3 jours plus tard
Il était tôt encore, mais l'aube dorée de Hong Kong avait finalement laissé place à un jour de tempête. La pluie battante recouvrait la ville entière d'un épais brouillard lorsque l'on frappa deux coups secs à sa porte.
Personne ne frappait sèchement à la porte d'Asami, et le yakuza porta la main à son holster avant d'aller ouvrir.
Fei long était là, beau comme un dieu, haletant et ruisselant de pluie, les cheveux collés à son visage. Sa chemise devenue transparente ne cachait plus rien des courbes de son torse, et, comble de l'ironie, il souriait.
Il souriait comme un condamné, d'un rictus nerveux et changeant, qui laissait voir sa part d'ombre, sa cruauté, sa part de folie.
Ils se regardèrent un instant, mais soudain les yeux de Fei long se voilèrent, son sourire mourut sur ses lèvres et il s'écroula sur le sol.
...
Lorsqu'il se réveilla quelques heures plus tard, ses mains tremblaient et la sueur ruisselait dans son cou. Il tenta de se lever mais il fut pris de vertiges et retomba sur les draps. De dépit il serra les poings.
« Tu as 40 de fièvre, je ne ferai rien de stupide à ta place. »
Le yakuza l'observait depuis la fenêtre, pensif, une cigarette à la main. C'était probablement lui qui l'avait déshabillé et porté jusque dans son lit...Le chinois poussa un soupir, referma les yeux; et Asami se tourna à nouveau vers la baie vitrée d'où il contemplait la tempête qui faisait rage.
Lorsqu'il avait vu Fei long s'écrouler sur le sol, le yakuza ne pouvait le nier, son cœur avait manqué un battement.
Il avait pris son pouls, senti son front brulant...Le jeune chinois avait manifestement couru jusque chez lui sous la pluie battante. Il se doutait de ce qui l'avait conduit là. Allait-il le supplier d'épargner la vie d'Akira? Il avait été parfaitement clair quelques jours plus tôt, après la folie enfiévré de leur retrouvailles: Akira ou Baishe, Fei long n'avait qu'à choisir.
Asami devait se l'avouer, il brûlait d'un désir vulgaire de loger une balle entre les deux yeux de son ancien lieutenant. Il avait appris que le japonais était devenu l'amant de Fei long, et en avait conçu une rage et une jalousie qu'il n'aurait pas cru possible. Mais le hasard faisait finalement bien les choses. Fei long venait de lui donner une occasion en or de faire disparaître Akira, en le livrant en pâture à la vengeance du mafieux russe. Plus pervers encore, le jeune chef de Baishe n'aurait pas d'autre choix que de lui en être reconnaissant, car il est vrai qu'ainsi il serait facile de racheter sa vie auprès d'Arbatov, lui évitant une longue et fastidieuse guerre de clans.
La sombre mécanique qu'il avait mise en place s'enclenchait à merveille: Akira finalement, était un pion très utile à sacrifier. Le million de dollar qu'il avait résolu de payer pour sa mort lui paraissait une bagatelle, tant sa vengeance demandait à être assouvie...Car après tout, ce bâtard à moitié français lui avait dérobé un de ses biens les plus précieux.
"Rendez-vous en enfer, Akira." murmura le yakuza, les yeux étincelants, en écrasant sa cigarette dans le cendrier de la table basse.
Il délaissa ses sombres pensées pour rejoindre le lit où Fei long semblait dormir à nouveau, la respiration sifflante et irrégulière. Il ne bougea pas lorsque le yakuza posa la main sur son front, et le mafieux repensa alors à toutes les extrémités où il en était arrivé pour les beaux yeux de ce gamin capricieux.
Jamais il n'était passé aussi près de la mort que depuis qu'il connaissait Fei long, mais étrangement, il se sentait vivant comme jamais.
Dans quelque jours il allait avoir 30 ans, si tant est qu'il se souvenait encore de ses anniversaires. il sourit à cette pensée, et caressa un instant une mèche des cheveux noirs de son protégé. L'époque des jeux était révolue.
« …Asami…» murmura soudain Fei long d'une voix rauque.
Le yakuza ne répondit pas, continuant de caresser lentement les cheveux du jeune chinois. Ce dernier agrippa la main d'Asami et la porta à ses lèvres, un geste emplit d'une tendresse qui ne lui était pas coutumière.
« Je ne veux pas… » murmura-t-il.
« Tu ne veux pas quoi Fei long ? »
« …tomber amoureux. »
…
Un long silence lui répondit, et le yakuza ferma les yeux. Il ne voulait pas entendre ça.
