Faim.

Les jumeaux étaient affamés et combler ce manque était tout ce qui occupait leur pensée. Plus que les douleurs aux pieds, le froid de la nuit ou encore le fait qu'ils n'avaient plus ni maison ni parents. Ils avaient faim et étaient prêts à tout pour remplir leur estomac.

Il y a quelques jours, alors qu'ils passaient dans un autre village en ruine et en cendre, Osamu avait proposé de manger la jambe d'un cadavre laissé là, au bord de ce qui fut, un jour, une maison. Il était infesté de vers qui en faisait déjà leur repas. Atsumu avait hésité un moment avant de décider que non, ils ne mangeraient pas ça.

Maintenant, il regrettait un peu. Depuis le cadavre, ils n'avaient trouvé que quelques baies en traversant une forêt, rien d'autre. Pas un animal ou un fruit à se mettre sous la dent, absolument rien. Pour couper l'impression de vide dans leur estomac, ils n'avaient eu d'autre choix que de mâcher de l'écorce.

Aucun des deux frères ne pouvait se rappeler d'un temps où ils n'avaient pas eu faim. Même avant dans leur maison, quand leur mère leur préparait du pain, de la soupe ou un petit morceau de viande, ils avaient faim. Ils mangeaient mais jamais à leur faim.

Puis, il y eut la guerre. Leurs parents s'étaient inquiétés, la nourriture s'était faite encore plus rare, et un jour des soldats avaient débarqué, mis le feu aux habitations, tranché tout ce qui bougeait, prit tout ce qu'il y avait. Les jumeaux ne savaient plus comment ils s'en étaient sortis mais ils l'avaient fait. Depuis ils étaient affamés.

Chaque jour était pénible et éprouvant. Parfois Atsumu se demandait pourquoi ils continuaient à lutter pour leur survie. Ils n'avaient plus rien, plus de pays, plus de village, plus de parents, plus de nourriture. Puis son frère venait vers lui, souriant, les mains remplies de petits fruits, et peut-être que c'était suffisant, survivre pour ne pas laisser Osamu seul.

Quand les garçons trouvèrent les restes d'une bâtisse abandonnée, esseulée, ils décidèrent que c'était assez sûr pour y passer la nuit. Ce serait toujours mieux que de dormir à la belle étoile.

Pendant qu'Osamu partait chercher du petit bois et, peut-être, quelques fruits, son frère explora les alentours dans l'espoir de tomber sur un point d'eau. Avec de la chance, il trouverait un poisson, une grenouille ou un animal blessé, sans défense qu'ils pourraient cuire. Il découvrit un peu plus loin un petit ruisseau clair. Atsumu en profita pour remplir les petits récipients qu'il avait avec lui. Coup de veine, il dénicha un groupe de grenouilles vertes et réussit à en capturer quelques-unes.

Lorsqu'il rejoignit son jumeau avec ses trophées, ce dernier fut extatique. Il prit immédiatement les amphibiens pour les préparer tandis que l'aîné s'occupa du feu. Ils passèrent la soirée à savourer les cuisses de grenouilles et les mûres ramassées par Osamu avant d'éteindre le feu et de commencer leur nuit.

Le plus jeune des deux vint s'asseoir aux côtés de son frère, qui posa de suite sa tête contre son épaule. Le mur sur lequel ils s'appuyaient était froid et humide et le poids sur sa droite était plus lourd que d'habitude.

Dors. Je veille en premier.

D'accord. À tantôt.

En deux minutes, Atsumu s'était endormi contre son flanc et pendant plusieurs heures, il n'y eut que le hululement des chouettes et le bruissement des feuilles dans les arbres. En somme, une nuit tranquille. Il sentit ses paupières devenir pesantes et son attention s'effacer petit à petit. Il devait réveiller son frère avant de sombrer dans l'inconscience.

Soudain, il perçut un son étrange et régulier, puis lorsqu' il réalisa ce que c'était, toute sa somnolence s'évanouit en un instant. Osamu donna de faibles coups de coude à l'endormi.

'Tsumu. 'Tsumu, réveille-toi, chuchota le plus jeune.

