Origine 28


Cette nuit là, le jeune assassin fit un rêve qui le laissa troublé et frissonnant dans la chaleur de ses draps.

Abasourdi, il fixa le plafond pendant de longues minutes avant de reprendre conscience. Son corps était brulant, la bouche sèche, ses cheveux collés à son cou par la sueur…Il avait rêvé d'Akira. Il avait rêvé qu'ils faisaient l'amour, et jamais un rêve ne lui avait paru si réel, si dément, car il aurait juré avoir encore sur la langue la saveur de la peau de son maître.

« Sasang-e… (Mon Dieu..) » murmura-t-il.

Il se leva, tremblant, et se servit un verre d'eau, regardant paresseusement la baie de Hong-Kong par la fenêtre. Il n'était pas prêt pour ça...Il aimait jouer avec les sentiments, il aimait les aventures sans lendemains, mais Akira n'était définitivement pas ce type d'homme. D'ailleurs, personne n'aurait su dire qui il était…Sous les trais fins et ses boucles de cheveux noirs, on décelait l'intelligence, parfois emportée par un sourire, parfois par un éclair de cruauté. Qui serait assez fou pour se jeter dans la gueule d'un tel loup ?

Le jeune coréen soupira. Après tout, il n'avait jamais eu aucune prétention au bonheur.

Park SunHyoo ne voulait pas se laisser submerger par des sentiments inutiles, il aimait travailler pour Baishe, il aimait les surnoms qu'on lui donnait dans les couloirs, il aimait l'anonymat dans lequel Fei long le laissait vivre. Il n'avait jamais connu que cette existence, celle de la mafia, du sang, du meurtre, un monde où tout n'est que profit et plaisirs éphémères. Il n'avait jamais été assez stupide pour croire que son destin serait différent.

Assis sur le rebord de son balcon, les pieds dans le vide, il vida une bouteille de Jack Daniels

« Je devrais tenter ma chance…»


Au même moment, Lan Kwai Fong, Manoir Liu

Akira était pensif, assis à son bureau, tandis que les premières lueurs de l'aube se dessinaient à l'horizon. Cette vaste pièce, sobrement aménagé, donnait directement sur le parc à l'arrière du manoir; il l'avait personnellement demandée à Fei long. Il aimait ces jardins par dessus tout, et passait souvent de longues heures à admirer les cerisiers qui s'étendaient à perte de vue face à lui.

Il poussa un soupir et alluma une cigarette. En renversant la tête, il ferma les paupières dans un nuage de fumée. Qui aurait dit, quelques années auparavant, lorsqu'il était une des plus prometteuse recrue de la pègre japonaise, qu'il finirait ses jours en traitre, dans la disgrâce et le déshonneur?

Et cependant, il constata avec un sourire amer qu'il n'avait aucun remords.

Il avait aimé Fei long, il avait aimé être fou de lui, il avait aimé se sentir vivant à ses côté...Peu importait le reste, il ne regrettait pas cette trahison. Jamais il n'aurait connu ailleurs un corps plus sublime, une ivresse plus totale que celle qu'il avait ressentie lorsqu'il embrassait le jeune chef de Baishe.

Si le Fei long le rejetait définitivement, il partirait peut être à l'étranger, refaire sa vie en France, le pays de son père qu'il avait si peu connu. Mais il n'avait pas envie de fuir; l'idée de ne plus voir Fei long lui était intolérable, plus encore qu'une vie où il lui était inaccessible.

Il alluma une autre cigarette, et eu un sourire en apercevant son reflet dans la baie vitrée. Ses cheveux, qu'il n'avait pas coupés depuis son départ du japon, étaient devenus longs et balayaient désormais le haut de son dos. Cela lui donnait un air plus farouche, qu'il aimait assez. Vétu d'une simple chemise de lin blanc, aux manches remontées, il eu une regard pour les tatouages qui courraient sur ses bras; étrange parchemin de vie depuis son entrée dans la mafia.

«…»

Aucun être humain, hormis les yakuza, ne peuvent connaitre la souffrance de l'irezumi. Atroce, s'étendant sur des heures entières de tortures à l'aiguille, et ce pendant des années, jusqu'à ce que la tatouage soit parfaitement achevé. Pour les yakuza, cette douleur est comme un lien qui leur rappelle leurs frères, leur clan et leurs allégeances. Akira se souvint qu'il avait été un jour si arrogant et si fier de le porter... Aujourd'hui il aurait été prêt à s'arracher la peau.

