Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis l'entrée en service des deux frères auprès du jeune prince. Des mois calmes, sans particularité si ce n'est celle d'apprivoiser un nouveau rythme de vie.

Au début, ça avait été complexe de s'adapter, surtout niveau sommeil, avec leur incapacité de dormir en même temps. Les nuits étaient plus courtes et ils n'avaient pas l'occasion de récupérer durant la journée. Tout s'était arrangé quand Shoyo leur avait proposé de faire des siestes, assurant que ça ne le dérangeait pas le moins du monde.

Au fil des mois, ils avaient réussi à mieux cerner le garçon qu'ils protégeaient, et leurs premières impressions - celles d'un garçon froid et assez prétentieux - se sont vite révélées fausses. C'était facile de voir que le prince se souciait sincèrement des autres. Lorsqu'ils croisaient des domestiques ou d'autres gardes, il était toujours polis, toujours des bonjours et des mercis, jamais de plaintes, même devant un travail mal fait ce qui, au passage, énervait énormément les jumeaux. Un travail raté était normalement à refaire par des personnes plus compétentes peut-être, mais Shoyo n'avait jamais un mot de trop, que des encouragements et des conseils.

De plus en plus, le fils de l'Empereur se montrait curieux à leur égard et ils le lui rendaient bien, même si c'était encore dérangeant de questionner le prince. - Kita leur avait appris à tenir leur langue en présence des nobles et cette habitude avait du mal à disparaître. À moins que ça ne soit l'aura que dégageait le rouquin - Heureusement pour eux, Shoyo semblait enclin à parler de lui.

C'était au cours de ces conversations qu'ils découvrirent que l'héritier n'avait plus quitté le palais depuis ses douze ans et qu'il avait eu beaucoup d'autres gardes avant eux qui avaient fini par partir. Les frères avaient du mal à comprendre ce qui avait pu se passer pour que ces incapables s'en aillent. Garder le prince n'avait rien de difficile ou d'insupportable, c'était plutôt tout l'inverse. Des journées où leurs seuls réelles préoccupations étaient le menu et les sujets de conversations avec Shoyo.

Évidemment, ils faisaient également leur travail mais, en toute honnêteté, il y avait peu de menaces et en plus, ils passaient leurs journées dans l'endroit le plus sécurisé de tout l'Empire. Donc oui, rapidement, leurs priorités avaient changé, passant d'une protection sans faille à se rapprocher du prince impérial, en savoir plus sur lui. Et le nombre d'occasions n'était pas ce qu'il manquait.

Encore maintenant, alors qu'ils se retrouvaient dans le bureau du plus jeune, la fratrie avait une nouvelle opportunité. Ils n'étaient qu'eux trois et généralement, personne ne venait les déranger.

Comme d'habitude, Shoyo rédigeait des lettres, assis à son imposant bureau. Comme d'habitude, Osamu était fasciné par la beauté de l'adolescent face à lui, observant chacun de ses gestes ou admirant les rayons de soleil qui sublimaient ses cheveux roux.

Parfois, le cadet de la fratrie avait du mal à rester attentif durant leur conversation. Quand, par exemple, les yeux ambrés du prince se posaient sur lui et que, lui, s'y noyait volontier. Ou encore quand son regard tombait sur ses lèvres impériales et que les seules pensées qui subsistaient dans son esprit étaient à quel point il voulait les goûter, les maltraiter ou comment il désirait que ces lèvres parcourent son corps.

Lorsqu'il revenait à la réalité, souvent à cause des appels à répétition de son frère ou du prince, il devait intervenir dans une discussion dont il ignorait les cinq à dix dernières minutes. Alors le garde bredouillait une excuse : il était très fatigué et dormait mal ces temps-ci, c'était pour ça. Il ignorait si son jumeau y croyait ou pas mais puisque Shoyo lui offrait une expression inquiète et un petit "Tu es sûr que ça va ? Tu ne veux pas dormir un peu ?", ce que pensait Atsumu n'avait aucune importance.

