Ces derniers jours, les jumeaux avaient remarqué une certaine agitation chez le personnel du palais. Chaque fois qu'ils croisaient quelqu'un, cette personne semblait nerveuse, impatiente, comme si elle ne tenait pas en place et ils n'avaient aucune idée de ce qui se passait.
Encore maintenant, alors qu'ils accompagnaient le prince à la bibliothèque, les domestiques couraient dans tous les sens, n'oubliant jamais de saluer l'héritier quand ils les dépassaient. Plusieurs fois déjà, les gardes avaient rattrapé des piles de linge chutant, évité des collisions entre employés ou avec des murs. Ça devenait vraiment ennuyant.
— Qu'est-ce qui leur arrive pour être si. . . maladroit ? Ah c'est pas ce mot-là, plutôt. . . inefficace ?
— Dissipé ?
— Incompétents ?
— Atsumu !
— Quoi ! Tu sais même pas ce que j'ai dit !
— Peut-être. Mais je te connais et vu le ton employé, ce n'était pas des plus amical, dit le rouquin d'une voix ferme.
— C'est quoi votre mot pour nerveux et impatient ?
— Agité, peut-être. Mais si tu t'inquiètes de leur comportement, c'est pareil chaque année, à cette période.
Les jumeaux s'échangèrent leur pensée d'un simple regard. Atsumu brisa le silence pour satisfaire leur curiosité.
— Pourquoi ?
— C'est bientôt la célébration de la création de l'Empire ainsi que mon anniversaire. Comme chaque année, mon père veut montrer au monde notre puissance et notre supériorité.
— On en a jamais entendu parlé.
— Je crois que c'est juste qu'tu t'en préoccupais pas, 'Tsumu.
— Fais pas genre, toi aussi-
Le petit rire du prince coupa leur début de dispute et le trio reprit leur marche vers la bibliothèque. De mémoire, ils étaient bientôt arrivés mais le palais était si énorme qu'ils pouvaient se tromper.
— Bref, beaucoup d'invités, une semaine de célébrations, de grandes fêtes avec tous les dirigeants et leurs héritiers, enfin sauf ceux de Nihal et Alnaïr qui n'ont pas reconnu leurs fautes.
— Et tu vas te rendre à ces événements ?
— Je me dois de faire une apparition à au moins chaque événement mais après la soirée pour mon anniversaire, je devrais pouvoir m'éclipser rapidement.
— Pas très friand de ce genre de choses ?
— Hum, j'aime bien discuter avec les invités mais c'est assez épuisant.
Alors qu'Osamu s'apprêtait à poursuivre la conversation, les portes de leur destination s'ouvrirent devant eux. Ils entrèrent et Shoyo se dirigea directement vers le comptoir derrière lequel se tenait un jeune dont tout laissait penser qu'il n'était pas à l'aise.
— Bonjour Hisashi, est-ce que je peux récupérer les livres que j'avais demandé ?
— Ils sont arrivés hier. J-Je les apporte immédiatement !
En un clin d'œil, le libraire disparut dans la réserve. Tandis que le rouquin s'intéressait à un ouvrage abandonné sur le comptoir, Atsumu s'approcha de son frère et, le plus discrètement possible, il chuchota à son oreille :
— Tu n'trouve pas qu'y a un truc chelou avec la manière dont les gens parle à Shoyo ?
— Hum ? Peut-être, j'ai jamais fais gaffe. En même temps, c'est l'héritier de l'Empire, normal qu'on lui parle pas comme à tout le monde.
— Nous, on lui parle normalement.
— Différents. Pourquoi ça t'intéresse d'un coup ?
— 'Sais pas. L'impression qu'un truc cloche.
— Ten-Voici les livres demandés, bredouilla le libraire en déposant les volumes devant le prince.
Avant même que le futur empereur ne puisse faire un geste, les jumeaux s'emparèrent des ouvrages. Le rouquin leur lança un court regard de désapprobation avant de reporter son attention sur l'homme tremblant derrière l'accueil.
— Merci pour ton travail. Bonne journée.
Sans attendre de réponse, il quitta la pièce avec, sur ses pas, ses gardes. Sur le trajet du retour, Atsumu lu les titres des livres qu'il transportait et ils l'intriguèrent. Pourquoi Shoyo avait-il besoin de se plonger dans l'histoire de l'Empire et de sa famille ?
