13 octobre 2018 [11:29]
Internat de la Seconde-A
- Arrrrgh, ça me soûle !
Aucun élève de la classe présent dans le salon de l'Internat ne prit la peine de tourner la tête vers Bakugo. Ils commençaient à avoir l'habitude. Cela faisait trois jours qu'il rentrait des cours en furie pour venir rager devant son écran d'ordinateur.
Les théories allaient bon train. Kaminari pensait qu'il ne parvenait pas à passer le niveau supérieur d'un jeu vidéo, Sero l'imaginait en train de buter sur une notion du cours de maths, quand Mina était persuadée qu'il s'agaçait du réseau restreint de l'école qui empêchait l'accès aux sites pornographiques. Mais cela restait de simples suppositions. Dans l'état où Bakugo était, personne de sain d'esprit, n'aurait eu idée d'aller lui demander ce qui l'énervait autant.
Ce n'était pas plus mal, finalement. Ce n'était pas comme si le blond aurait pu leur répondre de toute manière.
Voilà plusieurs jours qu'il passait son temps libre à éplucher internet à la recherche d'une piste pouvant le mener à Aya. Une cause presque perdue d'avance sachant qu'il ne connaissait ni l'école dans laquelle elle étudiait, ni son adresse, ni même son nom de famille.
Cette absence totale de connaissance sur la jeune fille rappela à Bakugo combien il pouvait être égoïste parfois. Quand Aya l'avait aidé par pure bonté d'âme, lui n'avait même pas pris le temps d'en apprendre un minimum sur elle. Ce qu'il pouvait être con …
Et cette fois encore, il ne reconnaissait son erreur que parce que ce manque d'informations l'empêchait d'atteindre son objectif : savoir si Kirishima pourrait retrouver la mémoire.
Égoïste, égoïste, égoïste … répéta sa conscience en boucle.
Il la chassa en agrippant son cuir chevelu, frustré.
Oui. Il l'était. Il en avait parfaitement conscience. Mais maintenant que l'univers lui offrait une seconde chance, il jurait de changer. Il allait prendre le temps de connaître Aya, et toutes ces personnes qu'il avait toujours repoussé par souci d'égo.
Aujourd'hui, il le reconnaissait : il avait besoin des autres. De Kirishima, d'Aya, d'All Might, de ses parents, et même de ce foutu nerd de Deku. Mais évidemment, ce n'était pas quelque chose qu'il pourrait pleinement assumer. Du moins pas tout de suite. Ce brusquement changement de comportement intriguerait toute la classe et il passerait davantage pour un bipolaire que pour quelqu'un ayant sincèrement envie de changer. Et ces choses-là prenaient du temps, de toute façon.
Alors oui, faute de pouvoir leur dire la vérité, si ces camarades lui avaient posé la moindre question sur son état, Bakugo leur aurait très certainement exploser la face en guise de réponse.
- Fait chier ! ragea-t-il contre son ordinateur.
- Eh bien dis donc. Quel accueil.
Le blond se retourna brusquement en reconnaissant la voix de Kirishima dans son dos. Le garçon était … rayonnant. Avec son sourire aiguisé, ses yeux rieurs et ses cheveux lâchés. Bakugo sentit son cœur se réchauffer à cette simple vision.
- Qu'est-ce que tu fiches ici ? Je croyais que le médecin voulait te garder en observation pour quatre jours ?
- J'ai réussi à négocier ma sortie vingt-quatre heures plus tôt, déclara le rouge d'une voix chantante. Je n'en pouvais plus de la bouffe de l'hôpital.
Il tira une chaise du salon pour s'installer aux côtés de Bakugo.
- Mais je dois garder ce bandage jusqu'à la fin de la semaine, fit-il en désignant le pansement qui entourait son crâne. Plutôt classe, non ?
Kirishima jouait les fortes têtes mais Bakugo se doutait bien qu'on ne ressortait pas indemne d'un accident de patrouille, quel qu'il soit. Fierté bafouée, os brisés, angoisse différée, ils avaient beau être préparés à toute éventualité en tant qu'apprentis héros, c'était toujours difficile de faire face à ses propres faiblesses.
- Et toi ? relança-t-il. Qu'est-ce qui te vaut d'être aussi énervé après ton écran ?
- Oh. Rien d'important.
Sa frustration et sa mauvaise humeur s'étaient instantanément envolée à l'arrivée de Kirishima. Au fond, ce n'était pas bien grave s'il ne retrouvait pas ses souvenirs. Il restait le garçon dont Bakugo était tombé désespérément amoureux.
- Content que tu sois rentré, dit-il simplement.
Le blessé rougit malgré lui et baissa la tête pour espérer masquer son visage en feu.