— Dis, Shoyo, qu'est-c'que t'écris dans toutes ces lettres ?

La question de son frère attira son attention ainsi que celle du rouquin qui leva brusquement la tête de ses papiers avant de fixer son garde, confus. Adorable. Il fallut plusieurs secondes au plus jeune pour réagir, et avec des gestes enthousiastes et vifs, il répondit à l'aîné.

— Eh bien, tu vois, ce sont des. . . propositions de négociations ? J'imagine. Celle-ci est pour Capella et celle-là pour Schedar et j'en ai envoyé à toutes les autres nations voisines.

— Propositions de négociations ? répéta Atsumu, dubitatif. Ça serait pas plus simple d'aller là-bas et de négocier direct ?

— Si, certainement. Mais le plus sûr pour nous reste d'envoyer un message et si le destinataire est prêt à ouvrir la discussion, là on peut envisager des négociations. Rien ne nous pousse à risquer la vie d'une délégation au cas où la nation se révèle hostile envers nous.

— D'accord, mais pourquoi c'est toi, 'fin l'Empire, qui initie le contact ? Vous êtes riches et prospères, vous avez pas b'soins de ce genre de trucs.

Sa remarque amena sur lui le regard de Shoyo et, une nouvelle fois, il sentit son corps chauffer mais n'en laissa rien paraître. Le fils de l'Empereur lui sourit mais pas avec ce sourire joyeux ou joueur qu'il avait eu l'habitude de voir ces derniers temps. Non, c'était un sourire mélancolique, un peu distant.

— C'est vrai, l'Empire n'a pas besoin de ces accords mais ils sont essentiels pour nos voisins et leur population. Le fait que ce soit moi qui initie le contact permet d'établir un rapport moins désavantageux. Ce n'est pas eux qui demandent de l'aide, c'est nous qui la proposons.

— Ça change rien.

— Ça change tout, répliqua le prince. Peut-être pas sur le papier, d'accord. Mais dans les faits, les pays se sentent plus en droit de négocier et plus écoutés.

— Ok, admettons ce point. Qu'est-ce que l'Empire y gagne ? J'comprends vraiment pas pourquoi tu consacres autant d'temps à ça.

— Hé bien, il y a plusieurs raisons : chaque accord a des clauses de non-agressions. Avec nous, bien sûr, mais également avec nos alliés.

Il ne faut que quelques secondes pour que les jumeaux réalisent ce qu'impliquait le plus jeune. Ils se figèrent un instant, même l'idée leur semblait irréalisable, impossible.

— Une paix universelle. . . lâcha Atsumu sans pouvoir le croire.

— C'est pas possible ! Personne n'acceptera des conditions pareilles ! Les gens sont trop avides pour ne pas se taper sur la gueule !

— 'Samu !

— Je sais, les coupa l'héritier. Je sais que ça ne sera pas simple. Cependant, nous sommes l'Empire. L'Empire qui, en quinze ans, n'a pas perdu une seule bataille. Qui en quinze ans, n'a plus connu ni sécheresse, ni moisson. L'Empire connu pour être béni des Dieux. Personne en ce monde ne peut nous tenir tête, et les dirigeants de toutes nations ne pourront laisser leur peuple périr sous le coup des guerres ou de la faim. S'ils veulent survivre, ils accepteront notre main tendue.

Les deux orphelins savaient très bien que les dirigeants laissaient leur peuple souffrir de la famine en se gavant dans leur palais bien protégé, que parfois il y avait des révoltes pour renverser ces dirigeants mais surtout que les voisins en profitaient pour tout dérober. Ils savaient aussi que Shoyo n'était pas comme ça, qu'il avait de la considération pour chaque être vivant. Peut-être que Shoyo pourrait amener la paix sur le monde et ça, ça serait sublime.

— Mais pourquoi maintenant ?

— Oui, ça serait plus simple pour toi de rédiger ces accords en tant qu'empereur.

— Pourquoi attendre ?