— Qu'est-ce que tu vas faire de tous ces livres ?
— C'est pas le genre de trucs qu'ils t'ont appris quand tu étais enfant ?
— Si, mais je n'ai jamais été très fort avec les dates, l'Histoire en général ou les mathématiques. J'ai besoin de ces livres pour m'assurer de quelque chose.
— Quoi ?
Le prince ouvrit la porte de son bureau laissant la question de la fratrie sans réponse. Un petit check silencieux entre les gardes leur permit de conclure que oui, c'était la première fois que le plus jeune ne répondait pas à une de leurs interrogations.
— Tu veux pas répondre ?
La voix d'Atsumu sonnait moins confiante, moins assurée que ce à quoi Osamu était habitué. C'était étrange, bizarre. Il n'avait jamais vu son frère si vulnérable avant, même quand ils avaient huit ans et se cachaient dans les bois en regardant leur village brûlé.
Encore une fois, le plus petit ne dit rien, s'installant sur son siège et commençant à feuilleter le premier livre, sans plus accorder d'attention à ses gardes. L'aîné du trio approcha du prince, essayant d'attirer son regard. Ce dernier ne bougea même pas d'un cil.
— Shoyo, pourquoi tu veux pas répondre ? C'est juste une question.
Osamu entendit le rouquin inspirer profondément et la température de la pièce descendit de quelques degrés. Lentement, l'héritier releva la tête, le cadet des jumeaux frissonna face aux yeux ambrés perçants alors qu'ils n'étaient pas dirigés vers lui.
— Je n'ai aucune obligation de répondre à tes questions, Atsumu, ni à celles d'Osamu. J'y réponds car je le veux et si je décide de ne pas le faire, tu n'as rien à redire.
La colère visible sur le visage du plus âgé n'était pourtant pas la seule émotion que son jumeau y voyait. Il y voyait aussi de la tristesse, comme si les mots du prince étaient une forme de trahison envers eux.
Atsumu serra ses poings. Si Shoyo ne voulait pas parler, il ne pouvait pas l'y obliger. N'empêche, ça faisait mal.
— Très bien, lâcha-t-il d'un ton sec.
Il se tourna et sortit en cinq grandes enjambées du bureau. Une fois les portes closes, l'autre garde n'entendit pas un bruit, Atsumu s'étant certainement arrêté derrière.
— Tu peux aussi partir..
Le prince ne l'avait pas regardé en lui parlant, déjà replongé dans sa lecture. Le plus jeune des jumeaux hésita, Shoyo ne semblait pas dans son état normal, mais y avait-il quelque chose qu'il pouvait faire ? Et il y avait aussi Atsumu qui aurait probablement besoin d'un peu d'encouragement.
— Shoyo. . . tenta-t-il d'une voix suppliante.
— Laisse-moi seul. Je dois rester concentré.
Osamu mordit sa lèvre. C'était le premier conflit avec le garçon qu'ils devaient protéger et ça pouvait être le dernier si le rouquin le voulait. Un seul mot de sa part pourrait les tuer après tout, mais Shoyo était trop gentil pour ça.
En prenant la poignée de la porte en main, il se tourna vers le plus petit. C'était peut-être la dernière fois qu'il le voyait.
— Ne nous repousse pas. Ne te débarrasse pas de nous. S'il te plaît.
Peut-être que l'adolescent à qui il tournait le dos lui avait répondu mais il avait déjà fermé la porte.
Depuis l'incident, l'ambiance entre les gardes et le prince avait été pesante, étouffante. Pendant des jours, pas un mot échangé hors de ceux qui ne pouvaient être évités. Pas un repas partagé, pas de petites plaisanteries, pas de "bonne nuit" ou "à demain", pas de sourire, pas de siestes dans les bras de Shoyo. Non, plus rien de tout ça et le manque était terrible pour Osamu. Sûrement pour Atsumu aussi, même s'il ne l'admettrait pas.
Ça avait été des jours difficiles lorsqu'ils n'avaient été que tous les trois, dans les quartiers de l'héritier. C'était pire depuis le début des festivités, depuis que les jumeaux regardaient de loin Shoyo sourire et parler joyeusement à d'autres comme si de rien n'était.