« Tais toi. Tu es brûlant de fièvre. »
La main de Fei long se crispa autour de la sienne, ses yeux noirs se voilèrent.
« Salaud. »
Il agrippa la chemise du yakuza et le força à basculer sur le lit jusqu'à atteindre sa bouche. Ses lèvres se pressèrent avidement contre celles du japonais, brutalement, ses mains enserrant sa nuque.
Surpris, le yakuza accepta le baiser avant de le forcer à lâcher prise.
« Ca suffit. »
« Quoi…Même ça tu ne peux pas me le donner ? Je t'ai connu moins farouche. » murmura Fei long.
« Ce n'est pas le moment. »
Le jeune chinois se redressa lentement, jusqu'à s'asseoir sur le lit. Ses cheveux collaient à son cou, avant de tomber en cascade dans son dos. Il était pâle, à l'exception de ses lèvres rougies par la fièvre, et semblait mal en point.
« Asami…aujourd'hui, juste aujourd'hui… Pardonnes moi. Pour ma jeunesse, pour Akira,..»
Le yakuza resta silencieux devant une telle supplication, et Fei long retomba dans les oreillers, le visage défait, la respiration sifflante.
Alors doucement, Asami pris à son tour la main du jeune chinois dans la sienne et l'embrassa.
« Asami…je… »
« Tais toi.» murmura le yakuza en commençant d'ôter un à un les boutons de sa chemise.
Lorsqu'il sortit de la chambre, il croisa le médecin qui revenait contrôler l'état du chinois. Le vieil homme s'inclina profondément en voyant son patron, mais Asami l'attrapa violemment par le bras.
« Sensei, j'ai besoin que ce gamin dorme plusieurs heures, jusqu'à demain si possible. Faites le nécessaire. » dit il d'une voix sombre.
Le médecin bafouilla: « Mais…je..Il ne vaut mieux pas… »
« Sensei. »
« …Et bien ma foi, peut être que du laudanum… »
« Voilà. Du laudanum. »
Le yakuza eu un brusque sourire et lâcha le praticien avec une tape amicale sur la poitrine.
« Vous êtes indispensable sensei. »
Le médecin regarda son patron s'éloigner, une légère goutte de sueur perlant au coin de sa tempe; et comme si il sentait son regard dans son dos, Asami se retourna avec un sourire.
« Faites-en profiter votre famille. » lança-t-il avait de disparaître au bout du couloir . Le vieil homme le regarda sans comprendre.
Le soir même il retrouvait plus de 1000$ dans la poche de sa chemise.
Asami devait garder la présence de Fei long chez lui aussi secrète que possible, car il n'était pas son seul invité. Il jeta un coup d'oeil rapide à sa montre et fronça les sourcils.
Quelqu'un l'attendait déjà lorsqu'il pénétra dans le salon de l'étage inférieur, un personnage nonchalant tenant un verre dans une main, et un couteau de chasse dans l'autre.
« J'ai failli attendre. »
« Bonjour Mikhail. Les affaires, toujours.»
Asami referma la porte et prit le temps d'allumer une cigarette, tentant d'oublier un instant Fei long, son corps, et la brûlure de ses lèvres.
« J'imagine » grinça Mikhail Arbatov , en faisant doucement tourner le contenu de son verre.
« Pourquoi avais- tu besoin de me voir yakuza ? Mes conditions ont été pourtant suffisamment claires.»
« Justement. »
« Tu veux garder pour toi ton petit protégé, je suppose qu'il vaut le détour dans un lit, mais malgré tout le respect que j'ai pour toi Asami, il est ta faiblesse. Il te trahira. »
Le yakuza eu un léger rire.
« Je sais. »
Arbatov se tut, surpris d'entendre le japonais si serein.
« Il couche déja ailleurs il me semble, avec un ancien de chez toi...Alors tu devrais te réjouir,…Si tu me le livrait sur un plateau tu regagnerais ta place et ton honneur parmi les yakuzas. »
Asami se mit à rire, sincèrement amusé par l'emploi de ces termes à son égard. Il était terriblement séduisant quand il riait, et ses yeux d'or pétillaient d'intelligence.
« Allons Mikhail…Quel honneur ? Je ne me suis jamais intéressé à ce concept. Tout ce qui compte au monde est mon seul intérêt. »
« Je vois.»
Soudain le regard d'Asami devint sévère, et il se pencha en avant.