Osamu lança un regard incertain à son frère qui lui répondit d'un geste identique.

— Des gens meurent de faim, de froid, dans des guerres stupides. Et j'ai le pouvoir de leur donner de la nourriture, du bois et la paix. Pour quelle raison je ne devrais pas le faire tout de suite ? Pour quelle raison je devrais attendre d'être empereur ?

Les jumeaux se jetèrent un autre coup d'œil, ils étaient sur la même longueur d'onde.

— Aucune, répondirent-ils d'une seule voix.


L'air était frais, les feuilles des arbres prenaient une couleur orangeâtre, les journées se faisaient courtes, tout autour d'eux annonçait que l'automne était là. Ce n'était pas pour autant que le soleil se cachait, chaque journée était agréable.

Aujourd'hui, Shoyo avait annoncé vouloir passer l'après-midi dehors alors, après le repas, ils étaient sortis. Ils s'étaient promenés un peu dans les jardins réservés au prince, avant de se poser sous un arbre. Tandis que le rouquin lisait - encore - un nouveau livre, les deux autres adolescents s'ennuyaient ferme.

— Vous n'êtes pas obligés de rester collés à moi comme ça, vous savez.

— Il fait assez froid, et- et tu es plutôt chaud.

— huhu, je connais un autre moyen de se réchauffer !

— A-Ah oui ? demanda Atsumu.

Malgré la fraîcheur environnante, il pouvait sentir ses oreilles devenir plus brûlantes que jamais. Elles étaient probablement rouges aussi et ce n'était pas une bonne nouvelle. La voix amusée de Shoyo n'était pas censée lui donner l'impression de bouillir de l'intérieur.

— De l'exercice ! Ça fait longtemps que vous ne vous êtes pas entraînés, non ?

— Ça va pas déranger ta lecture ? intervint Osamu en étirant ses bras.

— Non, j'aime vous regarder combattre. Il y a cette lueur dans vos yeux, cette envie de vaincre et vos gestes sont si précis que j'ai l'impression que vous dansez. C'est un très beau spectacle.

Sans un mot, les gardes se redressèrent, firent quelques pas, s'éloignant autant de Shoyo que l'un de l'autre. Ils dégainèrent leur lames, se fixèrent un instant avant de s'élancer vers leur adversaire.

Essayant de ne pas penser à leur unique spectateur, les frères esquivaient et rendaient chaque coup, tentaient de prendre le dessus sur l'autre sans pour autant y arriver. Chacun de leur affrontement laissait transparaître toute leur force, toute leur vivacité d'esprit et toute leur détermination. Aucun ne voulait abandonner, aucun ne voulait voir l'autre gagner.

Lorsque le premier duel se finit, le perdant contesta et il y en eut un deuxième puis un troisième et encore un autre, un dernier parce qu'ils étaient à égalité et qu'il fallait un gagnant. Mais à la fin du combat, il y eut de nouveau contestation ainsi qu'un sixième affrontement.

— Il va falloir rentrer, les gars. C'est bientôt l'heure de manger.

La mention de nourriture capta immédiatement l'attention des deux compétiteurs ainsi que celle de leur estomac.

— Mais Shoyo, on peut pas finir ex-aequo ! Faut qu'on se départage !

— Vous pourrez toujours continuer demain.

— Oui, demain, c'est bien. Tu auras enfin la preuve que je suis meilleur que toi mais en attendant je commence vraiment à avoir faim.

Sur le chemin pour rejoindre l'intérieur du palais, alors que le plus jeune complimentait leurs techniques et leurs skills, une question traversa l'esprit d'Atsumu.

— Tu n'as jamais appris à te battre ?

Ralentissant le rythme de ses pas, le prince verrouilla leur regard une seconde à peine avant de baisser la tête.

— Si, j'ai les bases mais j'ai arrêté les entraînements, il y a plusieurs années.