En début de soirée, les deux frères étaient restés proches du prince mais au fur et à mesure que les heures passaient, que les sujets de conversation se répétaient en changeant juste de convive, ils avaient pris de la distance. Évidemment, ils gardaient un œil sur l'héritier, c'était ce pourquoi ils étaient là, après tout.
Le groupe autour du rouquin changea à nouveau, tous les invités semblaient vouloir lui parler, même rien qu'un instant. La fratrie pouvait le comprendre, converser avec Shoyo était plaisant et être au centre de l'attention lui allait bien.
Parmi tous les cercles présents dans la grande salle, seul un n'avait pas tenté d'approcher le prince. Par précaution, et parce qu'il avait l'air suspect, les deux gardes princiers épièrent le groupe en question.
— Que des hypocrites ! Ils l'approchent juste par intérêt, pesta le plus petit du groupe.
— Nos parents avaient les mêmes intentions quand ils nous faisaient jouer ensemble, dit un jeune aux cheveux sombres.
Pour une raison dont les jumeaux n'arrivaient pas à pointer la source, il leur était familier.
— Peut-être, mais, au moins, ce n'était pas les nôtres, temporisa un noble à l'air un peu niais;
— C'est pas l'important ! Il n'a même pas dirigé un coup d'œil vers nous et il nous évite comme la peste. Comment on l'approche ? s'inquiéta la blonde.
— En marchant vers lui.
— Ça fonctionnera pas, idiot. Faut un truc moins direct.
Atsumu et Osamu n'en savaient pas encore assez mais il était certain qu'ils devaient continuer à surveiller ce groupe.
— J'ai une idée. Mais ça demandera pas mal de diversion, seul l'un d'entre nous pourra lui parler. Et, on risque de devoir faire un paquet d'excuses plus tard.
— Peut-être qu'on devrait laisser tomber.
— Je crois que tu oublies un peu les enjeux de cette histoire, Azumane.
— Non, je veux juste dire qu'on est pas obligé de prendre des risques inconsidérés.
— Au contraire, cet idiot continuera de nous ignorer si on emploi pas les grands moyens. Quel est le plan, Kozume ?
L'un des garçons, un peu avachi, certainement "Kozume" lança des petits regards aux alentours, vérifiant que personne ne les écoutait. Il semblait ne pas avoir remarqué les deux gardes puisqu'il poursuivit.
— Quand l'attention sur Shoyo retombera, trois d'entre nous créeront une diversion, Hitoka, Tadashi et Yu. Bousculer quelqu'un, renverser un verre, commencer une dispute, quelque chose qui attire les regards de toute l'assemblée sur vous.
— Attends, attends, attends! Tu veux faire une scène ? Devant autant de gens ? C'est impossible pour moi ! s'exclama la jeune femme.
— Il le faudra bien. J'ai besoin d'Azumane et Tobio pour emmener Shoyo dans un lieu plus calme, qu'on ait le temps de lui remettre les idées en place.
Wow, wow, wow, ces nobliaux pensaient vraiment kidnapper le prince ? Sous leur garde ? Aucune chance qu'ils laissent ça passer. Au premier mouvement, ils interviendraient.
— On peut pas faire ça !
— C'est pas des excuses à donner qu'on risque, c'est la prison ou pire, paniqua le plus grand.
— Je sais mais c'est un risque à prendre.
— Je suis d'accord, on doit faire quelque chose. On ne peut pas laisser Sho ici !
La même interrogation frappa les jumeaux. Qu'est-ce qu'il y avait de si terrible au palais pour devoir en faire sortir le prince ? Le palais était l'endroit le plus sûr de tout l'Empire. Rien, ni personne ne pouvait refuser quoique ce soit au prince ou essayer de lui faire du mal, pourquoi vouloir l'en faire sortir.
— Ou alors on peut commencer par confronter les curieux qui épient notre conversation.
Les deux gardes grimacèrent, ils n'avaient pas pensé être si voyants. Avec un peu de réticence, ils s'avancèrent vers le groupe.
— Qui êtes-vous et qu'est-ce que vous voulez au prince ? questionna Atsumu.
— Je vous retourne la question. Qui êtes-vous pour Shoyo ?
— Ah ! Atsumu et Osamu, ça fait longtemps.
— Tu les connais, Tobio ?
