11 octobre 2018 [03:10]
Quartier de Setagaya
« Bakugo ? Désolé de te réveiller en pleine nuit … »
Le garçon eut l'impression d'être retour quelques semaines en arrière, replongé dans ce cauchemar dont il peinait déjà à se réveiller. Son esprit, embué par l'angoisse et la colère, lui renvoyait des flashs de cette fameuse nuit où Kirishima était mort, confondant le passé et le présent, la réalité brute de la première version et celle réarrangée par Aya.
« Je suis à l'hôpital de Matsuzawa … »
Pour la deuxième fois, après un appel d'Aizawa, le blond se retrouvait à courir dans l'obscurité du soir, en direction de la clinique où son ami avait été admis. Et à nouveau, il ignorait tout de la situation.
« C'est Kirishima. Il a eu un accident … »
Non pas que son professeur ait voulu lui cacher l'état de son camarade. Bakugo ne lui avait juste pas laissé le temps de s'expliquer. À peine avait-il pu saisir qu'un problème était survenu, qu'il avait raccroché pour sauter hors de son lit.
Tout le long de sa course, il s'efforça de ne penser à rien d'autre qu'à son souffle. La première fois, il avait prié toutes les divinités de ce monde, qui ne l'avaient pas entendu. Alors peut-être valait-il mieux rester silencieux, plutôt que d'attirer le mauvais karma.
Bakugo voulait garder espoir, croire au fait que la foudre ne refrappe jamais au même endroit, que même le pire des démons ne serait pas assez cruel pour lui faire revivre une telle douleur. Mais malgré toute sa bonne volonté à rester optimiste, il ne put empêcher sa gorge de se nouer devant l'imposant néon de l'hôpital.
Paralysé devant le bâtiment qui avait vu Kirishima mourir dans un autre univers, Bakugo sentit de douloureux souvenirs lui revenir en mémoire et ancrer ses pieds dans le sol. Que se passerait-il s'il rentrait pour découvrir que tout était fini ? Qu'à l'image de la première version, Kirishima n'avait pas survécu ? Aya pourrait-elle seulement modifier l'histoire à nouveau ? Et comment pourrait-il la recontacter de toute façon ?
Se sentant complètement impuissant et dépassé par la situation, le lycéen fut pris d'une crise d'angoisse à l'idée de devoir faire le deuil de son ami une nouvelle fois. C'est la main d'Aizawa sur son épaule qui le sortit de ce début de transe, en lui offrant quelque chose sur laquelle se concentrer. Il ne l'avait même pas vu, ni entendu arriver.
- Bakugo, détends-toi, respire.
Ce n'était pas l'envie de l'envoyer balader qui lui manquait, mais le blond savait reconnaître la bienveillance et la sagesse de son professeur.
- Ça va aller…
Il avait envie d'y croire. Alors il se força à inspirer profondément et à expirer avec la même lenteur et précision. Il répéta l'exercice quelques fois et sentit ses muscles se détendre un peu.
Aizawa fut rassuré de voir son élève calmé et retira sa main de son épaule pour croiser les bras sur sa poitrine d'un air sévère.
- Je peux savoir ce que tu fais ici, à l'heure qu'il est ?
- Comment ça ce que je … Mais c'est vous qui m'avez appelé !
- Chose que je commence déjà à regretter, soupira l'enseignant. Je n'aurais pas cru que tu débarquerais ici en pleine nuit.
- Vous vous foutez de qui ? Kirishima est à l'hôpital et vous voudriez que je reste sagement couché ? Vous êtes complètement – Aïe.
D'une pichenette bien placée au milieu du front, Aizawa rappela son élève à l'ordre. Il comprenait l'angoisse de Bakugo, mais ce n'était pas une raison pour exploser au milieu du parking, qui plus est, à 3h passé du matin.
- Si tu m'avais laissé finir, au lieu de me raccrocher au nez, tu aurais su que ce n'était rien de grave.
Son professeur avait balancé cette information avec tant de naturel et d'évidence que, sur le coup, Bakugo eut peur d'avoir mal entendu. Rien de grave ? La tension retomba soudainement pour ne laisser place qu'à une vive colère comme l'adolescent en ressentait souvent.