Hm ?

Des pas.

La seconde suivante, Atsumu était éveillé, tendu contre lui. La fratrie resta immobile, silencieuse alors que les bruits de pas devenaient de plus en plus fort.

Depuis le début de leur péripétie, ils n'avaient jamais croisé quelqu'un guidé par de bonnes intentions. Mais par les temps qui courraient, ce n'était pas surprenant. Cela dit, ils préféraient éviter le contact avec d'autres personnes. Après tout, prudence est mère de sûreté.

Les jumeaux hésitaient. Fallait-il partir et risquer de se faire voir, ou rester là sans bouger et espérer ne pas se faire prendre. Durant leur hésitation, les pas s'approchèrent encore, ils étaient si près que la lumière de leur torche éclairait à quelques dizaines de mètres d'eux.

Puis il eut des murmures, lointains, incompréhensibles mais ça apprit une chose aux garçons, il y avait plus d'une personne dehors. Aucune chance qu'ils s'échappent, plus qu'à compter sur le fait que ces gens ne les remarquent pas.

Malheureusement, la fratrie n'était pas des plus chanceuses. La preuve en était : à peine une minute plus tard, ils étaient baignés dans la lumière et devant eux apparut un homme jeune, en uniforme, expression stoïque collée au visage.

— Aran ! Des enfants.

Sa voix était forte, probablement pour que ses coéquipiers l'entende et malgré ça, les jumeaux n'avaient pas saisi ce que l'homme avait dit. Il n'y avait rien de pire pour se sortir d'une situation que de ne pas la comprendre. Peu après, un autre arriva, bien plus grand que le premier, la peau mate.

— Qu'est que des enfants font ici ?

— Ils ont l'air maigre et épuisé. Ils viennent probablement de Procyon, ils ont dû passer la frontière sans s'en rendre compte. Il n'y a plus grand monde par ici avec la guerre voisine.

— Mais qu'est-ce qu'on fait, Shinsuke ? On ne peut pas les laisser là.

— Je sais, répondit le plus petit homme avec un léger soupir.

Osamu et Atsumu observaient la conversation avec anxiété. Pas un mot. Ils n'avaient pas compris un mot échangé durant la conversation. Est-ce que les hommes prévoyaient de les tuer ? De les capturer pour les revendre ? De les laisser agonisants après les avoir battus pour qu'ils pourrissent dans ces bois ?

— On les prend avec nous et on les entraîne.

— Tu es certain ? La dernière fois qu'on a ramené quelqu'un sans permission, tu-

— Approches-les. Je ne suis pas doué avec les enfants.

— Tu évites la question cap'tain.

L'homme à la peau sombre fit un pas vers eux et les garçons se crispèrent encore plus. Alors que le géant s'avança d'un autre pas, les jumeaux se jetèrent un regard, s'accordant sans un mot. Craintif mais le corps boosté à l'adrénaline, les enfants bondirent, l'un à droite, l'autre à gauche.

L'effet de surprise ne dura pas longtemps, et à peine lancé, la fratrie se fit attraper et resta bloquée par les bras des deux hommes. Alors c'était comme ça qu'ils allaient finir ? Plaqués au sol, à quelques mètres l'un de l'autre mais sans pouvoir se lancer un dernier regard, sans pouvoir se dire "à tout de suite".

Non, non, nonnonnon ! Cela ne pouvait pas se terminer comme ça ! Ce n'était pas possible !

'T- 'Tsumu !

'Samu !

Tendant leur bras l'un vers l'autre, les enfants tentèrent de se prendre les mains, d'être là l'un pour l'autre jusqu'à la fin.

— Il semblerait qu'il y ait une méprise sur nos intentions.

— Ça fait un moment que je n'ai plus pratiqué les langues de la région mais je devrais nous faire comprendre, déclara le grand homme avant de reprendre d'un ton hésitant. Salutations, nous vedrons. Ah non, c'est pas la bonne prononciation. Nous venons en paix. Nous ne vous voulons point de mal, juste vous porter secours. Nous avons les capacités pour vous nourrir, vous loger et vous apprendre à vous défendre. Nous voudrions que vous nous suiviez.

