Origine 27
Au même moment; Au dessus de la péninsule de Macao
Dans le jet qui les ramenait vers Hong Kong, Park SunHyoo scruta une nouvelle fois le visage indolent d'Akira, silencieux face à lui. Depuis qu'ils s'étaient retrouvé au petit matin sur le tarmac de l'aéroport, le japonais n'avait pas prononcé une seule parole.
« Maître ?»
« Hm ? »
« Y-a-t-il un problème? Aurais-je commis une erreur dans mon travail ? »
Akira soupira et reporta son attention sur le jeune coréen inclinant la tête en signe de dénégation.
« Non. Si j'ai l'air songeur, c'est que je pensais à la suite des évènements…Mais ça ne te concerne plus.»
« Merci monsieur, fit Park SunHyoo. Je voulais vous demander une faveur une fois mon contrat rempli; une simple question.»
« Je t'en prie.»
« Comment êtes-vous rentré au service de Liu-sama ? Ou plutôt pourquoi?»
Le japonais sourit. Si seulement lui même le savait…Etait-il tombé amoureux ou était ce une obsession ? Il n'avait jamais su faire la différence, dès qu'il s'agissait de Fei long.
« C'est une longue histoire. Disons que…Comme toi, j'ai senti à un moment que ma place était à ses côtés.»
« Ce n'est pas vraiment une réponse. »
« C'est vrai mais je suis désolé, je ne suis pas disposé à raconter ici mon histoire…Elle est trop longue et trop complexe.»
Le jeune coréen sourit et hocha la tête, tournant les yeux vers le ciel ou l'aube commençait à se dessiner. Il n'aurait su expliquer pourquoi, mais il se sentait bien. Profondément bien en présence d'Akira.
...
Quelques heures plus tard, alors que le jet amorçait sa descente vers Hong Kong, Park SunHyoo s'abandonnait doucement à l'ivresse que lui procurait le Maotai, cette liqueur de sorgho et de riz que venait de lui faire découvrir le japonais. Ce dernier eu un sourire.
« Tu n'as pas l'air de tenir beaucoup l'alcool. »
« Ahaha..Maître vous avez raison…Je devrait arrêter là…Ne me jugez pas trop sévèrement.»
« Ca va. Je te ramènerai au manoir en un seul morceau.»
Akira souriait. Ses traits habituellement si sévères se faisaient doux, apportant une langueur presque sensuelle à cet étrange personnage; ses yeux clairs pétillants de malice. C'était assez rare de le voir ainsi, et le jeune coréen se senti rougir. Akira n'était jamais aussi beau que lorsqu'il souriait... quelle belle découverte il venait de faire.
Park SunHyoo finit s'endormir, allongé sur plusieurs sièges, un bras derrière sa tête, l'air innocent comme un enfant.
"Étrange impression pour un assassin de cette envergure," ricana le japonais.
Il aimait bien ce jeune homme, amusé par la dualité qui régnait entre son esprit joueur et impulsif d'adolescent et ses talents de meurtriers. Il le regarda dormir un instant, s'attardant ici et là sur une mèche de cheveux, les muscles saillants sous le pull en cachemire noir, ses mains fines ou s'imprimaient des tatouages géographiques…C'était un très beau garçon.
Mais bientôt, il laissa son esprit retourner auprès de Fei long, et sur les plans dantesques qu'ils devraient désormais élaborer ensemble pour mettre Mikhaïl Arbatov hors d'état de nuire. Définitivement.
De retour au manoir, Akira dû porter lui même le jeune homme complètement ivre jusqu'au deuxième étage. Plutôt amusé par la situation, il l'emmena dans le petit salon rouge au bout du couloir et l'allongea sur la méridienne en velours.
« Allez...restes là. Et arranges-toi pour que Fei long ne te voit pas dans cet état. » murmura-t-il.
« Hmm… »
« Dors.»
Par SunHyoo ouvrit un instant les yeux, rendus brillants par l'ivresse.
« Ah…maître...»
Il leva sa main qu'il posa doucement sur la poitrine d'Akira, cherchant manifestement le contact de sa peau.
Le japonais le regarda sans comprendre et écarta son bras, mettant son geste sur le compte de l'alcool. Il se leva et sortit sans plus y penser, pressé de rejoindre Fei long, de le revoir... Un peu inquiet également, comme à chaque fois: car le jeune leader de Baishe tenait à lui, il le savait, mais de la pire manière qui soit.
Akira n'était pas aveugle, les sentiments de Fei long à son égard étaient un mélange de compassion, de désir, de gratitude pour lui être si fidèle…Et bien sur de satisfaction, cette satisfaction perverse de l'avoir poussé à la trahison. Eprouvait-il autre chose..?