— Ils étaient mes aînés durant la formation militaire. On s'entraînait parfois ensemble.
Aucun des deux frères ne se rappelait de ça. En même temps, ils ne se souvenaient guère des personnes avec qui ils s'étaient exercés, encore moins les nobles.
— Ce sont les gardes de Shoyo.
— Oh. . .
— C'est mauvais pour le plan, non ? se tracassa le jeune aux cheveux verts.
— Changement de plan.
Le murmure de Kozume passa inaperçu, et la voix forte d'Osamu n'aida pas à le faire entendre, pas qu'il le veuille.
— Le plan où vous prévoyez de kidnapper l'héritier du trône impérial ?
— Comme si on allait rester sans rien faire ! compléta l'aîné de la fratrie.
— Vous n'avez aucune preuve et personne ne croirait deux sans famille, surtout face aux héritiers des nobles les plus influents de l'Empire.
— Oui, nous n'avons rien fait.
— Des intentions sans actes ne valent rien, commenta le petite blonde.
Les deux gardes le savaient bien, ils n'étaient rien face aux jeunes gens devant eux. Peu importe, ils ne leur permettraient pas de parler à Shoyo, surtout que ce dernier semblait les éviter.
— De toute manière, maintenant que vous avez découvert notre plan, on ne pourra plus l'exécuter, garantit le jeune aux cheveux bicolores. Mais avant que vous ne repartiez surveiller les moindres faits et gestes de Shoyo, j'ai une question pour vous : comment va-t-il ?
La fratrie s'avoua être surprise, ils ne pensaient pas que le groupe abandonnerait si vite. Après tout, ils avaient l'air vraiment déterminés avec leur plan plus tôt. Ils devaient rester prudents.
— Le prince va très bien. Pas besoin de vous inquiéter pour lui.
— On est ses amis, c'est évident qu'on s'inquiète pour lui, répliqua Tadashi d'un ton ferme.
— Si vous étiez vraiment proches, vous n'auriez pas besoin de nous le demander.
— Ça fait plus d'un an qu'on a plus de nouvelles. Il refuse de répondre à nos lettres ou de nous parler.
— Alors, peut-être que vous devriez le laisser tranquille, déclara Osamu, la voix aussi glaciale que son regard.
Les petits coups d'œil incertains que s'envoyaient les nobles ne rassurèrent pas vraiment les deux frères.
— Vous n'êtes pas au courant, affirma le noiraud.
Osamu haussa un sourcil, son jumeau l'imitant. De quoi parlaient-ils ?
— Aucun doute, ils l'ignorent.
— C'est normal, nous ne sommes qu'une poignée à savoir.
— Et même nous ne devrions pas être au courant.
— De quoi ?
— Qu'est-ce qu'on ignore ? compléta le cadet de la fratrie.
De nouveau, il y eut des regards échangés, remplis d'incertitudes et de doutes.
— Vous tenez à Shoyo ? demanda Kozume en s'avançant vers eux.
Plus que tout au monde, répondirent-ils mentalement. Cela se lisait probablement sur leur visage parce que le bicolore poursuivit.
— Vous ne voulez pas qu'il lui arrive quoique ce soit, n'est-ce pas ?
— C'est aussi notre cas ! assura la seule femme du groupe d'une voix déterminée.
— Attendez ! Vous allez vraiment leur dire ? On ne sait même pas si on peut leur faire confiance ! s'alarma le grand brun.
— Ce sont les gardes de Sho.
— Envoyés par l'Empereur ! S'il apprend que nous savons, les conséquences seraient désastreuses !
Un secret gardé même de l'Empereur ? Qu'est-ce que ces jeunes gens savaient qui pouvait être si dangereux au point de leur vouloir le courroux de l'Empereur ? Est-ce que c'était un danger pour l'Empire ? Pour le monde dont Shoyo rêvait ?
— Atsumu ! Osamu !
Comme un seul homme, le groupe tourna son attention sur le porteur de cette voix plus que familière. Tous était choqué d'avoir été interrompu.
— Je suis fatigué. Nous partons.
Sans un mot de plus, l'héritier se retourna et se dirigea vers la sortie d'un pas lent, voulant être certain que ses gardes le suivaient. Légèrement indécis, les jumeaux finirent par lui emboîter le pas.
— Attends, Shoyo !