Les gardes se parlèrent sans un mot. C'était étrange qu'un membre de la famille impériale ne soit pas formé aux arts du combat, même la jeune princesse suivait des cours - les jumeaux se rappelaient même l'avoir vue, à plusieurs reprise, sur les terrains d'entraînement - mais peut-être que le prince, avec ces idées de paix, n'avait pas jugé bon de continuer sa formation.

— J'aimais vraiment ça, c'était un défouloir sans pareil. C'est devenu beaucoup moins satisfaisant quand j'ai réalisé que personne n'osait se battre sérieusement face à moi.

— Pourquoi ?

— Tout le monde avait peur des retombées qu'il subirait si, par malheur, je venais à être blessé. C'était plus simple pour eux de me laisser gagner sans histoire.

Une nouvelle fois, les jumeaux se checkèrent d'un coup d'œil avant de parler ensemble :

— Tu pourrais te joindre à nous.

— Je n'ai clairement pas votre niveau.

— On commencera doucement.

— Et, avec nous en prof, tu atteindras vite les sommets.

— Yep, en deux semaines, tu pourras mettre une raclée à tous ceux qui t'ennuiront.

Le rire de Shoyo coupa leur discussion. Pas qu'il gêne les deux frères, ce rire sincère pouvait en couper autant qu'il voulait, il était vraiment magnifique.

— D'accord, on fait ça. Mais personne ne doit l'apprendre ! Surtout si je me blesse !

— Promis, ça reste entre nous.

Pour la première fois depuis leur rencontre, Atsumu et Osamu virent des étoiles dans les yeux du prince.


Le repas était le moment préféré d'Osamu et le fait qu'il y en ait trois par jour ne faisait que rendre ses journées meilleures. D'aussi loin qu'il s'en souvienne, il avait toujours aimé manger et la cuisine de l'Empire lui permettait d'oublier qu'un jour, il n'avait eu à grignoter que ce qu'il trouvait dans l'espoir de faire passer la faim.

Aujourd'hui, il pouvait manger jusqu'à s'en remplir la panse et en savourer chaque bouchée. C'était comme goûter au paradis mais, en plus, ne pas le faire seul.

À part ses petites escapades nocturnes dans les réserves lors de ses tours de garde - dont personne ne devait apprendre l'existence -, tous ses repas étaient partagés avec Atsumu et Shoyo. C'était agréable de ne pas manger en silence, d'avoir quelqu'un à qui parler qui ne connaissait déjà pas tout de sa vie ou de lui.

Mais, au final, ce qui enveloppait son cœur de laine au point que la chaleur en devienne étouffante, c'était le fait qu'ils l'attendaient pour déjeuner. Malgré le fait qu'ils se levaient tous les deux plus tôt que lui - Atsumu sortant du lit à l'heure où lui s'y couchait -, son frère et le prince attendaient qu'il les rejoigne pour manger. Malgré le fait que son jumeau ait les mêmes difficultés que lui à supporter la faim, il l'attendait.

Osamu ne savait pas quand la compagnie était devenue aussi importante que la quantité et la qualité de la nourriture, mais c'était arrivé et c'était délectable.

Il prit une nouvelle bouchée de son plat, délicieux. Shoyo pouffa à une remarque de son aîné, adorable. Atsumu s'offusqua, sa réflexion n'étant pas à but comique, pathétique.

— Quel dommage que la pluie nous empêche de profiter des jardins ! On aurait pu s'entraîner !

— Tu aimes t'entraîner tant que ça ? Faut dire que tu progresses vite.

— Ouais, t'arrives déjà à être plus stable.

— Héhé, c'est parce que vous me guidez bien ! C'est vrai, j'aime ça, ça faisait des années que je ne m'étais pas autant défoulé.

Shoyo leur sourit tendrement. C'était ce sourire doux, aimant qu'Osamu n'avait jamais vu ailleurs que dans l'intimité de leur quotidien. C'était ce sourire lumineux qui réchauffait la pièce en se fichant de la pluie battante qui s'abattait sur les vitres. Le garde détourna les yeux, il n'était pas habitué à autant de lumière.