Le choc qui frappa les jumeaux les laissa bouche bée un court instant avant qu'Atsumu ne leur réponde sèchement :

Évidemment ! C'est si évident ! Moi aussi, quand je veux aider quelqu'un je le plaque au sol !

Pourquoi tu leur réponds comme ça ? S'ils veulent nous donner un toit et de la bouffe, laisses-les faire ! Idiot !

Je sais pas si tu as remarqué, mais on est toujours à leur merci ! Rien te dit qu'ils ne mentent pas !

— Qu'est-ce qu'ils disent ?

— Je ne suis pas sûr, ils parlent trop vite, avoua le basané légèrement déçu tandis que les jumeaux se chamaillaient encore. Mais je pense qu'ils veulent qu'on les lâche.

— Seulement s'ils nous suivent.

Aran s'éclaircit la gorge pour attirer l'attention des enfants, ils réagirent à peine préférant s'envoyer des insultes. L'homme réitéra son acte, d'une voix plus forte.

Ahem ! Réellement, nous ne souhaitons que vous aider. Si vous acceptez de nous suivre, nous pourrons, dès lors, vous libérez du sol.

Piège ! Tu le sais très bien.

Et alors ? J-

Non, non, non. Nous ne voulons pas piéger toi et lui ! Nous faisons partie des soldats d'élites de l'Empire, nous voulons uniquement vous porter secours.

J'ai faim 'Tsumu, et ils nous proposent un toit et de la nourriture alors je vais les suivre. Tant pis si c'est un piège, je veux plus vivre comme ça.

Atsumu déglutit, lui non plus ne voulait plus de cette vie mais de là à faire confiance à deux inconnus. . . Qui de surcroît se baladaient dans les bois au beau milieu de la nuit et qui proclamaient être des soldats impériaux, eurg.

Ne vois pas ça comme de la confiance. On va juste les utiliser pour survivre, rien d'autre.

Très bien ! D'accord, on les suit.

Mais ne pense plus jamais à me laisser derrière, ajouta-t-il mentalement. La seconde suivant leur accord, le poids sur les jumeaux disparus. Ils se relevèrent avec difficulté, refusant la main tendue par les hommes.

Cette nuit changea leur vie à jamais, pour le meilleur comme pour le pire.


La vie dans l'Empire était simple, facile, ridiculement aisée. Depuis leur arrivée, les deux frères avaient pu le constater à de nombreuses reprises. C'en était presque honteux, la manière dont les gens d'ici vivaient, dans l'opulence et l'ignorance volontaire ou non.

Personne ne parlait de guerre ou seulement pour critiquer les politiques voisines. La famine n'existait pas, la nourriture étant toujours abondante. L'eau coulait sans fin dans les villes comme les compagnes, malgré le soleil qui inondait les terres la majorité du temps. Les rires remplissaient les rues jour et nuit.

L'empire était un havre de paix, un morceau de paradis sur terre, loin des problèmes et des guerres. Du moins, c'était ce qu'avaient constaté les jumeaux.

Depuis qu'ils avaient suivi les chevaliers, leur vie avait grandement changé. Leurs journées jusqu'alors composées principalement de recherche de vivres et de marche, épuisantes et éprouvantes, étaient devenues des journées calmes, rythmées par l'entraînement rigoureux mais où ils ne manquaient de rien.

Les premiers mois après leur arrivée, les deux frères avaient hésité à repartir, à quitter l'Empire. Ils avaient repris des forces et n'avaient aucune attache, aucune raison de rester. D'un autre côté, ces quelques mois leur avait donné un aperçu du confort que pouvait leur offrir cette vie : trois repas par jour, un lit douillet, personne qui tente de vous sauter dessus pour vous tuer et manger vos restes.

En plus, la langue était facile à apprendre et ils pouvaient déjà communiquer sans trop de problème. Puis, il y avait Kita et Aran qui continuaient de prendre de leurs nouvelles. Alors Atsumu et Osamu avaient choisi de rester, de s'entraîner pour entrer sous les ordres des deux hommes qui avaient sauvé leur vie.