- Mais … Alors pourquoi ce coup de téléphone en plein milieu de la nuit ? Vous imaginez un peu l'angoisse que j'ai ressenti ?
- Si ça n'avait tenu qu'à moi, je n'aurais même pas pris la peine d'envoyer ne serait-ce qu'un SMS, soupira Aizawa en glissant une main dans ses cheveux. Mais Kirishima a vraiment insisté.
Ces mots simples, mais porteurs d'une grande signification, apaisèrent presque instantanément la rage de Bakugo. Ainsi donc, son ami l'avait expressément demandé ? Il sentit son cœur s'emballer.
- Je veux le voir, déclara-t-il en contournant son professeur.
Aizawa lui agrippa le bras d'un air sévère pour l'arrêter, mais force était pour lui de reconnaître qu'il avait plus à gagner à le laisser y aller plutôt qu'à l'en empêcher. Alors pour s'épargner de jouer les moralisateurs et retourner rapidement se coucher, il regarda son élève droit dans les yeux et commanda :
- Cinq minutes.
Bakugo aurait voulu plus, beaucoup plus, mais il savait que le temps qu'il prendrait à la négociation, serait du temps perdu. Aizawa n'était pas du genre à céder aux caprices de ses protégés aussi facilement. Alors, dans un grognement non dissimulé, il se dégagea fermement de sa prise et pénétra en trombe dans l'hôpital.
Cinq minutes.
Il réclama le numéro de chambre de son ami à la première infirmière qu'il aperçu à l'accueil. Et intimidée malgré elle par ce gamin à l'air déterminé et impulsif, la jeune femme ne chercha pas plus loin et lui désigna le couloir à emprunter. Au final, Bakugo pu rejoindre Kirishima en trente secondes, montre en main.
Dans la chambre, Fat Gum s'assurait, en mentor protecteur, que le médecin appliquait convenablement le bandage autour de la tête de son stagiaire. Ce dernier, loin de l'état déplorable dans lequel Bakugo l'avait imaginé, se tenait assis sur le rebord du lit, quelques égratignures sur les joues, une attelle au poignet et un sourire gêné au coin des lèvres.
- Je suis vraiment obligé de rester toute la nuit ? se plaignit-il. Je me sens parfaitement capable de rentrer à l'Internat.
- Il faut que tu restes en observation, déclara le docteur. C'est une question de prévention, on ne sait jamais.
Kirishima soupira. Il ne se rendit compte de la présence de Bakugo que quelques secondes plus tard. Son visage vira instantanément au rouge. Il faut dire qu'ils ne s'étaient pas revus depuis ce baiser passionné, qu'ils avaient partagé dans le local de ménage quelques heures plus tôt.
- Bakugo ? Mais qu'est-ce que tu …
La fin de sa phrase mourut étouffée au fond de sa gorge alors que son camarade l'enserrait contre lui, dans une étreinte brusque et maladroite mais terriblement sincère. À son image.
- Refais-moi un coup pareil et je te jure que je te bute, abruti, marmonna-t-il contre son épaule.
Conscients d'être de trop, Fat Gum et le médecin – qui de toute manière en avait fini avec les soins de son patient – décidèrent de se retirer dans le couloir pour discuter des dernières recommandations.
À en juger par les bras figés de Kirishima, incapable de savoir où les mettre, il ne s'attendait pas à voir Bakugo débarquer ainsi dans sa chambre d'hôpital. Nerveux de cette proximité impromptue, le pauvre blessé ne savait pas s'il devait rendre l'étreinte ou le repousser. À contre cœur, mais par souci de respect envers lui, et envers Mao, il privilégia la seconde option.
- Comment est-ce que tu as su ? lui demanda-t-il.
- Aizawa m'a appelé.
- Aizawa ? Mais pourquoi est-ce qu'il aurait fait ça ?
- T'es con ou quoi ? C'est toi qui lui a demandé de le faire !
Kirishima sentit ses joues s'empourprer davantage, jusqu'à matcher parfaitement avec la couleur de ses cheveux. Sérieusement ? Mais quel boulet il pouvait être parfois. Il se serait bien giflé si seulement il n'avait pas eu sa main prise dans son attelle.