- Je n'ai pas … Enfin, j'ai encore besoin de temps.
- Je ne disais pas ça pour t'influencer.
C'était la vérité, même si au fond, Bakugo avait espéré que ces quelques jours coincé dans une chambre d'hôpital lui auraient permis de faire le point. Mais ce genre de réflexion prenait du temps, même à leur jeune âge où les erreurs restaient courantes. Surtout en amour.
Il ravala son impatience et s'efforça d'étirer ses lèvres en un sourire taquin.
- Je n'ai pas l'intention de partir. Prends le temps qu'il te faudra.
Kirishima s'étonnait chaque jour un peu plus du comportement de ce camarade qu'au final, il connaissait si peu. Comment, pendant ces longs mois qu'ils avaient passé dans la même classe, avait-il pu ne pas le remarquer outre mesure ? Il avait tout ce que le garçon recherchait : de l'assurance, une détermination sans faille, une personnalité enflammée, un sourire ravageur et sans aucun doute le cœur le plus sincère qu'il ait rencontré dans sa vie. N'en déplaise à tout ce que les autres pouvaient penser.
Le futur Red Riot soupira, manquant de s'avouer vaincu sous les papillonnements puissants qui s'agitaient au creux de son ventre. Il prendrait encore le temps de réfléchir un peu à tout ça, mais à cette allure, il risquait fort de complètement craquer pour ce blond impulsif et obstiné.
Les yeux pétillants, il croisa ses bras sur la table (autant que son attelle lui permettait) et y cala sa tête pour observer Bakugo sous un autre angle.
- Tu n'es pas du genre à abandonner, n'est-ce pas ?
- Je ne m'appelle pas Deku.
C'était mesquin et petit, mais à son image.
- Pourquoi est-ce qu'on a mis autant de temps à se trouver ?
La question était maladroite et portait clairement à confusion. Kirishima s'en rendit malheureusement compte trop tard et son visage arborait déjà de nouveau un rouge encore plus vif que ses cheveux lorsqu'il se redressa pour se rattraper.
- Enfin, je veux dire en tant qu'amis, hein ? Pas forcément plus. Tu vois ? Parce qu'au-delà de ce baiser – ces baisers, plutôt – comme il y en a eu plusieurs et ... Bah, tu étais là de toute façon, donc tu sais combien il y en a eu. Mais ce que j'essaye de te dire c'est que – Pourquoi est-ce qu'on ne s'est jamais vraiment parlé avant ça ? Ce fameux jour où tu m'as sauté dans les bras parce que tu … Enfin, tu sais … Par rapport à ton ex et …
- Tu parles trop.
- Désolé.
En définitif, Kirishima fut ravi que Bakugo l'interrompe. Autrement, qui sait ce qu'il aurait pu débiter comme bêtise de plus ?
- Tu peux me parler de l'attaque du SCA ?
La demande de son ami prit le lycéen à l'alter de durcissement complètement au dépourvu. Quel était le rapport avec tout ce qu'il venait de dire ?
- Euh … Oui, mais … Pourquoi est-ce que tu … ?
- Tu as combattu dans la zone des effondrements, c'est ça ?
Kirishima ne voyait pas où il voulait en venir mais à en juger par le ton plutôt sérieux de Bakugo, il comprit que la réponse était importante pour lui.
- Non, j'étais dans la zone des incendies, avec Ojiro.
Le futur numéro 1 sentit son estomac se nouer. Il en était plus ou moins convaincu depuis son arrivé dans cette réalité parallèle, mais l'entendre de la bouche de Kirishima acheva de l'en persuader.
Dans la première version de leur histoire, c'était l'attaque du SCA qui les avait rapprochés. C'était ça qui leur avait permis de se « trouver ». Tous deux avaient été téléportés dans la zone des effondrements par Black Mist et c'est en luttant ensemble qu'ils avaient découvert toute leur affinité. Au combat, comme dans la vie de tous les jours. C'est cet événement qui les avait rapprochés, et ce même événement qu'Aya avait dû modifier pour que Kirishima reste en vie.
Le doute n'était plus permis. C'était bien parce qu'il était entré dans sa vie que le garçon qu'il aimait été mort.
Sa tristesse dû se lire sur son visage puisque Kirishima déposa une main réconfortante sur son bras.
- Eh. Qu'est-ce qu'il y a ?
Bakugo s'efforça de refouler sa culpabilité. Il la ressentait déjà bien assez, inutile d'inquiéter Kirishima. Le mal était fait, passé, et à présent qu'il avait l'occasion de se rattraper, il comptait bien épargner ses états d'âmes à sa moitié.
Il avait gâché sa vie une fois. Il n'avait pas l'intention de recommencer.