La formation était dure, impitoyable mais la fratrie trouvait ça bien plus aisé que de ressentir la faim à chaque instant. Certains nobliaux se plaignaient, Atsumu les trouvait stupide et leur disait, Osamu préférait éviter les remontrances. Ainsi les jours s'écoulaient, forgeant aux deux frères une réputation de solitaires acharnés, qui passaient la majorité de leur temps sur les terrains d'exercices.

Quand ils n'étaient qu'en tête à tête, les deux étrangers traînaient avec un autre expatrié, un peu plus jeune qu'eux, arrivé dans les mêmes conditions et resté pour les mêmes raisons.

Les trois adolescents s'accordaient sur beaucoup de points et leur amitié n'en fut que renforcée au fil des ans. Sans qu'ils ne s'en rendent compte, leur apprentissage arrivait à sa fin, signant la fin d'une époque.

Osamu soupira, perché dans un arbre, il observait les rues bondées de la capitale. À l'ombre, son frère, couché contre le tronc en contrebas, faisait une sieste. Le va-et-vient de la foule était encore plus important que d'habitude étant donné les festivités qui se terminaient. Il n'était pas certain de ce qu'ils fêtaient, un dieu, un anniversaire ou une réussite quelconque, ça lui importait peu, il voulait juste se reposer.

Seul problème, les habitudes avaient la vie dure, même après plusieurs années, il était incapable de ne pas veiller quand son jumeau dormait. C'était certainement stupide mais il sentait toujours le besoin de rester éveillé, en alerte, comme quand ils étaient seuls et en danger permanent. Il savait qu'Atsumu faisait pareil, ça leur donnait une impression de sécurité en plus.

— Hey ! Les gars !

Le jeune en hauteur tourna son attention vers l'apprenti qui venait vers eux. Il perçut son frère bouger un peu, il se réveillait. Osamu descendit de l'arbre et se posta devant le dormeur.

— Suna ? Qu'est-ce qui se passe ?

— Kita veut vous voir.

— Pourquoi ? demanda Atsumu avec une voix du matin.

— Que veux-tu que j'en sache ? Vous botter les fesses ? Vous féliciter ? Aucune idée et puis qui peut savoir ce qui passe par la tête de Kita.

Les deux jeunes aux traits identiques se jetèrent un regard méfiant, Kita les cherchait rarement et quand il les cherchait ce n'était pas bon signe. Suna fit demi-tour et la fratrie le suivit sans histoire.

Le trajet était loin d'être long et en quelques minutes à peine le trio rejoignit le bureau du capitaine. Sur le chemin, Atsumu ne put empêcher ses yeux de se diriger vers le terrain d'entraînement, totalement déserté. Techniquement, c'était un jour de repos mais de manière générale, il y avait quand même une ou deux personnes qui venaient pratiquer. Mais aujourd'hui, il n'y avait personne. Ils devraient en profiter, quoi qu'en dise ses muscles fatigués.

Dès leur premier entraînement, l'aîné des deux frères avait aimé tenir une arme, été séduit par l'idée de pouvoir se défendre mais surtout de ne plus être faible.

Chaque jour, sans aucune exception, il exécutait la routine de base avant d'affronter Osamu en duel ou frapper des heures durant les mannequins d'exercices. S'entraîner avait toujours permis à Atsumu de se vider la tête, de se reconcentrer sur ce qu'il voulait ou simplement réfléchir plus posément.

Alors si en plus, il n'y avait aucun paresseux, incompétent ou idiot dans les parages, il allait passer sa soirée à perfectionner ses gestes, sans être déranger. Perfection.

Quand ils arrivèrent à destination, Suna toqua trois fois avant de s'éclipser, les laissant seuls face à leur destin. Une voix leur dit d'entrer et les jeunes s'exécutèrent, poussant l'élégante porte.

Assis à son bureau, Kita les salua sans les regarder, finissant de lire des documents, très certainement importants. Quelques secondes plus tard, les papiers furent abandonnés et le capitaine se leva pour rejoindre ses protégés. Il leur offrir un petit sourire avant de parler :

— Félicitations. Votre performance hier était remarquable.