Pourtant, ça serait si bien d'en être baigné à chaque instant, d'avoir le temps de s'y adapter pour en profiter pleinement, que ça ne soit pas que de petits pics aléatoires mais une constante rassurante. C'était effrayant, la manière dont l'appétit d'Osamu ne semblait plus n'être destiné qu'à la nourriture.

— Ça faisait longtemps que je ne m'étais pas senti si heureux. Je suis vraiment reconnaissant que vous soyez là, à mes côtés.

Il aperçut l'expression d'Atsumu se figer un court instant, avant que ce dernier ne pousse son assiette vide et ne s'allonge sur le canapé, posant sa tête sur la cuisse du rouquin. La seule réaction du plus jeune fut d'enfouir sa main dans les cheveux noir de son garde et de jouer avec. Il semblait comprendre le "moi aussi" murmurer par les gestes de son jumeau.

Avalant sa jalousie avec ses petits légumes, Osamu tenta de faire disparaître le goût amer qui venait titiller son palais avec un verre d'eau. Ce n'eut pas franchement l'effet escompté et pendant le reste de son repas, il ne dit rien, laissant les conversations aux deux autres.

— Non, ça se voit que tu aimes sincèrement ta lame et t'en servir. C'est beau la dévotion que tu mets dans cet art.

— C'est pas spécial. 'Samu est pareil, marmonna son jumeau.

C'était quasi imperceptible mais ça sauta au yeux du cadet de la fratrie. Atsumu rougissait, fondait sous les caresses du prince. Nulle part dans sa mémoire il n'y avait de souvenirs de son frère s'ouvrant à d'autre que lui, même devant Kita et Aran, il ne s'était jamais permis d'être aussi vulnérable qu'il l'était avec Shoyo.

— Hum, l'héritier prit une mine pensive avant de poursuivre. Non, vous avez tous les deux une lueur dans le regard quand vous combattez mais ce n'est pas la même. Elles sont toutes deux uniques, comme vous.

— Pourquoi tu dis toujours des- euh- trucs gênants comme ça ?!

Manquer les oreilles rouges d'Atsumu devenait difficile, pourtant, le rouquin ne les remarquait pas ou alors ne disait rien. Lui, par contre, devrait au moins soulever le fait que son frère se transformait en piment, juste pour le taquiner un peu.

Néanmoins, il resta silencieux, il ne voulait pas pointer l'éléphant dans la pièce et risquer de faire évoluer la relation du prince et de son autre moitié. Relation où il n'aurait plus sa place, bien qu'il n'ait pas l'impression de l'avoir actuellement.

— Je dis ce que je pense, c'est tout ! déclara le membre de la famille impériale, peu perturbé par les mots étrangers glissés dans la phrase d'Atsumu.

— C'est encore pire !

— Et pourquoi ? J'essaie juste d'être honnête avec vous. . .

La petite moue du rouquin fit abandonner Atsumu qui se déclara vaincu - comme s'il avait un jour eu le pouvoir de résister à Shoyo - et les deux continuèrent à parler de ce qu'ils aimaient faire de leurs "temps libres"

Lorsqu'il eut fini son repas, son frère était déjà endormi, toujours la tête sur les jambes du prince. Ce dernier n'avait pas arrêté la main qui passait dans les cheveux noir et Osamu sentait son cœur devenir lourd en voyant toute la tendresse qui se dégageait du geste et du regard du plus jeune.

Il se leva et commença à débarrasser la table quand les yeux d'ambres se posèrent sur lui, sans que la tendresse en disparaisse.

— Tu veux bien aussi prendre la pile de documents sur la droite du bureau et la déposer avec la vaisselle ?

— Sans problème.

Le cadet de la fratrie s'exécuta, puis poussa le chariot hors de la pièce. Durant tout le processus, il sentit sur lui le regard du jeune prince, pas que ça lui déplaise, non, loin de là mais il avait besoin que son cœur cesse de sautiller comme ça dans sa poitrine.