Le rouquin se stoppa mais ne daigna toujours pas lancer un regard derrière lui. Le reste de la salle continuait de s'amuser en fond, totalement insensible à l'atmosphère tendue qui entourait le petit groupe.
— Tu ne vas pas me répondre ? S'il te plaît, Shoyo, regarde-moi, regarde-nous.
— . . . Vous n'avez pas changé d'avis.
— Normal ! C'est de la folie, cette histoire !
— Tu ne peux pas être sérieux quand tu dis accepter ça !
— Donc, nous n'avons plus rien à nous dire, annonça le futur empereur avant de poursuivre sa marche.
Les pas du prince s'arrêtèrent une fois en haut des escaliers qui surplombaient la pièce. En trente secondes, tous les convives avaient les yeux levés sur le fils de la famille impériale.
Deux pas derrière lui, les jumeaux le virent revêtir son sourire le plus faux, le plus vide mais qui semblait convenir à tous les nobles en contrebas. Ils se sentirent nauséeux, un goût horrible en bouche.
— Merci à tous pour cette soirée mémorable ! Je suis ravi de vous avoir vu et d'avoir pu converser avec la plupart d'entre-vous. Malheureusement, je commence à me sentir un peu faible et je pense qu'il est temps que je rejoigne mon lit.
De petits gloussements s'emparèrent de l'assemblée, comme si le prince venait de raconter la plus hilarante des blagues.
— Je vous souhaite une agréable fin de soirée et que les Dieux vous gardent des malheurs.
Le prince et ses gardes disparurent dans les couloirs du palace sans un mot échangé.
— C'était tes amis ?
Atsumu avait attendu qu'ils soient de retour dans la chambre de Shoyo pour l'interroger. Dire que la conversation précédente était étrange serait un euphémisme. Au final, ils n'avaient pas saisi la majorité de ce qui s'était dit mais leur curiosité était plus vivace que jamais.
Il y avait encore tellement de chose qu'ils ignoraient à propos du rouquin, tellement à découvrir. À la condition que l'adolescent devant eux accepte de leur parler.
— J'avoue que pour celle-là, la réponse est évidente.
— Pourquoi tu nous as jamais parlé d'eux ?
— Pourquoi tu veux plus nous parler ?
Le prince soupira en finissant d'enlever sa tenue officielle. Toujours en silence, il s'installa dans l'un des sièges du petit salon.
— Venez vous asseoir.
Une vague de soulagement et de libération frappa les orphelins. Ils allaient enfin se défaire de la tension qu'il y avait entre eux et retrouver leurs petits paradis comme avant. Bonus : ils allaient en apprendre plus sur Shoyo.
— Oh, on pourrait faire venir des petits en-cas. Ça risque d'être une longue conversation.
— Je vais demander ça.
Osamu se dépêcha d'aller trouver un domestique qui pourrait s'occuper de leur préparer et apporter ça puis il rejoignit son frère et leur protéger. Il s'assit à côté de son portrait vivant et tous deux fixèrent le plus petit, attendant avec impatience qu'il se confie.
— Hum. . . J'imagine qu'on peut commencer par le début. Oui, c'était mes amis que vous avez rencontré plus tôt. Nous sommes. . . en froid, suite à une divergence d'opinion. Ça va faire bientôt deux ans que nous n'avons plus eu de contact.
— Ils semblaient déterminés à avoir une discussion avec toi.
— Ils voulaient te kidnapper, ajouta l'aîné de la fratrie
— Pffff ! Me kidnapper ?! haha, ils n'ont vraiment pas changé.
— Ils étaient vraiment inquiets pour toi.
— Je m'inquiète aussi pour eux et je veux qu'ils ne leur arrive rien. C'est pourquoi s'ils tentent vraiment de m'enlever vous devrez les en empêcher, autant pour votre sécurité que la leur. Mon père ne pourrait pas faire bien plus que les enfermer, mais vous, il n'hésiterait pas à vous tuer.
Cela avait au moins pour mérite d'être claire, pas qu'ils aient oublié une seule seconde ni leur devoir ni leur serment. Enfin, si ils l'oubliaient de temps en temps, ils pourraient même dire de plus en plus, parce que passer ses journées avec Shoyo faisait oublier tout le reste.
— Je serais si désolé s'il devait leur arriver quelque chose par ma faute. Même si notre relation n'est plus la même, je tiens toujours beaucoup à eux.