La grimace qui déforma le visage d'Atsumu montra tout son désaccord, il n'y avait eu aucun challenge avant la finale. Et cette dernière, contre son jumeau, il l'avait perdue. Ça avait été un long combat, éprouvant, excitant, sensationnel mais à la fin, il avait perdu. Était-ce son endurance qui lui avait fait défaut, sa technique pas assez affûtée ou peut-être sa force physique ? En tout cas, rien qu'un entraînement adapté ne pourrait pas arrangé.

— Au vu des talents et de la combativité dont vous avez fait preuve, il n'y a aucun doute quant à votre entrée parmi nous.

Une vague de fierté monta chez les jumeaux. L'homme qui les avait sauvé, qui leur avait offert une nouvelle vie, reconnaissait leurs efforts. Bientôt, ils seraient sous ses ordres, rien ne pouvait rendre les deux adolescents plus heureux. Les réjouissances intérieurs des garçons s'arrêta bien vite en voyant la mine sérieuse du capitaine des forces d'élite.

— Il y a un problème ?

Kita leva son regard vers eux, son sourire maintenant effacé, comme s'il n'avait jamais été présent.

— La cérémonie aura lieu dans deux jours, en présence de tous les nobles importants de l'Empire ainsi que la famille impériale, donc-

— Ne t'inquiètes pas, Kita. On fera attention à ne pas faire de gaffe, assura le cadet des deux frères.

— Ce n'est pas ce qui me préoccupe. Je sais très bien que même vous, vous n'êtes pas assez inconscients pour faire une scène devant l'empereur. Non, ce qui m'inquiète, c'est votre serment.

Les jumeaux levèrent un sourcil, curieux. Ils avaient entendu les entraîneurs leur parler d'un serment mais, pour être honnête, ils n'avaient jamais été très attentifs. L'homme en face d'eux sembla le comprendre et soupira avant de reprendre.

— Votre serment : la promesse solennelle faite envers l'Empire et l'Empereur. La briser peut, au mieux, vous trainer dans la disgrâce de l'empereur et ses sujets, au pire, amener à votre exécution. C'est l'Empereur qui va choisir vos serments. Généralement, ce n'est rien de très complexe ou contraignant. Le mien, par exemple, est de ne jamais rien faire qui pourrait nuire à l'Empire ou ses habitants.

Le regard du plus âgé se posa sur eux, scrutant une quelconque réaction, ils n'en n'eurent aucune. Peut-être qu'ils auraient dû être plus attentifs quand on leur en avait parlé. C'était gros comme entrave, la décision d'une vie, certainement trop lourd pour deux gamins de quinze ans, mais les jumeaux n'étaient pas du genre à regretter une décision.

— Ce n'est pas très dérangeant comme serment mais d'autres sont plus. . . farfelus. Michinari n'est pas autorisé à commencer un combat. Ren, lui, ne peut pas être envoyé seul en mission à l'étranger. Mais ce n'est pas le pire, l'Empereur est parfois prit dans ses délires et certains en font les frais. J'ignore si vous avez remarqué mais Aran n'a pas la permission de porter d'armes dans l'enceinte du palais ou de lever la main sur un sujet impérial.

— Quoi ! Mais Aran est l'un des meilleurs !

— Je sais, c'est pour ça que je suis préoccupé par les vôtres.

Un silence suivit l'aveu du capitaine. Des dizaines de questions passèrent dans l'esprit des frères, des centaines de réflexions qu'ils n'arrivaient pas à rendre cohérentes. Après une longue minute, Osamu réussit enfin à composer une phrase à peu près potable.

— Et tu sais quels seront nos serments ?

L'homme tourna la tête vers ses papiers, en réarrangeant certains avant de répondre.

— J'ai une idée, en effet.

— Et quelle est-elle ? demanda l'autre jumeau.

— Ces derniers temps, l'Empereur est très soucieux, surtout vis-à-vis de la sécurité de son fils. Je pense qu'il pourrait faire de vous ses gardes.

Atsumu et son frère se regardèrent.

— Les gardes du prince ?