Si la place dans son lit avait été facilement conquise, la place dans son cœur ne lui était peut-être pas destinée...Et pourtant, il était incapable de le quitter. Il aurait pu commettre un meurtre, dix, cent, ou même un génocide pour lui plaire.
Simplement…pour lui plaire.
« Tu es bien à plaindre, mon pauvre ami » murmura-t-il.
...
Le chinois l'attendait, mais Akira remarqua immédiatement que quelque chose en lui avait changé. Fei long semblait tendu, aux abois, même si il faisait tout pour masquer ses sentiments derrière un visage de marbre. La pièce elle même était différente, imprégné d'une aura différente de celle qui y régnait d'habitude. Ce parfum nouveau, qui donnait à l'air une saveur de cèdre et de musc…
«…Asami… » murmura Akira en observant les lieux.
Il se tourna vers Fei long, troublé.
« Il était ici n'est ce pas ?! Je le sens…ici, partout…, »
Il regarda un instant le jeune chinois, ses cheveux d'habitude si lisses légèrement emmêlés, ses lèvres trop rouges…
« …Et même sur toi.»
...
« Il était ici. »
Akira accusa le coup. Fei long le regardait, ses yeux noirs brûlants d'une lueur de défi, la respiration sifflante.
« Et alors ? »
Le japonais serra les poings, les mâchoires crispés. Son souffle s'accéléra alors qu'il essayait de se maîtriser, de ne pas sombrer dans la folie. Son jeune maître vit très clairement ses ongles s'enfoncer dans ses paumes, jusqu'à ce qu'une ombre rouge vienne tacher le bord de ses phalanges, mais Akira se redressa et joignit ses mains meurtries dans son dos.
« Alors rien. Veuillez m'excuser. »
Le regard fixe, immobile, il ne laissa plus rien transparaître et Fei long assit derrière son bureau reprit la parole.
« Je ne te dois pas d'explications pour ça. Bon travail à Macao…Akira… »
Il avait levé brusquement les yeux vers le japonais, assez rapidement pour surprendre un éclat de souffrance pure disparaître de iris pâle, et qu'il n'aurait jamais dû voir. La souffrance pure…Il ne la connaissait que trop bien, et en fut bouleversé. Tant de dépit, de résignation, et de douleur…Pour lui ? Mais au nom du ciel comment était-il capable de provoquer de tels sentiments ?
Comprenant qu'il avait été surpris, Akira se mordit les lèvres et détourna la tête.
« Poursuivez maître. »
Mais Fei long en était incapable. Assis derrière son bureau, il continuait de le fixer, prenant soudainement conscience de la profondeur des sentiments que le japonais éprouvait pour lui. C'était comme un coup en pleine poitrine, d'une puissance déferlante…Akira était amoureux de lui à en crever, il le voyait maintenant, sur son visage qui ne lui cachait plus rien.
Il porta ses doigts à ses lèvres et repensa à Asami, à la folie qu'il avait ressenti dans ses bras…cette journée avait bouleversé son monde tout entier, son corps, son esprit, et ses certitudes.
«…Akira…Je suis désolé.» murmura-t-il dans un souffle.
Le japonais ne répondit rien, surprit de voir le masque de Fei long se fissurer, se briser même...Que s'était-il donc passé avec le yakuza, qu'avait-il bien pu lui faire ?
« Je n'aurai jamais dû.. »
Le jeune mafieux enfoui son visage dans ses mains, et un long silence lui répondit. Le japonais s'approcha lentement, très lentement du bureau, et écarta tendrement les poignets de Fei long pour contempler ses traits. Mon Dieu, comme il était beau ainsi tourmenté, ses yeux brillants, ses lèvres pâles et entrouvertes…Qu'il fallait donc de maîtrise de soi pour ne pas en profiter à l'instant même...
Mais il se contenta de caresser les cheveux d'ébène, en murmurant :
« Il n'y a rien à pardonner. Je savais dans quoi je m'engageais à la première seconde ou j'ai posé les yeux sur toi; je savais…que tu ne serais probablement jamais à moi. Pardonnes-moi. C'est moi qui ai été fou.»
Akira tomba à genoux, front contre terre, implorant sa clémence et Fei long le regarda, profondément ému pour l'une des rares fois de sa vie. Il se leva et s'agenouilla face à lui, le forçant à relever la tête.
« Rin…wǒ de péngyǒu…»* murmura-t-il en mandarin.
« Reprenons les choses comme elles doivent être, Fei long…Je suis ton serviteur, je saurai le rester. »
Le chinois le regarda, les lèvres tremblantes.