Ne laissant rien paraître de l'amertume qui commençait à serrer leur cœur, les jumeaux continuèrent d'écouter le garçon en face d'eux. Ils espéraient que, rapidement, ses révélations arrêteraient de les broyer de l'intérieur. Mais que pouvaient-ils dire, c'était eux qui l'avaient demandé.
— Évidemment, vous perdre serait tout aussi horrible, peut-être même pire. Vous m'êtes tous les deux extrêmement précieux et- et j'aurais du mal à supporter cette vie sans vous. Je vous suis très reconnaissant, pour bien plus que ce que vous pourriez soupçonner.
La soudaine chaleur qui enveloppait doucement leur poitrine chassa tous les précédents ressentiments pour ne laisser derrière que la tendre sensation d'être aimé.
— Je-Vous m'avez terriblement manqué pendant les deux dernières semaines. Je suis désolé de vous avoir ignoré après notre dispute mais j'ai le droit d'avoir des secrets, de ne pas tout vous dire. C'est aussi le cas pour vous, vous ne me dites pas tout et ce n'est pas grave car vous y avez droit.
— J'suis aussi désolé d'm'être emporté. C'est juste que. . . j'aimerais en savoir plus sur toi, apprendre tout ce qu'il y aurait à apprendre, connaître chacune de tes expressions, chacun de tes souvenirs, toutes tes pensées.
— Et je suis désolé de ne pas avoir su quoi faire pour vous aider à régler votre différent.
— Non non, tu n'as pas besoin de t'excuser Osamu !
— Eh bien, je le suis quand même.
— T'avais rien à voi-
Des coups contre la porte interrompirent la conversation et, comme un seul homme, ils se tournèrent vers l'entrée. Cependant, aucun n'eut le temps de réagir que déjà une voix féminin s'élevait.
— Voici les encas demandés. Nous avons également pensé que des rafraîchissements pourraient être bienvenus.
— Oh, merci ! C'est très attentionné de votre part.
Atsumu n'attendit pas une seconde de plus pour se précipiter vers la porte, l'ouvrir et récupérer le plateau tenue par la petite dame. Il le sentait, ce soir était le moment où il pourrait en découvrir plus sur le rouquin. Il ne devait pas louper cette chance.
L'instant suivant, les biscuits et les boissons étaient sur la table basse, la porte était refermée et l'aîné des jumeaux avait repris sa place à côté de son frère.
— Maintenant qu'on a à manger, on peut passer au sujet principal, non ?
— J'imagine que je n'y échapperais pas.
— Eh bien, tu n'es pas vraiment forcé. Mais tu penses pas qu'ça te ferait du bien d'en parler, de te confier à nous. Et puis, c'est pas comme si on allait en parler à d'autres.
— Ou si on nous croirait, ajouta le plus vieux en prenant un cookie.
— Ne dis pas ça, il y aura toujours des personnes pour croire ce que vous pourriez dire.
— . . . On peut aller à l'essentiel. J'aimerais quand même pas y passer toute la nuit, avoua Osamu.
Le regard de Shoyo fuit vers la fenêtre un instant avant de voyager entre ceux des adolescents devant lui. Il souffla un peu du nez puis commença.
— J'ai rencontré Tobio, on devait avoir quatre, peut-être cinq ans. Il était souvent ici parce que son père, le premier ministre, faisait toujours en sorte qu'il le suive lors de ses réunions avec l'Empereur. Alors, on traînait ensemble.
Un sourire nostalgique se dessina sur les lèvres du plus jeune. Se souvenir de son enfance lui donnait un goût doux-amer en bouche. Il savait parfaitement que jamais il ne retrouverait ces moments d'innocence et de bonheur.
— Au début, tout était prétexte à se comparer, à chercher qui était le meilleur. Puis, peu à peu, nos petites compétitions sont devenues plus amicales. Qui arriverait au bout du couloir en premier ? Qui monterait le plus haut dans l'arbre ? Qui saurait placer le plus de pays sur la carte ? Qui mangerait le plus de sucrerie ? N'importe quoi, tant qu'il y avait un vainqueur.
— Et tu gagnais ?
— 511 défaites contre 508 victoires, j'aurais aimé être premier mais les compteurs ne bougeront plus, je pense.