Face aux portes finement décorées attendaient les deux nouveaux gardes impériaux. Aujourd'hui était le jour où ils rencontraient officiellement le prince. Pas qu'ils lui aient déjà parlé avant, ils l'avaient juste aperçu quelques fois lors de festivals ou de cérémonies, toujours souriant et joyeux.

Mais quand les portes s'ouvrirent enfin, l'illusion prit fin. Le petit prince était assis sur l'appui fenêtre, avec un air esseulé, triste, en total opposition avec son entrain habituel. Son attention, portée sur un livre qu'il avait en main, ne fut pas perturbée par l'arrivée des deux frères. Ces derniers s'avancèrent, légèrement intimidés, par le prince ou par l'idée de faire une erreur entraînant leur mort. Eux seuls le savaient.

Néanmoins, au bout de plusieurs minutes d'ignorance, Atsumu perdit patience. Ils n'étaient pas là pour faire partie des meubles, rester debout toute la journée sans un bruit du moins, ce n'était pas ce qu'il voulait.

Son cadet lui donna un coup dans les côtes en le voyant prêt à s'emporter devant une figure aussi importante que l'héritier de l'Empire. Il répliqua par un regard meurtrier sur lequel Osamu ne s'attarda même pas. Le plus calme des jumeaux, en apparence, préféra s'introduire au garçon à la chevelure de feu.

— Bonjour, Votre Altesse. À partir de ce jour, nous serons vos gardes.

Sans même leur accorder rien qu'un coup d'œil, l'héritier marqua la page de l'ouvrage et le ferma d'un geste vif. Il se leva, posa le livre sur son bureau avant de s'arrêter devant ses gardes.

Le prince était plus petit que ce à quoi ils s'étaient attendus, mais quand ses yeux ambrés tombèrent sur eux, ils se retrouvèrent hypnotisé par leur beauté, incapable de bouger et plus à nu que jamais. Même face à Kita, ils n'avaient jamais ressenti ça.

— Vos noms.

— A-Atsumu, répondit l'aîné des deux frères, maudissant son bégaiement.

Osamu choisit d'inspirer avant de répondre au prince, évitant de trébucher sur son propre prénom. Atsumu le traita mentalement de tricheur.

— Très bien. Atsumu, Osamu, vous pouvez m'appeler Shoyo. Je ne veux plus entendre des choses comme "Votre Altesse", "Mon prince" ou autre. . . au moins quand nous sommes seuls.

Pour la première fois depuis leur arrivée, Shoyo sourit mais ça ressemblait à tout sauf à un sourire sincère ou heureux. Il n'avait pas l'air d'apprécier la situation, et il n'était pas le seul.

— Maintenant que les présentations sont faites, je vais retourner à ma lecture et vous, le membre de la famille impériale marqua une pause, fit un vague geste de la main vers eux. Allez faire ce pour quoi mon père vous a envoyé, j'imagine.

Ensuite le silence revint dans la pièce, le petit rouquin s'installa sur le confortable siège de son bureau tandis que les gardes se postèrent de part et d'autre des portes. Une minute passa, puis dix, et encore plus, la fratrie commençait sérieusement à s'ennuyer. Ce n'était pas leur genre de rester immobile des heures durant, et rapidement détailler chaque recoin de salle ne suffit plus à Atsumu. Il fit craquer ses doigts, son cou, il donnerait n'importe quoi pour sortir de là ou bouger un peu.

De son côté Osamu ne s'en sortait pas beaucoup mieux, il avait déjà baillé six fois depuis qu'ils étaient rentrés. Il était à deux doigts de s'endormir debout. Ce n'était pas vraiment qu'il avait imaginé la vie de garde impériale palpitante et pleine de danger, mais là, c'était d'un ennui. Si seulement il pouvait-

— Vous savez que vous n'êtes pas obligé d'être tout les deux là en permanence ? Alors, au lieu de gigoter dans tout les sens, vous pourriez, je ne sais pas, aller dehors, explorer les alentours mais, dans tous les cas, arrêter de me déranger !