« J'ai placé 1 million de dollar sur la tête d'Akira, dit il lentement. Considère-le comme une preuve de mon amitié…et de ma bonne foi. »
Le jeune russe resta silencieux un moment, et posa à la fois son verre et le couteau avec lequel il jouait.
« J'apprécie. Mais je veux Fei long. »
« Nous ne sommes pas ici pour marchander la vie de Fei long. Il ne mourra pas, la dette est déja payée. »
Les yeux ambres du yakuza ne souffraient aucun refus, et il poursuivit :
"Tu as joué contre Fei long et tu as perdu, Mikhail. Tu ne devrait t'en prendre qu'a toi même.. Tu devrais même être reconnaissant qu'au nom de notre amitié je te livre la tête d'Akira. Mais si tu persistes à vouloir tuer Fei long je..»
« Qui te dis que je veux le tuer? »
...
Asami fronça les sourcils et releva lègerement la tête vers le sibèrien, surprit du sous-entendu qu'il percevait dans ses paroles.
"...Tu te moques de qui, Arbatov?"
Mais le jeune russe se pencha à son tour vers lui, un horrible sourire de chasseur au coin des lèvres. Ainsi, il était aussi effrayant que séduisant sous ses boucles blondes:
"Livre moi Fei long, Asami...Et en échange je t'offrirais Baishe."
" Un empire contre un seul homme? Tu y perds, je crois."
Mikhail inclina la tête et porta à ses lèvres le verre de whisky. Il pensa à Fei long, qu'il n'avait pas vu depuis si longtemps, et au souvenir vivace qu'il avait de lui. Sa haute silhouette dans un cheongsam en fil d'or, ses longs cheveux noirs, et sa stupéfiante beauté. Un frisson le parcouru.
"Je ne crois pas être perdant, non. "
Les yeux bleus du russe étincelaient de défi et tout les muscles de son corps semblaient prêt à bondir en avant, comme un félin. Lentement, il reprit le couteau de chasse posé sur la table et le fit négligemment tourner entre ses doigts. Asami le savait, l'orgueil du jeune mafieux était sa plus grande faiblesse. Si il voulait posséder Fei long, c'était uniquement par caprice et par provocation, il en était persuadé.
Mikhail était un homme à femme, voila qui était de notoriété publique...Il ne prendrait pas ses menaces au sérieux.
"Tu n'es pas de ce bord-là, Mikhail. Laisse tomber. Ou si tu veux faire de nouvelles expériences trouve-toi un joli garçon au bar en bas de la rue."
Contre toute attente, le russe explosa de rire. Il ne semblait pas le moins du monde insulté par le cynisme d'Asami, et pris même le temps de boire une nouvelle gorgée de whisky avant de poursuivre, les yeux brillants.
"Ahh...Asami. Comment t'en vouloir de jouer les chiens de garde, quand tu es prêt a dépenser 1 million pour buter le seul mec qui a osé l'approcher."
"Fais attention Mikhail."
"Écoutes, tu veux la vérité? Je crève de rage d'avoir perdu mon plus cher ami, et je ferais tomber Fei long de son piédestal pour cela, je te le garantie. Je le veux rampant à mes genoux...Et alors oui peut être que je serais magnanime. Et pour qui ce qui est de mes préférences, comme tu dis...Disons que ça sera ma plus belle, ma plus glorieuse exception."
Prononçant ces mots, il porta le couteau à ses lèvres et l'effleura légèrement, langoureux, ses yeux plongés dans ceux d'Asami en une silencieuse bataille.
"Ne me sous estime pas, Yakuza."
Là, à l'instant, Asami aurait volontiers logé une balle entre ces deux yeux bleus. Il en crevait d'envie, même.
Mais la famille Arbatov était ses plus proches collaborateurs sur le marché. Une guerre, déclenché pour une raison aussi triviale, n'était pas envisageable. Il alluma une nouvelle cigarette d'un geste un peu trop brusque.
« Je connais ta position, Mikhail. Tu es le dernier né d'une puissante famille mais tu es presque aussi jeune que Fei long, et si je ne m'abuse pas plus que lui tu n'as fait tes preuves. Or je vais te faire une proposition. Cette proposition fera de toi l'homme le plus riche de Russie, et sache que je ne ferai une telle offre qu'une seule fois. Si tu l'acceptes... » il exhala lentement la fumée bleu, ses yeux d'ambre inquisiteurs:
"...Tu renonces à lui."
« Ton carnet de chèque n'est pas assez remplis pour ce genre d'ambitions.» déclara aussitôt le jeune russe, moqueur.