— On sait jamais, la situation entre vous pourrait s'arranger.
Un court rire sans joie échappa au rouquin. Il prit une gorgée de sa boisson avant de poursuivre :
— Enfin bref. On a fini par bien s'entendre. Son père en était ravi, le mien un peu moins, je crois. Et au vu de notre amitié, d'autres parents ont ramené leur enfant pour jouer avec moi lors des réunions. C'est comme ça que Tadashi nous a rejoint puis Hitoka et après Yu et Azumane.
Une douce enfance à n'en pas douter, bien plus paisible et douillette que la leur. Qu'est-ce qu'ils auraient aimé pouvoir jouer avec le petit Shoyo, faire partie de ce groupe. Pourtant ce n'était pas le cas et c'était peut-être pour le mieux. Après tout, Shoyo ne parlait plus à ce groupe aujourd'hui, ne les voyait plus alors qu'eux, ils étaient chaque jour près de lui.
Rapidement, une anecdote succéda à une autre tandis que les heures commençaient, elles aussi, à défiler. Le petit prince racontait surtout les bêtises qu'ils faisaient, les remontrances qu'ils subissaient après et le fait que ça ne les empêchaient pas de faire la suivante.
C'était évident que le plus jeune aimait ces moments, appréciait toutes les personnes qu'il mentionnait. Tout cet amour transpirait de chacune de ses phrases, de chacun de ses sourires un peu absent, de chacune de ses expressions. Et c'était beau mais, intérieurement, les deux frères espéraient qu'il parlait aussi d'eux comme ça.
— On se voyait presque toutes les semaines, parfois plus et c'était vraiment chouette. Mais à un moment, la situation chez pas mal de pays voisins s'est dégradée et une partie de leur population s'est réfugiée chez nous. Mon père-
Pendant une seconde, le rouquin se figea pour immédiatement reprendre. Comme si de rien n'était, comme si sa voix n'avait pas freezé en abordant son père.
— Mon père, reprit-il d'un ton qui se voulait sans faille, n'a jamais aimé ces "réfugiés qui ne veulent que profiter de nos ressources". Il avait, et a toujours d'ailleurs, peur d'eux, de ce qu'ils pourraient faire. Il craignait pour ma sécurité.
— Vous habitez littéralement dans le lieu le plus sécurisé de l'Empire.
— Mais il trouvait la sécurité de l'Empire insuffisante alors il m'a envoyé plusieurs mois à Lezat. Ils ont toujours été réputés pour leur défense impénétrable et il a jugé bon que j'y aille.
— Tu n'as pas eu le choix ? demanda Osamu.
— Essaie d'avoir le choix face à la tête de l'Empire le plus puissant depuis un millénaire.
— Mais c'est ton père !
— Et pour lui, ma sécurité est plus importante que mon avis ou mes envies.
— Tu es quand même son successeur ! Il devrait te laisser plus de liberté !
— N'en parlons plus, on ne changera de toute manière jamais mon père, c'est peine perdue. Et puis, au final, cet exil temporaire a été une bonne aventure.
De nouveau, la voix du plus jeune s'adoucit, se fit aussi plus sûre, plus forte, plus joyeuse.
— C'est là-bas que j'ai rencontré Kozume. Dès notre rencontre, j'ai su qu'on avait des points de vue différents mais c'est ce qui rendait chacune de nos discussions amusantes.
— Point de vue différent sur quoi ?
— Sur pas mal de choses en fait. Nos lectures, notre manière de passer le temps, notre devoir, en tant que futur dirigeant, en tant qu'héritier. . . Il a toujours trouvé idiot de se dévouer à son peuple. Parce qu'après tout, ni lui, ni aucun d'entre-nous n'a choisi de naître avec le destin dont on a été affublé.
Les jumeaux se lancèrent un regard perplexe. C'était une manière de voir les choses mais s'il ne restait personne pour diriger les pays, qui prendrait des décisions ? Qui en assumerait les conséquences ? Qui se tiendrait face à la foule pour la guider et la rassurer ?
— Et c'était toujours très drôle de le voir fuir ses conseillers et ses responsabilités. Néanmoins, je ne pouvais et ne peux toujours pas me résoudre à penser comme lui. Il n'y a rien de plus important pour moi que d'assurer à mon peuple un avenir paisible et radieux.