Quand il se resta debout, reprenant son "poste" de garde, Shoyo le dévisagea un instant pour ensuite tapoter l'espace vide à côté de lui.

— Viens t'asseoir ! s'exclama-t-il d'une voix plus basse qu'à l'ordinaire.

Avec une légère hésitation, Osamu avança vers le canapé où son frère et l'héritier étaient déjà installés. Il se glissa entre l'accoudoir et le plus jeune, il n'y avait pas beaucoup d'espace mais c'était largement suffisant pour lui. Il en profita quand même pour se coller contre le rouquin.

— Tantôt, tu as dit que 'Tsumu et moi, on avait pas la même lueur quand on se battait. . . Qu'est-ce que t'as voulu dire ?

— Hmmm, hé bien ça. Vous combattez pas avec la même passion, ou alors pas pour les mêmes objectifs. Est-ce que tu aimes te battre ? Est-ce que si tu avais eu le choix tu aurais choisi de devenir soldat et d'en faire ton métier ?

Pendant un moment, le plus grand réfléchit. Non, il ne serait probablement pas devenu soldat, il ne sait pas ce qu'il aurait fait mais certainement pas se battre. Atsumu d'un autre côté, oui, il pouvait le voir dans cette voie même sans lui.

— Je vois ce que tu voulais dire. Je crois.

— Alors, dis moi Osamu, y a-t-il quelque chose qui te passionne ?

À l'instant où le prince posa sa question, sa main effleura la cuisse du jumeau et il se prit à espérer qu'il n'y eut aucun tissu séparant sa peau de la main du rouquin.

Toi, chuchota-t-il dans sa langue natale.

— Euh, quoi ?

— La nourriture ! Je-J'ai dit nourriture, c'est le mot pour nourriture chez nous.

Tout son visage chauffa, il avait l'impression d'être en feu. Bons Dieux, faites que Shoyo ne le voie pas ou au moins qu'il ne le souligne pas.

— Ça ne m'étonne pas ! Tu as toujours l'air heureux quand tu manges. Est-ce que tu as déjà cuisiné ?

— Plus au moins, si mélanger tout ce qu'on peut trouver et tenter de rendre ça mangeable compte comme cuisiner.

— Tu voudrais réessayer ? Je peux demander à ce que la cuisine soit laissée à notre disposition, au moins quelques heures.

— Pourquoi tu ferais ça ?

— Hummm cuisiner semble marrant et puis, ça te ferait plaisir, non ? J'ai envie de te faire plaisir.

La température s'éleva encore un peu plus pour Osamu. Il était à deux doigts de fondre sur les lèvres du plus jeune, de les dévorer, de supplier le prince de le toucher, lui hurler que s'il voulait lui faire plaisir, ils pouvaient tout simplement se déshabiller et se découvrir l'un l'autre.

— Oui, très, répondit-il à la place.

— Génial ! sourit Shoyo. J'irais parler à mon père à la fin de la sieste.

Le garde acquiesça, peu certain que sa voix puisse sortir. Il était totalement épris du prince et ça pouvait sérieusement devenir un problème.


La chaleur qui parcourait la peau d'Atsumu était agréable, comme la main qui jouait avec ses mèches. Il savait qu'il devrait bientôt céder sa place à Osamu, que lui aussi avait besoin de se reposer mais il était si bien. Il n'avait aucune envie d'écourter ce moment de bien-être.

Il n'eut guère le choix quand Shoyo le secoua doucement, le forçant à se réveiller. Il ouvrit les yeux, fixant un peu absent les détails du visage du prince au-dessus de lui.

— Désolé mais Osamu semble vraiment fatigué.

L'aîné du trio se releva pour mieux observer son frère, il n'avait pas l'air si exténué que ça. Non, il lui paraissait plutôt énervé ou envieux et, bon d'accord, il montrait quelques signes de fatigue. Atsumu quitta sa position à contre cœur, restant quand même assis à côté du rouquin.