Asami eu un sourire et porta la main vers sa poitrine. En une fraction de seconde Mikhail bondit, brandissant le couteau à deux doigts de sa gorge.
« Allons allons," gronda le yakuza, "...Calme-toi. J'ai envie de te tuer depuis déjà une demie-heure, je ne vais pas craquer maintenant.»
Il sorti de sa poche un simple carnet de cuir. Lentement, il écrivit un chiffre sur la première page, et posa le carnet sur la table avant de le pousser vers Arbatov.
Le russe s'en saisi, sceptique, et regarda Asami d'un air de défi avant de lire ce que le yakuza lui proposait.
Il y eu un instant de silence dans la pièce.
Ses lèvres s'entrouvrirent légèrement, et il réprima un frisson. Le japonais ne s'était pas moqué de lui, et la tentation du pouvoir qu'il obtiendrait avec un tel compte en banque était grande, il devait bien l'avouer. Elle courait dans ses veines comme du métal chauffé à blanc. L'orgueil, la reconnaissance, l'approbation de son père, la toute puissance...
« боже мой … (mon dieu)» murmura-t-il.
Asami écrasa sa cigarette dans le cendrier, et se leva l'air satisfait.
"Je prends ça pour un oui, Mikhail. Je n'aurai pas apprécié de rester sur un malentendu entre nous."
Troublé, Arbatov se leva à son tour, rangeant le couteau sous sa veste. Il jeta au passage un regard à la tempête qui faisait toujours rage sur Hong Kong, comme dans son coeur, à cet instant.
« Attend, yakuza. »
Asami se retourna, vaguement intrigué et l'expression du mafieux russe le surprit. Puissant, d'un bleu si parfait, il avait troqué son masque de play-boy pour un visage sombre ou l'on décelait cette fois l'intelligence.
« Je sais apprécier une offre généreuse lorsque j'en vois une, Asami. Mais...néanmoins... »
Le japonais fronça les sourcils.
«... Je me fous de ton argent. »
...
Mikhail se leva et s'approcha du japonais, qui le regardait cette fois avec un regard où la rage combattait sa froideur naturelle. Il avait sous-estimé ce gamin blond, et les yeux bleu semblaient le défier jusqu'au fin fond de son âme.
"Je veux Fei long. Je le veux et je l'aurais. Et toi... tu devrais juste rester en retrait et apprendre à partager." ricana le sibérien avec un cynisme indécent.
...
L'instant d'après la poing d'Asami s'écrasait sur sa mâchoire, l'envoyant valser quelques mètres plus loin.
Le yakuza ne s'était pas contrôlé et le coup était parti, précis, puissant; agissant par pure colère face à une provocation vulgaire. Il ne se reconnaissait plus. Mikhail lui se releva, l'arrogance faite homme, triomphant comme si il venait de remporter une victoire. Alors que le japonais l'observait, frémissant de rage, il prit le temps de masser un instant sa mâchoire endolorie.
"On est jaloux? Ça ne te ressemble pas. "
"Tu pousses trop loin ta chance, Arbatov."
"Tu as raison. Je m'en vais. Et tu sais...Fei long est un grand garçon. Tu ne seras pas toujours là pour surveiller ses arrières. Tu aurais dû accepter mon offre quand elle était sur la table. Quand je t'aurais pris à la fois Fei long et Baishe, c'est à mes pieds que tu te traîneras."
« Adieu Arbatov.» le coupa sèchement Asami.
Lorsque le mafieux russe quitta sa demeure, Asami retourna au chevet de Fei long.
Il dormait, plongé de force dans un sommeil artificiel, mais qui rendait son visage d'une beauté sculpturale à la seule lueur de la lune. Libérés de ses tourments, ses traits habituellement sévères se faisait doux, gardant ça et là une trace de jeunesse insouciante. Le yakuza fut un instant troublé de le voir si différent, et le trouva magnifique. Il sentit la possessivité l'envahir, tentaculaire, prenant le contrôle de son esprit, bouillonnant jusque dans ses veines. Pour l'homme qui dormait dans son lit ce soir-là, il aurait pu mettre toute l'Asie à feu et à sang.
Lentement, le yakuza dénoua le nœud de sa cravate qu'il laissa tomber sur le sol, déboutonna le col de sa chemise et s'allongea aux côtés de son jeune amant. Perdu dans ses sombres pensées, il s'endormit, se faisant violence pour ne pas le prendre dans ses bras.