Il tenta de masquer sa gêne évidente sous un rire nerveux, en glissant ses doigts libres derrière sa nuque.
- Ah oui ? Tu sais, j'ai pris un méchant coup sur la tête, je ne me rappelle pas spécialement de ce qu'il s'est passé après ça … Je devais être dans les vapes.
Bakugo aurait pu se sentir contrarier de cette réponse, mais au contraire, il y vit une forme d'instinct, d'évidence, comme si Kirishima avait ressenti ce besoin d'être près de lui, même sans en être pleinement conscient. Lui. Pas Mao.
Il ne put retenir sa poitrine de se gonfler fièrement et ses lèvres de se fendre en un sourire.
- Tu ne peux déjà plus te passer de moi ? le taquina-t-il en prenant son visage en coupe.
Le rouge détourna vivement les yeux pour empêcher Bakugo de remarquer tout l'effet qu'il lui faisait et répliqua nerveusement :
- Non, enfin … C'est juste que … Avec ce que tu as vécu, après la mort de ton ex lors d'une mission, et le fait qu'on devait se voir à mon retour à l'Interna,t j'ai dû me dire que … Que tu voudrais sûrement être prévenu de mon accident.
L'intéressé se sentit reconnaissant que l'univers l'ait fait tombé amoureux d'un garçon aussi altruiste et prévenant.
- Laisse tomber, reprit rapidement le premier. C'était stupide. Je n'ai pas à comparer ma situation avec celle de ton ancien petit ami. Je suis trop nul.
Bakugo aurait tant voulu le rassurer, lui expliquer pourquoi, à l'inverse de ce que Kirishima croyait, il avait tous les droits de comparer ces deux évènements. De lui révéler qu'il n'y avait pas vraiment d'ex, et que Bakugo n'avait jamais été amoureux que d'une seule personne dans sa vie. Mais encore une fois, c'était bien trop délirant pour espérer lui faire comprendre.
Peut-être qu'un jour, il lui parlerait de tout ça. En attendant, il voulait juste profiter de cette seconde chance offerte par le destin. Encore plus maintenant que cet accident était survenu, lui rappelant que, réalité alternative ou pas, rien n'était acquis.
Alors, pour exprimer toutes ces choses qu'il ne pouvait pas dire à l'oral, il se pencha sur son camarade et l'embrassa avec une tendresse dont lui-même s'ignorer capable.
Kirishima s'autorisa une seconde de profit avant de le repousser.
- Arrête, Bakugo.
- Encore avec ça ? On avait dit « Katsuki ».
- N'essaye pas de m'embrouiller.
- Tu le fais très bien tout seul.
Le plus jeune soupira. Il était inutile de débattre de ça avec lui. C'était vain et il avait bien trop mal au crâne pour s'engager là-dedans de toute manière.
- Ce que je veux dire, c'est que … Est-ce que tu peux m'accorder un peu de temps ? Pour réfléchir à tout ça ?
- A quoi ? Notre baiser ? Mao ? Ton accident ? Mon ex ?
- Les quatre ? répondit Kirishima, incertain. Ça fait beaucoup à encaisser en peu de temps.
Bakugo fronça les sourcils.
- Est-ce que tu comptes m'ignorer pendant ta phase de « réflexion » ?
- Si tu pouvais juste éviter de m'embrasser à l'improviste, je pourrais tout du moins envisager de continuer à te parler.
La réplique eut le don de faire sourire le blond. Ce n'était pas un râteau, ni un rejet total. Kirishima avait juste besoin de faire la lumière sur ses sentiments et sur ce que cela impliquait. Et aussi impatient pouvait-être Bakugo, il allait prendre sur lui et accepter. En espérant qu'au final, ce ne serait qu'un léger contretemps à leurs retrouvailles.
- Comme tu voudras, tête d'orties.
Et avant qu'il n'est pu réagir, le blond le ré-embrassa plus passionnément, savourant ce geste comme si c'était le dernier, et peut-être que ça le serait. Sous la surprise, Kirishima réagit à peine.
- Bakugo ! J'avais dit cinq minutes. Sors de cette chambre avant que je ne vienne t'y chercher de force.