Immédiatement après s'être assuré que son jumeau était bien éveillé, Osamu se coucha, tête sur les jambes de Shoyo, le bras de ce dernier fermement agrippé par ceux du cadet de la fratrie. C'était toujours un peu étrange pour Atsumu de voir son jumeau s'accrocher au plus jeune tel un enfant tenant une peluche pour chasser sa peur, comme s'il avait peur que Shoyo s'en aille.

Cependant, ce qui le dérangeait le plus restait le fait qu'ils utilisaient l'héritier de l'Empire comme un oreiller, que ça n'avait pas l'air d'importuner ledit héritier et surtout qu'il ne se voyait plus s'endormir ailleurs que dans les bras de Shoyo. Depuis plusieurs jours déjà, il devait imaginer le rouquin s'endormant dans son lit, à ses côtés, pour pouvoir fermer l'œil.

De manière objective, ça ne poserait absolument aucun problème si : petit un, Shoyo n'était pas le futur empereur; petit deux, Osamu n'avait pas - lui aussi - un crush massif sur le petit prince - parce que, bien sûr, Atsumu n'était pas aveugle et voyait son jumeau baver sur le plus jeune - ; petit trois, le rouquin n'avait pas le pouvoir de s'immiscer dans chacune de ses pensées ainsi que celui d'augmenter son rythme cardiaque d'un simple sourire.

Un faible rire attira son attention, il se tourna vers l'autre adolescent qui tentait de contenir sa voix. Ignorant les effets qu'il avait sur son corps, Atsumu demande :

— Qu'est-ce qu'y a de drôle ?

— Rien. C'est juste que le soleil fait ressortir tes yeux et. . . je me disais que tu étais plus à ton avantage dans la pénombre.

— Et t'as trouvé ça marrant ?

Shoyo se retient de ricaner mais échoua.

— Sache alors que t'es jamais à ton avantage ! Plein soleil ou noir complet, ça change rien.

— C'est méchant ! s'exclama le rouquin avec une voix faussement vexée. Mais au moins, j'ai d'autres choses à vendre que mon talent au combat !

— Je n'appellerais pas la lecture et l'écriture, des talents.

— Je sais faire d'autres choses !

Amusé, le garde leva un sourcil, mimant un air dubitatif.

— Déjà, je cuisine mieux que toi.

— Nan, pas validé. Ta cuisine est aussi désastreuse qu'la mienne.

— C'est faux ! Osamu dit qu'elle est délicieuse.

Parce que c'est toi qu'il veut manger.

— Quoi ? Non, ne parles pas dans une langue que je ne comprends pas !

Oh, tu n'aimes pas ça ?

L'aîné des deux frères eut un sourire narquois face à l'expression agacée du prince.

Je pourrais continuer toute la journée.

— S'il te plaît, Atsumu, arrête. Je veux juste te comprendre et je n'y arrive pas quand tu t'exprime dans une langue que je ne comprends pas. Donc s'il te plaît, arrête.

— Très bien.

Pendant quelques minutes, les seuls bruits qu'il y eut entre eux deux furent le bruissement des feuilles dans les arbres environnants, le chant des oiseaux et la respiration lente et régulière d'Osamu. Finalement, Shoyo rompit le malaise qui s'était installé entre eux.

— Et j'ai menti plus tôt.

Le garde posa son regard sur le plus jeune, n'étant pas certain de ce dont il parlait.

— La lumière du jour te met vraiment en valeur.

Instantanément, ses joues s'empourpèrent. Il voulut répliquer mais son esprit était trop distrait par les battements de son cœur qui résonnaient dans sa tête et la soudaine impression de brûler de l'intérieur.

Quand, au bout d'une dizaine de secondes, il réussit enfin à réfléchir de manière cohérente, il n'eut pas le temps de parler qu'il percevait des bruits de pas approchants. Plus pour la forme que par crainte d'un réel danger, il se leva et se mit en garde.

À peine quelques mètres plus loin, il vit sortir des buissons une demoiselle qui courait vers eux. Elle s'arrêta devant eux et salua respectueusement le prince.