« … »
Akira passa doucement sa main sur la joue de Fei long, et embrassa doucement ses lèvres pâles. Ce baiser serait leur dernier, ils le savaient.
Park SunHyoo se réveilla quelques heures plus tard, surprit de se retrouver au manoir. Son mal de tête lui donna une bonne indication sur l'origine de son amnésie, et il se maudit de sa conduite. Il devait retrouver Akira, s'excuser. Il se mit debout tant bien que mal, se servit un verre d'eau au bar, et jetant un coup d'œil à sa silhouette, décida d'aller d'abord se changer.
Son appartement était situé quelques rues plus au sud du manoir, et l'air frais venu de la mer qui lui fouetta le visage acheva de le remettre en forme. La façade de l'immeuble où il vivait était blanche et sobre, mais impeccablement entretenue- Il adorait son appartement, lui qui avait depuis toujours eu une vie de paria et de fugitif, enfin, possédait quelque chose qui s'apparentait à un foyer. Il passa sous un jet d'eau glacé et s'habilla en vitesse d'un pantalon de cuir noir, et d'un pull léger en cachemire.
Depuis qu'il travaillait pour Baishe, et qu'il n'avait plus eu à se soucier de ses finances, il s'était enfin constitué une garde robe qu'il voulait «digne de ce nom». Après tout, il n'avait personne d'autre que lui même à entretenir...Et il savait d'avance que sa vie serait courte. Autant profiter des milliers de dollars qui dormaient dans la doublure intérieure de son sac de voyage.
Il détacha ses cheveux qui balayèrent ses épaules, cacha son regard derrière une paire de Ray-bans et reparti pour le manoir, bien décidé à présenter ses excuses à Akira.
...
Il le trouva dans le même petit salon rouge, attablé devant une tasse de thé et un jeu d'échec auquel manifestement il jouait seul.
« Maître ? Auriez vous un moment à..»
« Je t'en prie, entre. »
Park SunHyoo referma la porte derrière lui, et s'approcha de la méridienne.
« Maître je tenais à m'excuser…Je me suis réveillé ici tout à l'heure, et je suppose que c'est vous qui m'avez porté…Pardonnez-moi ça ne se reproduira plus. » dit il en s'inclinant.
« Tu vas mieux ? »
Le coréen le regarda, surprit par tant de considération.
« Oui, merci. Je me méfierai de l'alcool chinois à l'av…Maître ! »
Le jeune assassin venait de remarquer le sang sur le jeu d'échec, et les paumes meurtries du japonais, qui maculaient d'ocre les pièces de nacre.
« Laisse. Ce n'est pas important. »
« Vous saignez… »
« J'AI DIT LAISSE! »
...
Akira avait perdu son calme, et le regardait à présent avec colère, symptôme d'un ressentiment qui ne lui était pas destiné.
Contre toute attente Park SunHyoo grogna de dépit et s'assit à ses côtés, laissant alors tomber son masque d'adolescent pour montrer au japonais son vrai visage. Un visage aux yeux inquisiteurs et puissants, ou l'on sentait la vie, l'intelligence. Un visage métamorphosé, où toute trace d'enfance avait irrémédiablement disparue.
« Je vais soignez ça, et ce n'est pas une proposition. »
« Ah...Voila ton vrai visage?. » soupira Akira en fermant les yeux. «Je suppose que je n'ai pas le choix.»
Le coréen revint quelques minutes plus tard avec de l'alcool et des bandages, et entreprit de désinfecter les plaies.
« Pourquoi vous êtes-vous infligé de pareilles coupures ? » demanda-t-il à mi-voix
« J'ai perdu quelqu'un.»
« Je suis désolé. »
Akira hocha la tête, alors que le jeune assassin enveloppait ses mains d'une fine bande de gaze. Park SunHyoo releva les yeux vers lui un instant, et osa une question qui lui brûlait les lèvres:
« Avez-vous une personne dans votre vie, maître ? »
Le japonais le regarda d'un air sévère, comme pour le punir d'avoir franchi trop vite les étapes de l'intimité. Puis il réfléchi. La réponse qui s'imposait à lui était incontestable.
« Non. »
Akira resta silencieux un long moment et le regarda, songeur, terminer les bandages des ses mains. Le coréen se leva bientôt, comprenant son besoin de solitude; mais avant de passer la porte la voix de son maître l'arrêta :
« Et toi Park SunHyoo, as-tu quelqu'un dans ta vie ? »
Le jeune homme eu un sourire charmeur, sur un visage qui reprenait doucement sa lumière enfantine.
« Non.. »
Il referma la porte, et au bout de quelque pas dans le couloir murmura :
« Mais je crois que je pourrais tomber amoureux de vous. »
*"..wǒ de péngyǒu"= mon ami...