Il aimait parfois s'imaginer une autre vie. Il aurait été journaliste peut être, un métier qui lui avait toujours plu..Il aurait surement aperçu Fei long au court d'un énième reportage sur les Triades, aurait eu le souffle coupé par sa beauté, se serait rapproché de lui, aurait succombé à son charme, aurait renié tout ses ideaux...Non. Rien n'aurait pu être différent, le destin en avait décidé ainsi.

Perdu dans ses pensées, les yeux fermés, il entendit la porte s'ouvrir doucement derrière lui.

Fei long le trouva ainsi, la tête reposée à l'arrière de son fauteuil, une cigarette négligemment glissée entre les lèvres. Il le contempla un instant…C'était bon de voir Akira ainsi, sans défense, sans masque, sans le trouble étrange inspiré par ces yeux pâles.

« Bonjour Fei long. »

« Je te croyais endormi. »

« Non…J'ai passé une mauvaise nuit. J'étais trop pressé de la voir finir. »

Fei long sourit, s'approcha et vint aux côtés d'Akira admirer le lever du soleil. Il restèrent ainsi un long moment, silencieux, jusqu'à ce que le jeune chinois ne reprenne la parole.

« J'ai passé une mauvaise nuit moi aussi. »

Akira leva les yeux, détaillant le profil de Fei long qui se découpait dans la semi obscurité. Il était sublime.

« Je souhaitais ne jamais vous avoir connu, ni toi ni lui. »

Fei long avait prononcé cette phrase tranquillement, comme une banale constatation, et le japonais prit son temps avant de lui répondre simplement :

« Je venais d'en arriver à la conclusion que le destin en avait décidé ainsi. »

Le chinois eu un léger rire et se tourna vers lui, toujours assis dans son fauteuil, détaillant sa chemise ouverte, et ses longues boucles de cheveux noirs.

« Tu es beau.»

« On trouve toujours attirant ce qu'on ne peut plus avoir. » répondit Akira, cynique. Il s'attendait à ce que Fei long s'offusque, mais le jeune chinois resta pensif un instant.

« Peut être, oui.» murmura-t-il simplement.

Le japonais resta un moment interdit, et baissa les yeux.

« Que tu es devenu sage Fei long... Tu te rappelles quand je suis rentré à ton service ? Tu vivais à Shinjuku comme un lion en cage. Et aujourd'hui l'adolescent rebelle est devenu bien plus qu'un homme…Je suis sous le charme.»

« Akira, toi aussi tu te laisse envouter par ce que tu ne peux plus avoir ? »

Le japonais poussa un soupir et se leva pour faire face à Fei long, le visage calme et les traits apaisés.

« Par ce que je n'ai jamais eu, ce n'est pas pareil. »

« Akira, je sais qu'il est trop tard, mais cette nuit, notre première, et toutes les autres...elles n'étaient pas dénuées de sens pour moi. Je voulais que tu le saches. »

« Je le sais »

En parlant, Fei long avait attiré japonais contre lui, passant délicatement ses doigts sous la chemise ouverte. Il respira dans son cou son odeur de cèdre, tandis qu'Akira fermait les yeux, penchant la tête en s'offrant davantage. Leurs lèvres se frôlèrent, brulantes, mais au moment de se rejoindre le japonais se dégageât.

Tout était fini désormais. La magie de l'instant était rompue, et le visage fermé, les yeux sombres, le jeune chinois se releva, jeta un coup d'œil au parc illuminé d'un soleil doré, et respira profondément. Rompre ainsi avec Akira lui déchirait le coeur, d'une blessure glacée qu'il n'avait encore jamais connue.

Lorsqu'il sorti de la pièce, la porte se referma sur ces incertitudes et ses doutes, et ce matin d'aout l'adolescent qu'il était disparu à jamais.

Resté seul, Akira se laissait doucement envahir par la mélancolie. Ce qu'il ne savait pas, c'était que depuis la nuit dernière sa mort valait désormais 1 million de dollars au sein de la mafia.