La voix ferme d'Aizawa qui lui parvint depuis l'autre côté de la porte fit grommeler l'adolescent.
- J'arrive, merde !
Et sans se retourner par peur de changer d'avis, il sortit vivement de la pièce, laissant Kirishima sur ce dernier baiser enflammé, seul avec ses pensées.
Peut-être que Bakugo aurait tout de même dû prendre le temps de regarder son camarade. Alors il aurait vu son visage décontenancé. Non pas à cause de ce baiser volé, mais à cause de ces trois petits mots balancés au hasard, instinctivement :
« Tête d'orties »
Kirishima s'était senti pris de vertiges en entendant cette expression sortie de nulle part et que Bakugo n'avait alors jamais employé pour le désigner. Sans doute un effet secondaire du coup qu'il avait ressenti à la tête, rien de plus.
Mais alors pourquoi avait-il cette étrange impression de déjà-vu … ?
Bakugo étant venu en courant depuis le campus et Aizawa n'ayant plus rien d'autre à faire que de laisser Kirishima entre les bons soins des médecins, il proposa au blond de le raccompagner en voiture jusqu'à l'Internat.
À l'intérieur de l'habitacle, l'ambiance était calme, sans être lourde. Il faut dire qu'aucun des deux n'était très bavard. Néanmoins, le plus âgé décida de briser le silence.
- Qu'on soit d'accord, cette petite virée nocturne ne doit pas te servir d'excuse pour ne pas être en cours à huit heures ?
- Ouais, ouais, fit Bakugo en balayant la remarque de son professeur d'un revers de main.
Aizawa ne lui en tint par plus rigueur que ça. Il connaissait son élève et son fort caractère, cela n'enlevait en rien le respect qu'il avait pour ses aînés. Et il l'avait vu profondément stressé ce soir-là, il se doutait qu'il devait encore être secoué de la pression retombée.
- Désolé de t'avoir inquiété, fit l'enseignant. Mais Kirishima tenait vraiment à ce que tu sois prévenu.
- Ce boulet ne se rappelait même pas m'avoir réclamé.
- C'est vrai qu'il était sacrément sonné, reconnut Aizawa. Il délirait même un peu. Il avait un discours qui ne tenait pas vraiment la route.
Bakugo eut envie d'en savoir plus, pour avoir de quoi taquiner son camarade une fois qu'il serait rétabli.
- Comme quoi ?
- C'était assez confus. Il disait qu'il fallait absolument te prévenir pour que tu saches que c'était … différent ? Je crois que c'est le terme qu'il a employé.
- « Différent » ? Mais de quoi ?
- De la première fois.
Le blond sentit son cœur manquer un – peut-être même plusieurs – battement. Comment ça ? Qu'est-ce que c'était censé vouloir dire ?
- En gros, il fallait que tu saches que c'était différent de la première fois, et qu'il reviendrait, reprit le brun. Qu'il n'abandonnerait pas.
Bakugo resta figé en imaginant tout le potentiel qu'avait ces quelques mots rapportés par son professeur. Non … C'était impossible …
- Enfin, va savoir, relança Aizawa d'un air blasé. Peut-être que c'est un code secret entre vous et que je suis juste complètement à côté de la plaque.
Ce n'était pas un code. Du moins, pas que Bakugo sache. Ça aurait pu l'être si le Kirishima qu'il avait toujours connu était encore de ce monde, s'il avait survécu à son attaque. Mais ce n'était pas le cas.
Et pourtant …
Bakugo se mit à réfléchir à plein régime. Et si, malgré la manipulation et la réécriture de l'histoire, il restait des brides de la première version ? Et si, quelque part, au fond de lui, Kirishima gardait des souvenirs de ce qu'il avait été avant tout ça ?
Et si … Il recouvrait la mémoire de cette réalité qu'Aya avait effacée ?
Il y avait tant de choses que Bakugo ignorait concernant l'alter de la jeune fille et ses réels effets. Mais si retrouver le Kirishima du passé, SON Kirishima, était possible, alors il devait tout faire pour y parvenir.
Il n'avait plus le choix : il allait devoir retrouver Aya.
À suivre.