— Bonjour, l'Empereur a demandé à ce que ce courrier soit traité urgemment. Il attend un avis dans les plus brefs délais, déclara-t-elle d'un ton neutre en tendant une lettre au rouquin.

— Très bien. Dis lui que j'y regarde.

Une nouvelle fois, la domestique s'inclina avant de repartir sans plus de cérémonie. Lorsqu'il ne resta qu'eux dans les alentours, Atsumu observa la réaction du plus jeune.

— Tu veux qu'on rentre ?

— Non, c'est bon. Je peux lire ça ici, pas besoin de déranger Osamu.

Le garde se réinstalla près du membre de la famille impériale. Il était curieux du contenu de la lettre mais avait peu envie que Shoyo le surprenne à lire au-dessus de son épaule. Ce dernier déplia le papier et commença à le lire.

Le plus âgé observa avec attention les expressions de l'héritier lors de sa lecture. Souvent, le rouquin avait un air sérieux et neutre quand il "travaillait" mais au cours des mois, Atsumu était devenu maître dans l'art de déchiffrer le moindre changement chez son protégé.

C'était pour ça qu'il capta immédiatement quand le prince se tendit légèrement contre son flanc. L'instant suivant, sa main avait atteint celle du plus jeune, lui faisant lâcher la lettre que le jumeau éveillé rattrapa tout de suite.

— Qu'est-c'qui se passe ?

— Des nouvelles de l'évolution de la situation au Sud de l'Empire.

Atsumu eut un petit sursaut, c'était toujours un peu perturbant d'en apprendre plus sur la situation de leur pays d'origine. Il savait qu'au cours des ans, elle ne s'était pas améliorée mais, en même temps, ce n'était pas très étonnant au vu des souvenirs qu'il en avait gardé.

— Les derniers résistants de Procyon ont abandonné face aux assauts répétés d'Alnaïr et de Nihal et cédé leur territoire. Procyon n'existe plus.

Le jeune aux cheveux sombres savait qu'il devrait ressentir quelque chose. On venait de lui annoncer que sa patrie avait été rayée des cartes mais pourtant, rien. Pas d'amertume, de regrets ou de colère, juste de l'indifférence pure et simple. Mais n'était-ce pas normal ? Ce pays n'était plus le sien ni celui de son frère depuis longtemps déjà.

— Qu'est-ce que tu vas faire ? demanda-t-il d'une voix neutre.

— Condamner l'acte, évidemment. Suspendre le peu d'accords commerciaux qu'il reste entre eux et l'Empire, inviter nos alliés à faire de même. Rien ne justifie l'effacement d'une nation et ça serait bien qu'ils le comprennent.

Bien sûr, Shoyo riposterait pacifiquement, ferait son maximum pour que les autres fassent de même, pour que le monde soit un peu plus en paix demain. Il sourit à l'héritier, serrant un peu plus fort la main qu'il avait gardée dans la sienne.

Qui avait besoin d'un pays quand un simple regard pouvait vous faire sentir à votre place, vous assurer que vous étiez là où vous vouliez rester ?

Atsumu et Osamu n'avaient plus de patrie mais était-ce important quand le seul endroit où ils avaient besoin de rentrer était les bras de Shoyo, quand la seule personne à qui ils voulaient jurer loyauté et fidélité se tenait à leur côté chaque jour qu'ils vivaient.


Et voilà pour le second chapitre !

Alors pour les petites infos de cette fois-ci :

- Atsumu et Osamu dorment par phase d'une heure et demi en alternance. Donc Atsumu dort puis Osamu et Atsumu de nouveau, etc entre 22h et 7h. Ils font aussi deux petites siestes durant la journée.

- Shoyo lui dort de 22h30 à 6h30 en général.

- Dans ce chapitre, ils ont entre 15 et 16 ans. Et dans ce chapitre, il s'écoule plusieurs mois, entre 8 et 11 mois.

La suite arrive vite ^^