De toute évidence, le prince n'appréciait pas leur présence. Pourtant ils n'avaient encore rien fait pour justifier ce sentiment chez le plus jeune. Peu importe, pensèrent les jumeaux, s'il veut nous détester sans raison, on peut très bien faire pareil.

— Votre Altesse, dit Atsumu avec un sourire malicieux. Où sont les toilettes ?

Shoyo eut, l'espace d'un instant, une grimace avant de soupirer.

— Tu sors, vas sur la gauche, c'est la troisième porte sur la droite.

Ce fut au tour du plus âgé de froncer les sourcils, il avait espéré une réaction plus importante face à son impertinence. Il fit claquer sa langue avant de sortir du bureau. Au moins, il avait gagné un peu de temps loin de l'étouffante atmosphère qui entourait le prince.

Pendant qu'il vagabondait dans les couloirs déserts, son frère se retrouva seul avec l'héritier, dans la même ambiance invivable qu'avant. Pourtant il avait de plus en plus de mal à détacher ses yeux de la peau porcelaine du plus jeune. Il n'en voyait pas une grande partie mais le peu dévoilé par les vêtements du rouquin suffisait à lui montrer qu'elle était immaculée, sans marque et certainement tendre au toucher.

Puis son regard tomba sur les mains du prince dont les mouvements lents et réguliers l'envoutaient. Ses doigts fins faisaient glisser sa plume sur le papier. Le garde aurait préféré qu'ils glissent sur sa peau.

Avalant sa salive, Osamu tenta d'enfouir ses pensées, ce n'était pas le genre de chose qu'il avait le droit d'envier. N'empêche, il voudrait bien goûter à cette peau, et y laisser des traces, la marquer comme la sienne l'était, faire descendre Shoyo à leur niveau. Quel dommage, son serment exigeait de lui le contraire.

Au bout d'un moment, l'autre jumeau finit par revenir et la matinée se poursuivit sans autre événement notable. Les deux noirauds restèrent plantés comme des poteaux, à s'ennuyer plus qu'autre chose pendant que le prince écrivait sans cesse.

Plus les heures passaient et plus les deux gardes sentaient la faim les gagner progressivement. Le temps du repas était dépassé depuis un moment et pour les jumeaux, louper un repas était pire que la mort. Ils n'étaient cependant pas en droit de demander à leur protégé d'aller manger ni même quand il comptait y aller.

Alors ils patientaient, statiques, dans le même silence qui les enveloppait depuis leur arrivée.

Quelqu'un toqua, les sortant de leur torpeur. En alerte, ils attendaient une réaction, un ordre du prince mais rien ne vint, il restait plongé dans ses papiers.

— Le repas est là, ainsi que du courrier, dit une voix féminine étouffée par l'épais bois des portes. Je viendrai récupérer le chariot à quatorze heure moins le quart. Bon appétit.

Ils entendirent à peine les pas s'éloigner, notant au passage qu'il leur faudrait être plus attentif au cas où ce serait des intrus et non des domestiques qui arrivent. Malgré l'annonce de la servante, le jeune héritier ne fit pas un geste. S'interrogeant d'un regard, les deux frères hésitaient sur leur future action. Était-ce à eux d'aller chercher le chariot ? Ils n'étaient pas des domestiques mais ils pouvaient laisser le prince se charger de ça, non ?

Faisant reculer bruyamment son siège, le rouquin se leva et alla lui-même ouvrir la porte avant de tirer la desserte dans la pièce. Toujours dans un silence de plus en plus lourd, il posa le plateau sur la table basse puis s'installa en face et révéla l'assiette bien garnie cachée sous la cloche.

En un instant, une délicieuse odeur envahit l'espace faisant saliver les jumeaux. Leur estomac grognèrent de mécontentement, ils avaient faim et voulaient dévorer ce qui dégageait cet alléchant parfum.

Malheureusement, ils ne voyaient pas d'autre plateau sur le chariot et ils n'avaient toujours aucune idée de quand ils pourraient se rassasier. Alors, puisqu'ils n'avaient pas d'autre choix, ils regardèrent le rouquin couper lentement sa viande, mâcher longuement chaque bouchée, tentant d'imaginer le goût de ce mets.