- C'est juste que … C'est cette attaque qui a véritablement unit toute la seconde-A, expliqua le blond. Je me disais que si on avait combattu ensemble, peut-être qu'on se serait rapproché plus tôt.
Kirishima était surpris de voir son camarade avec un air si … nostalgique ? sur le visage. Mais ne voulant pas le voir se perdre dans des suppositions sorties de nulles part, il préféra le faire relativiser.
- Avec des « si », on referait le monde, déclara-t-il convaincu. Moi, je préfère me concentrer sur le moment présent !
Encore une fois, c'était comme si son sourire avait la capacité d'éclipser tout ce qui se trouvait autour de lui.
Finalement, ce serait peut-être mieux qu'il ne retrouve jamais la mémoire. Inutile de le bouleverser à coup de souvenirs qui s'avéraient être tout sauf bons. Se rappeler leur histoire commune, ce serait aussi se rappeler de leurs disputes, de la réticence de Bakugo, de ses moments de doutes, de leur douloureuse séparation et de ces paroles si blessantes qu'il lui avait dites.
Mieux valait faire un trait sur tout ça. Et réécrire complètement l'histoire.
Ce n'était pas à Kirishima de se souvenir. Mais à Bakugo d'oublier. Et il allait s'y employer.
- Tu dis des trucs plutôt philosophiques pour une tête d'orties !
Comme son interlocuteur s'efforçait de le faire depuis le début de la conversation, le blond avait dit cela dans l'espoir de détendre l'atmosphère, mais Kirishima ne s'en retrouva que plus bouleversé encore.
Encore ce surnom. Le même qu'il lui avait donné à l'hôpital. Celui qui lui serrait le cœur et lui donnait des vertiges.
Il porta la main à son front bandé pour en calmer les étourdissements.
- Ouais, désolé, fit-il en riant nerveusement. Je vais mettre toutes mes niaiseries sur le compte de mon traumatisme crânien.
Ce fut au tour de Bakugo d'être complètement retourné.
Ce simple terme eut pour effet d'alourdir considérablement l'air autour de lui, et il sentit son sang ne fait qu'un tour.
« Votre ami a subi un violent traumatisme crânien. Un vilain avec un alter de force l'a propulsé contre un mur de béton. Le choc a provoqué une vive hémorragie que nous n'avons pas pu résorber. »
C'était ce que le médecin de Kirishima lui avait expliqué le jour de sa mort. Utilisant alors cette expression choc dont Bakugo ne mesurait pas encore toute la portée.
- Tu … Tu as eu un traumatisme crânien ? demanda-t-il d'une voix mal assurée.
- Katsuki, je veux bien que tu sois unique en ton genre, mais en général, on se renseigne sur ce qu'a subi un ami avant de venir le voir à l'hôpital, répliqua le garçon aux cheveux rouge en riant.
Ce n'était pas un reproche, ni même un conseil. Juste une constatation taquine. Mais Bakugo prit la chose le plus sérieusement du monde.
Il se sentait tellement idiot…
« C'est Kirishima... Il a eu un accident. »
C'était tout ce qu'Aizawa lui avait dit au téléphone.
Et après ce coup de fil angoissant de leur professeur, il avait eu tellement peur de perdre Kirishima qu'il avait occulté tous les détails concernant son incident. Tout ce qu'il avait voulu savoir à ce moment-là, c'était s'il allait bien. Et une fois constaté, il avait été si soulagé, qu'il n'avait pas même pas cherché à savoir ce qui était véritablement arrivé.
Soudain pris de panique, il empoigna les épaules de son camarade qui se figea à ce contact.
- Wow, qu'est-ce qui t'arrive tout d'un coup ? l'interrogea ce dernier.
- Est-ce que tu peux me dire exactement ce qu'il s'est passé ce soir-là ?
- Tu veux revenir là-dessus ? Ce n'était vraiment rien, je t'assure …
- S'il te plaît…
Le ton de Bakugo était presque suppliant.
Au fond de lui, il aurait préféré rester dans le déni et l'ignorance, mais il avait besoin de savoir. De comprendre si sa mauvaise intuition avait des raisons d'être. Et en voyant son air grave, Kirishima se contenta de lui répondre :
- Eh bien, j'étais en patrouille avec Tamaki et Fat Gum, quand on est intervenus sur une agression de rue.
- Ou est-ce que ça s'est passé ?
- Dans la rue Takeshita Dori.
- Et ensuite ?
- Euh … C'est un peu flou. Je crois que j'ai engagé le combat, trop excité à l'idée de pouvoir aider et enfin être utile en tant que héros. Mais le type était baraqué, avec un alter de force et il a contré plusieurs de mes attaques avant de m'envoyer valser contre un mur.