Un peu plus tard, un étage plus bas

Park Sunhyoo faisait les cent pas dans le salon rouge. En tant qu'assassin, il avait été mis immédiatement au courant du contrat sur la tête d'Akira. Ses réseaux étaient fiables, il n'avait aucun doute sur l'information. Un million...Quelqu'un voulait manifestement s'assurer que le travail serait fait, et avait les moyens de ses ambitions.

"Putain.."grogna-t-il.

Il se doutait que le contrat venait d'Arbatov, sans en être parfaitement certain. Tout ne collait pas...Pourquoi Akira, et pas plutôt une vendetta contre Baishe, ou même Fei long?

Il sentait que dans cette affaire quelque chose lui échappait, que des ramifications plus profondes étaient entrées en jeu. Il s'allongea dans la méridienne rouge, surpris d'y sentir encore l'odeur d'Akira, subtile, lointaine. Ce salon était un de ses endroit favori après tout, pas étonnant. Park ferma les yeux, essayant d'imaginer le japonais allongé à son tour sur cette méridienne rouge, et un éclat de désir traversa ses prunelles sombres. Non, Akira ne pouvait pas mourir sans qu'il l'ai possédé, songeât-il...

Cette pensée, malsaine, égoiste, lui laissa un goût amer dans la bouche.

...

Il se redressa en entendant des un bruit de pas proche de la porte. Qui pouvait venir ici si tôt dans la journée, alors que le manoir entier dormait encore. La porte s'ouvrit lentement et Park bondit sur ses pied.

"Fei Laoban!"

Le chef de Baishe le regarda, surprit:

"Park?...Que fais-tu ici?"

Le jeune coréen eu un sourire.

"Peut-être la même chose que vous, maître...Je recherchais le calme et la solitude. Je vais vous laisser, bien sur." dit il en se dirigeant vers la porte.

"Non, reste. Je ne te chasse pas."

"Mais.."

"A moins que ma compagnie ne te mette mal à l'aise." ricana Fei long

Park sourit et retourna s'asseoir:

"Absolument pas maître, au contraire."

Il s'assis à nouveau sur la méridienne, tandis que Fei long s'adossait à un large fauteuil à côté de lui, poussant un soupir las.

"Pourquoi ne me raconterais-tu pas ce qui occupe tes pensée Park, peut-être pourrais je faire quelque chose pour toi."

Le jeune coréen resta interdit, surprit et touché de la proposition de Fei long qui semblait être simplement bienveillante. Il pris un long moment pour répondre, hésitant, mais la douceur du visage de Fei long ce matin-là eu raison de ses craintes.

"Je suis soucieux au sujet d' Akira-san", maître."

Le jeune chinois haussa un sourcil, l'encourageant à poursuivre.

"J'ai..." Park SunHYoo choisit soigneusement ses mots "...appris que sa tête était mise à prix."

...

"Je sais."

"N'allez-vous rien faire, Fei Laoban?!"

"Je ne peux pas."

Cet aveux de la part du jeune chef de Baishe surprit Park, qui devinait qu'il n'y avait pourtant pas beaucoup d'obstacle à la toute puissance de Fei long.

"Mais il est votre bras droit! Vous ne pouvez pas le laisser mourir ainsi! Je connais ce milieu, maître, vous le savez...Dans moins d'une semaine il sera mort: au détour d'un rue, ici, dans son sommeil, dans son bureau, à vos côté peu importe..."

"Quelle est ta suggestion?"

"Rachetez ce contrat. Tout le monde a un prix...tout le monde." martela-t-il, le regard sévère.

"Je connais le prix, Park. Et..", Fei long réfléchi un moment,

"...je ne suis pas prêt à le payer."

La voix de Fei long avait tremblé, ses poings serrés, et Park vit un éclair de souffrance traverser les iris noirs. Son jeune maître semblait face à un cas de conscience, il le voyait, le sentait tant le chef de Baishe semblait fébrile.

Park eu un mouvement de recul, troublé par la révélation qu'il venait d'entendre. Il ne pouvait pas rester là.

"Je..je ne suis pas en mesure de vous juger maître." murmura-t-il en se levant. Il inclina le buste et quitta la pièce.

Resté seul, Fei long mis un temps fou avant de comprendre qu'une larme venait de couler sur son visage.