— Tu y arriveras.
— Il n'y a personne au monde qui pourrait faire ça mieux que toi, Shoyo.
Une nouvelle fois, un sourire prit place sur les lèvres de l'héritier, emplit d'une mélancolie qu'ils observaient rarement sur le visage du plus jeune. Pendant un instant, ils hésitèrent. Les gardes en avaient déjà appris beaucoup sur le rouquin et son passé durant cette nuit, pourtant il manquait l'élément clé de cette histoire.
— Tu. . . ne nous as toujours pas parlé de ce qui vous a divisé. . .
— C'était pour ça. Ils n'ont pas compris que je puisse faire passer le bien-être de millions de personnes avant moi, avant mes envies, avant tout le reste.
Il était clair pour les jumeaux que ce n'était pas tout, qu'il y avait plus. Tellement de détails le trahissaient, que ça soit le rythme rapide de la voix du prince ou la manière dont ses yeux se posaient partout sauf dans les leurs. Malgré ça, ils choisirent de laisser passer, d'attendre un peu plus, que Shoyo se confie de lui-même à eux.
Alors qu'ils se mettaient mentalement d'accord, Atsumu ne put retenir le bâillement qui franchit ses lèvres.
— Il est tard, grimaça le membre de la famille impériale. Je ne pensais pas vous garder éveillé si longtemps. Désolé.
— C'est pas grave, c'est nous qui te l'avons demandé.
— On va te laisser. Repose-toi bien, salua Osamu en poussant son frère vers la sortie.
— Vous pouvez rester dormir ici.
— Nos chambres ne sont pas à cent mètres, tu sais.
— Je sais. Je proposais juste. Puisque vous êtes fatigué et que le canapé est plus que confortable.
Le canapé, évidemment, le canapé. Shoyo ne leur aurait pas offert de partager son lit. Le cadet de la fratrie se sentit stupide, terriblement et totalement stupide et sans plus de cérémonie, tira son frère avec lui vers la sortie.
Cependant, Atsumu ne l'entendit pas de cette oreille. Il se défit sans effort de la prise de son jumeau avant de retourner près du prince.
— Merci pour l'offre, Shoyo. Est-ce que j'ai le droit à un "bonne nuit" ?
— Bien sûr. Viens-là, sourit le plus jeune en ouvrant ses bras pour accueillir le plus grand.
Sans une once d'hésitation, l'aîné fondit dans l'étreinte, enfermant le prince dans un câlin serré. Avec la tête rousse collé contre son torse, le garde n'avait aucun doute quant au fait que le plus petit pouvait entendre, peut-être même sentir, les battements erratiques de son cœur. Pourtant, il ne le releva pas, caressant le dos du soldat coincé contre lui.
Osamu regarda l'homme qui partageait ses traits enfouir son nez dans les cheveux orangés. Il le regarda vibrer sous les mains de l'héritier, totalement à la merci de ses gestes. Entre rejoindre l'embrassade ou l'interrompre, il ne savait pas quoi faire.
— Bonne nuit Atsumu, chuchota Shoyo en déposant un court baiser sur la joue du plus grand.
Celui-ci s'éloigna d'un pas, rendant sa liberté au prince. Ce dernier se retira vers son lit faisant signe au plus jeune des deux frères de le suivre. Évidemment, Osamu le suivit non sans jeter un coup d'œil à son aîné qui se couchait sur le fauteuil.
Quand il arriva au pied du lit, le plus jeune s'était déjà mis sous ses draps gardant pourtant ses yeux grand ouvert. Il fit geste à son garde de s'approcher un peu plus.
— Tu veux bien rester avec moi jusqu'à ce que je m'endorme ?
Il acquiesça et s'asseya près du futur empereur, celui-ci prit entre ses doigts ceux du soldat puis ses paupières se baissèrent lentement pour finir par se clore.
— Bonne nuit Osamu.
C'était à ce moment-là qu'il se rendit compte qu'il était vraiment chanceux d'avoir, dans sa vie, ce petit soleil vivant qui illuminait chacune de ses journées. Que les moments où il se sentait le mieux étaient ceux qu'il passait près du rouquin. C'était à ce moment-là qu'il sut qu'il ne pourrait plus vivre sans ce soleil.
— Bonne nuit Shoyo.
