Chapitre 19


Chaque matin depuis bientôt une semaine, Fei long était profondément étonné de la bonne marche du monde.

Les mêmes informations sans intérêt, la politique, le cours du Yuan, et même les stars du moment; tout ça avait quelque chose de routinier et d'immuable. Alors que dans son monde à lui, Asami était en train de mourir.

Assis à son bureau, le chinois senti le souffle lui manquer. Il releva la tête et jeta un regard absent par la fenêtre, contemplant sans les voirs les sublimes jardins du manoir Liu. A quelque kilomètres de là, Asami était étendu dans ce lit qui serait probablement son cercueil.

Fei long était pâle, et avait les traits tendus de quelqu'un qui n'a que peu dormi.

Comment aurait il pu?

Voila.

Une semaine depuis qu'il était le nouveau visage de la pègre. Une semaine depuis qu'il régnait enfin sur la Chine au grand jour.

Fei long crispa les poings jusqu'à s'en faire blanchir les jointures. Il n'était décidément pas digne d'un tel sacrifice. Il revoyait cette scène sans cesse dans son esprit; sa prémonition, son impuissance, la panique...et Asami à terre, recouvert de sang.

On frappa soudain à la porte, et Akira entra sans permission.

"On les a trouvés, monsieur."

Fei long pivota dans son fauteuil.

"Kobayashi?"

"Oui. Ils ont visé trop haut, les yakuza eux même nous les ont servis sur un plateau."

"Combien de prisonniers?"

"Eh bien...Kobayashi et 2 de ses lieutenants- un japonais et un chinois- ainsi qu'une dizaines de ses hommes...Disons probablement les seuls qui lui sont restés fidèles."

Fei long fronça les sourcils.

"...un chinois, dis tu?"

"Tout à fait monsieur. Vous...voudriez l'interroger?"

"Avec grand plaisir..." murmura Fei long en se levant. Il passa devant le bureau, et s'appuya négligemment contre le bord en acajou. Il porta à ses lèvres un kiseru qu'il alluma tranquillement.

"Mais amènes-les moi tout les deux."

...

Akira revint quelques minutes plus tard, accompagnés de plusieurs hommes de Baishe et des deux otages qui paraissaient mal en point.

Ces derniers furent jetés sans ménagements aux pieds de Fei long, qui les força à relever la tête du bout de sa chaussure.

"Voyez vous ça..." ricana-t-il, Mon très cher ex-serviteur, Wang Li, ainsi que...Kimi no namae?" demanda-t-il en japonais à celui qui baissait les yeux.

L'autre ne répondit pas.

Fei long eu un rictus exaspéré, et sans plus hésiter lui tira une balle dans la tête.

"Je ne l'aurais pas fait graver sur ta tombe de toute façon."

Le jeune mafieux exhala une bouffée d'opium pur, dont il ne pouvait plus se passer, et retourna s'asseoir derrière son bureau.

...

Les hommes de Baishe ne cillèrent pas, et n'esquissèrent pas le moindre geste pour bouger le corps. Seul Wang-li, le traître de Baishe, poussa un léger cri et se mit à trembler de tout ses membres.

"Pitié.., murmura-t-il, en levant les yeux vers Fei long, Pitié maître!"

"Tu oses m'appeler maître?" gronda Fei long.

Le jeune mafieux ne pris aucun soin à achever Wang Li. Il cria longtemps.


Ses mains était un velours sur sa peau, le faisant gémir sans retenue.

Fei Long était insatiable, labourant de ses ongles le dos large et puissant d'Asami. Il respirait sur lui, en lui, cette odeur si particulière d'ambre et de musc qui lui vrillait les sens. Sa dépendance envers le japonais ne faisait que croître, jours après jours, heures après heures.

Il était à la fois son maître, son amant, son protecteur, son pire ennemi...Le chinois réprima un cri.

Il sentait la force déferlante de cet être face à lui, qui possédait et dominait chaque cellule de son corps.

"Regardes moi..." murmura Fei long, en agrippant les cheveux bruns.

Un ricanement lui répondit et ses doigts ne rencontrèrent plus que du vide.

"ASAMI!"

...

Fei long ouvrit les yeux, trempé de sueur. Seul dans son lit, il faisait chaque nuit le même cauchemar ironique et insupportable.

Il n'osait plus fermer les yeux de peur de revivre encore et encore cette impression d'extase névrotique qui le laissait vide, malade de désir et de désespoir. Il se leva, et alluma d'un geste fébrile son kiseru qu'il porta avidement à ses lèvres.

Il aspira rapidement plusieurs bouffées d'opium pur, jusqu'à ce que ses yeux se voilent, et que les traits tendus de son visage se relâchent dans l'oubli artificiel.

Et jusqu'à ce que ses larmes de fureurs et de culpabilité se tarissent.


"Fei long sama!"

Depuis plus d'une heure des coups de plus en plus insistants ébranlaient le montant de la porte, mais Fei long n'était pas en état de les entendre. Pour la première fois de toute sa vie, il n'arrivait pas à ordonner à son corps le moindre mouvement. Pour la première fois, il était allé trop loin.

"MAITRE! répondez!"

De nouveau des coups, un bref silence, et un finalement violent coup de feu explosa la serrure.

Akira entra en trombe, s'attendant manifestement à trouver ce qu'il trouva. Comme la plus macabre des mise en scène, le jeune chinois était à moitié mort; allongé presque nu sur le lit, ses cheveux détachés auréolaient de noir son torse et ses épaules.

Ses yeux d'onyx étaient grand ouverts, et ses lèvres pâles semblaient esquisser un sourire cruel.

Akira jura en japonais et se précipita. Sans aucune hésitation il gifla avec violence le jeune chinois, plusieurs fois, et lorsque les paupières de Fei long frémirent, il se tourna vers les quelques hommes de Baishe restés en arrière.

"Amenez moi de la naloxone! Elle bloquera les effets de l'opium! BOUGEZ!"

...

Resté seul avec son jeune maître, Akira poussa un soupir.

Il s'était demandé combien de temps Fei long allait tenir avant d'aller trop loin, combien de temps avant que le désespoir qui courait dans ses yeux noirs ne le rattrape. Lorsqu'il était devenu son bouclier, Akira avait très bien compris que son pire ennemi n'était pas forcément les balles.

Il remonta sur les épaules de Fei long le kimono de soie noire, et se pencha légèrement pour sentir le souffle ténu de sa respiration.

Rassuré, il hésita légèrement.

"...je pourrais vous haïr..." murmura-t-il en effleurant finalement de ses lèvres cette bouche qui s'offrait à lui.