à son sommet, et jetait sur l'assistance un regard inquisiteur, une lueur un peu sauvage au fond de ses yeux noirs. Il descendit finalement l'escalier, une longue traîne de soie dorée dans son sillage. Le chinois paraissait étrangement irréel, le visage d'une trop grande perfection pour appartenir à la même espèce que cette marée humaine qui le dévorait des yeux.
Asami ne lui jeta pas un regard.
Il avait besoin de rester concentré. Plus que jamais.
Fei long continua de descendre les marches d'un pas lent, avec une étrange simplicité. Il n'avait jamais été aussi beau que ce soir là, vêtu de la tunique d'un empereur qui paraissait pourtant la moindre de ses parures. Il avait attaché ses cheveux en une longue queue de cheval, très haut sur le crâne à la manière traditionnelle; et selon l'usage des cérémonies chinoises une longue boucle d'oreille en fil d'or venait se perdre dans le creux de son cou.
Arrivé en bas des marches, il s'inclina profondément devant l'assemblée et prit brièvement la parole.
"C'est un honneur pour moi de tous vous accueillir en ma demeure. Je compte sur votre indulgence et votre bienveillance aujourd'hui comme dans l'avenir. Soyez remerciés."
Ses yeux se troublèrent lorsqu'ils croisèrent deux pierres couleurs d'ambres, l'espace fugace d'une seconde. Mais Fei long s'inclina à nouveau et franchi la dernière marche qui le séparait du reste des invités, un sourire de façade, un peu fou, un peu cruel étirant ses lèvres carmines.
"Comment se jeter à corps perdu dans ce qui vous répugne et vous attire le plus au monde...?" murmura-t-il pour lui même.
...
"Quelle splendeur, Fei laoban...Les réceptions de Baishe sont toujours des plus somptueuses. Vous êtes vous même d'une grande beauté, ce soir."
En une fraction de seconde, le chinois se composa un visage et se retourna avec un sourire vers la voix féminine qui l'interpellait.
"Venant d'une des plus grande beauté du continent, ce compliment me va droit au coeur." sourit il. "Vous êtes magnifique, Ame. Et comme toujours, vous régnez sur notre univers littéraire d'une main de maître."
"Vil flatteur..!"minauda la jeune femme. "Mais je ne vous volerais décidément pas la vedette ce soir, vous l'emportez! D'ailleurs...N'allez vous donc jamais afficher l'ombre d'une liaison?"
"Est ce une proposition?"
"Qui sait! Seriez vous intéressé...?" répondit la jeune femme en riant, "Mais je ne saurais pas vous gérer...Ne mentez pas, Fei laoban."
La magnifique chinoise perdit un instant son masque de mondaine, et planta ses grands yeux violets dans ceux de Fei long.
"Vous vomissez tous ceux qui se trouvent ici. Ne répondez pas, je suis journaliste et je remarque tout, déformation professionnelle. Je sais également qui fut responsable du massacre de Tokyo...qui a étouffé l'affaire..." elle tourna un instant son regard vers Asami, "...Et pourquoi il l'a fait."
Le jeune mafieux eu un sourire, et pinça légèrement les lèvres avant de répondre.
"Je bénis le ciel que vous soyez amoureuse de moi, Ame. Si vous n'étiez pas de mes amies, je croupirais certainement en prison..." déclara doucement Fei long, baisant doucement la main de la jeune femme.
Celle ci soupira.
"Vous m'avez eu...Pourquoi ne puis je rien vous refuser...?"
"Mais parce que je suis irrésistible."
"Et arrogant!"
"Est ce une manière de parler à Baishe?" sourit Fei long
"Ahh..."le jeune femme eu un léger rire de dépit. "Dire que je ne vous aurais jamais! Essayez de rester en vie ce soir, ces échanges avec vous me sont décidément indispensables!"
Elle s'éloigna de quelques pas, avant de se retourner:
"Vous jouez très bien le jeu. Continuez de faire bonne figure."
Fei long la regarda partir. Ame Xing, rédactrice en chef d'un des plus grand et influent quotidiens de la presse HongKongaise, était une de ses plus vieille amie.
La tradition des Triades pour l'intronisation d'un nouveau membre ou d'un chef était immuable et très codifié.
Au delà des mondanité, de la débauche de luxe, le rituel pour accueillir le nouveau "dragon" était une véritable cérémonie empreintes de vieilles croyances shinto.
Un moment en particulier rendait ce dernier vulnérable.
A genoux devant l'autel de ses ancêtres, le nouveau maître devait faire acte d'humilité en versant devant tous quelques gouttes de son propre sang. Fei long et Asami n'étaient pas dupes; Si effectivement Fei long devait mourir, cet instant précis le laisserait sans défense.
Le yakuza serra les dents.
Il s'approcha du chinois, qu'il ne pu s'empêcher de contempler un instant, et posa la main sur son épaule.
"Je me demande décidément qui tu a pu assassiner pour cette tenue."
Fei long se retourna vers lui, un sourire moqueur sur le visage.
"Tu serais surpris."
"Hmm."
Asami se rapprocha, et lui parla à voix basse.
"Je n'ai pas d'informations supplémentaires sur Nakata. Mais si quiconque doit agir contre toi ce soir, tu sais quand il le fera. Kirishima restera près de Nakata, Akira et ses hommes autour de toi."
Fei long le regarda, presque incrédule. Il sourit avec une certaine lassitude, et finit par prendre la parole.
"Ma dette envers toi ne cesse jamais d'augmenter. Mais reconnaître sa propre faiblesse est signe de sagesse, parait il."
Le chinois inclina la tête un instant.
"J'ai besoin de toi."murmura-t-il.
...
Vers minuit, chacun se tut lorsque Fei long réclama le silence, debout face à une sorte d'autel où brûlaient des encens. Magnifique dans sa tunique noire et or, il paraissait tranquille et sur de lui; dégageant cette aura de puissance qu'il avait gagné au contact d'Asami.
"Je vous suis reconnaissant de votre présence ici, aujourd'hui. Elle me témoigne votre soutient en des temps troublés, qui ont vu la prospérité de Baishe décliner avec la mort soudaine des membres de ma famille."
Fei long glissa sur l'assemblé un regard inquisiteur, cherchant à sonder chaque cœur, chaque esprit.
"J'ai toujours été très conscient des rumeurs qui ont courus, et courent encore à mon sujet..."
Un murmure parcouru l'assemblé.
"Mais en mon âme et conscience, je sais que la place qui est la mienne aujourd'hui n'est pas usurpée. Et je la soumet à votre jugement dans l'avenir."
Fei long avait bien négocié, et lorsque des applaudissements conclurent son discours, il s'inclina une nouvelle fois. Sans hâte ni lenteur, il se retourna et s'agenouilla face à l'autel.
Il incisa doucement son poignet, laissant goutter quelques perles vermeilles dans une petite coupe en or.
Un frissons d'angoisse et de douleur le parcouru soudain. Un pressentiment. Il s'était trompé.
Asami et lui s'étaient trompés.
Il y eu un mouvement discret, presque rien, un éclat de métal au fond de la pièce. Puis un coup de feu. Et le monde s'écroula.