C'était de la torture de voir quelqu'un savourer un plat quand eux n'avaient rien à se mettre sous la dent. Les sensations de leur enfance revinrent en force, toutes ces journées où ils n'avaient rien d'autre à manger que des brindilles et de la boue. Est-ce que leur quotidien allaient redevenir semblable ? Des journées interminables, avec pour seule compagnie la faim et des discussions silencieuses - plus un prince pour qui ils semblaient inexistants - et pour seule différence le fait d'avoir une réserve de nourriture pas trop loin dans laquelle ils pourraient se faufiler.

Cela n'était pas une perspective d'avenir des plus réjouissantes pour la fratrie. Ils pourraient toujours trouver un moyen pour aller voir Kita et se plaindre un peu, pour faire changer cette histoire d'abstinence non-volontaire.

Le prince finit par retourner derrière son bureau, abandonnant son assiette encore à moitié pleine. L'amertume des plus grands face à cette quasi injure les poussa à dévisager méchamment le membre de la famille impériale. Comment osait-il ! Comment osait-il gaspiller autant de nourriture et juste retourner à ses affaires comme s'il n'y avait pas deux affamés dans la pièce !

Après quelques minutes sans mouvement, Shoyo releva la tête de ses papiers et fixa curieusement les gardes.

— Qu'est-ce qu'il se passe ? Vous ne mangez pas ? demanda-t-il en désignant d'un geste du menton les restes de son repas.

Une nouvelle fois, les frères échangèrent un regard, empli de bien plus de surprise et curiosité que les précédents.

— Pour nous ? s'assura le cadet des jumeaux.

— Vous voyez d'autres personnes dans la pièce ?

Le petit sourire qui naissait sur les lèvres du plus jeune semblait beaucoup plus sincère et rieur que le précédent et il lui convenait tellement mieux aussi. Comme paralysés par l'air amical presque candide du rouquin en total opposition avec l'apathie dont il avait fait preuve jusqu'à présent, les jumeaux restèrent figés devant l'aura nouvelle de l'héritier.

— Mangez ! Sinon, ça sera froid.

Sortant de leur état second, les soldats se jetèrent sur l'assiette. Les premières bouchées s'enchaînèrent, leur permettant d'enfin satisfaire leur estomac puis une fois l'impression de vide comblée, les saveurs se déversèrent dans leur bouche. La viande douce et marinée, tranchante avec les féculents plus salés sans pour autant briser l'harmonie du plat. C'était délicieux, exquis, la meilleure cuisine qu'ils aient jamais eu l'occasion de goûter.

Lorsqu'ils eurent fini de manger, ils débarrassèrent le plateau et hésitèrent un instant à remercier le prince. Après tout, c'était normal de nourrir ses employés mais le garçon assis en face d'eux n'avait aucune obligation envers eux, encore moins celle de partager son propre repas.

Pendant qu'Atsumu se triturait les méninges, Osamu préféra renvoyer le chariot dans le couloir.

— Attends !

Une fois de plus, la voix du garçon qu'ils protégeaient résonna dans l'étude, les surprenant. Shoyo s'approcha de la déserte, y déposa une dizaine d'enveloppes avant de s'installer dans un fauteuil, invitant l'autre garde à faire de même.

En poussant le chariot dehors, Osamu remarqua un petit mot coincé sous le plateau. Dans une écriture impeccable était noté : "Mes gardes aussi ont besoin de manger". Il rejoignit son frère sur le canapé, ignorant au mieux les feux d'artifice que la phrase faisait vibrer en lui.


Voilà pour le 1er chapitre ^^

J'espère qu'il vous a plu!

Quelques petites infos que je n'ai pas pu glisser dans le texte :

- Kita et Aran ont environ 10 ans de plus que dans l'œuvre originale
- Aran est polyglotte, le seule problème, c'est qu'il a très peu l'occasion de pratiquer, d'où ses erreurs en parlant
- Les jumeaux ont environ 8~9 ans au début de ce récit
- Ils ont été choisis pour être les gardes impérieux car ils sont les meilleurs de leur génération

Le prochain chapitre arrive vite.