Il passa une main derrière sa nuque avec un sourire crispé, comme gêné d'avoir à raconter ça.
- C'est nul, hein ? Je devais avoir la tête ailleurs. Je dois avouer que le baiser qu'on avait partagé quelques heures plus tôt m'avait pas mal retourné.
Le nœud dans le ventre de Bakugo se resserra si violemment qu'il en eut la nausée.
- Je me suis cogné la tête et j'imagine que j'ai perdu trop de sang pour rester conscient, poursuivit Red Riot. Quand je me suis réveillé, j'étais à l'hôpital.
La prise que Bakugo exerçait autour de ses épaules se détendit brusquement. Son visage arborait une expression si défaite que Kirishima en eut le cœur tordu.
- Tu as fait une hémorragie ?
- Très légère, voulut le rassurer son ami. Les médecins n'ont pas douté une seule seconde de mon rétablissement. Plus de peur que de mal. Une toute petite opération, un bandage et quelques jours d'observation plus tard et me revoilà sur pieds. Tu vois ?
Mais ses paroles, aussi bienveillantes pouvaient-elles être, ne firent pas le moindre effet à Bakugo. Au contraire, il eut l'impression de voir le blond s'enfonçait davantage dans sa mélancolie.
- Désolé, je … j'ai quelque chose à faire, déclara soudain Bakugo en se levant.
- Oh ? Euh … On se voit plus tard, alors ?
Mais déjà le lycéen avait passé la porte de l'Internat, sans prendre la peine de se retourner.
Momijiyama Park
Bakugo traversa la ville aussi vite que les transports en commun et ses jambes le lui permirent, le cœur affreusement lourd et une angoisse devenue presque familière au creux du ventre. Il avait terriblement peur. Il était même terrifié. Terrifié à l'idée d'avoir compris tout ce que les paroles de Kirishima impliquaient.
Il ne s'agissait pas d'un banal accident comme n'importe quel apprenti héros pouvait en connaître. Chaque détail de son récit avait ramené Bakugo à cette fameuse première nuit où sa moitié avait trouvé la mort. Même rue, même contexte, mêmes personnes, même type d'alter, même conséquences … ou presque. Kirishima en était peut-être sorti vivant mais il avait vécu une situation à 99% similaire à celle du passé. Attaqué par un vilain parce que Bakugo lui avait complètement embrouillé l'esprit au mauvais moment. À cause de leur dispute dans la première version de l'histoire, et à cause de leur baiser dans la seconde.
Ça ne pouvait pas être une coïncidence …
Le futur numéro 1 des héros avait besoin de savoir. Ce n'était pas une question de curiosité. C'était vital. Pour Kirishima et pour sa propre santé mentale.
Le Momijiyama Park était la seule option qui lui était venue. L'unique endroit où il pourrait peut-être trouver des réponses.
Il y arriva à la même heure que la dernière fois qu'il y était venu. Et comme il l'avait espéré tout le long de son trajet, il y avait bel et bien un entraînement de football en cours sur le terrain.
Au loin, en train de courir après le ballon, il reconnut Atsushi, le jumeau d'Aya. Et comme il l'avait prié de toute ses forces, sur un banc, dans un coin reculé et en toute discrétion, ladite jeune fille observait son frère avec nostalgie.
S'il avait tout fait pour arriver le plus rapidement possible, maintenant qu'il se trouvait aussi proche de la collégienne, il eut bien du mal à la rejoindre. Il craignait plus que tout ce qu'elle pourrait lui apprendre, ce qu'elle pourrait confirmer ou non. Ce que cela engendrait pour l'avenir.
C'est donc d'un pas lent et les lèvres pincées qu'il rejoignit le banc où était installée Aya. Cette dernière dut sentir la présence du garçon, car elle releva la tête alors qu'il était encore à quelques mètres d'elle.
Et en découvrant son visage tiré par le stress, elle comprit pourquoi il était là. Après tout, elle avait lu les journaux, vu les infos qui avait brièvement parlé de cette attaque de vilains d'il y a trois jours et dans laquelle un élève de Yuei avait été blessé.
Arrivé à sa hauteur, Bakugo eut tout le mal du monde à dégager la boule qui semblait avoir élu domicile au fond de sa gorge.
- … Rien n'a changé, n'est-ce pas ? finit-il par demander. Ton alter ne fait que retarder l'échéance.
Il sentit les larmes lui monter aux yeux.
- Je ne peux rien réparer, comprit-il. Kirishima va mourir. De la même façon que la première fois. Par ma faute.
Mais face à une telle détresse, Aya fut la première à pleurer.
- Je suis sincèrement désolée, Bakugo… répondit-elle simplement.
À suivre ...
