14 octobre 2018 [18:18]
Internat de la Seconde-A
Les quelques minutes que Bakugo avaient voulu s'accorder s'étaient rapidement mué en un quart d'heure. Embrasser Kirishima avait quelque chose d'irréel qui possédait, vraisemblablement, le pouvoir d'accélérer le temps. Il avait parfaitement conscience d'abuser de la situation, mais c'était bien meilleur de dévorer les lèvres de son partenaire que de discuter.
Et tant que Kirishima aurait la bouche scellée par la sienne, le blond n'aurait pas à se soucier de la suite des évènements et de ce que cela impliquerait pour eux.
Mais évidemment, c'était bien trop demandé pour quelqu'un d'aussi sage et réfléchi que Kirishima. Lequel comptait bien ne pas céder à la diversion peu subtile qu'exerçaient Bakugo et sa bouche merveilleuse sur lui.
- Katsu...
L'intéressé ravala la fin de son propre prénom en continuant d'embrasser sa moitié, ignorant expressément son appel.
- Je t'ai accordé quinze minutes de mon temps, marmonna le lycéen à l'alter de durcissement contre sa bouche. Je pense que c'est largement plus que tu n'en mérites.
- Même l'éternité ne serait pas suffisante, répliqua l'intéressé en orientant son attention sur le cou de son partenaire.
- Oh ce serait terriblement romantique comme déclaration si je n'étais pas déjà convaincu que tu ne fais ça que pour essayer de m'amadouer.
Mais Bakugo préféra faire comme s'il n'entendait rien et se réempara de cette bouche tentatrice et un peu trop bavarde.
Une fois qu'ils auraient entamé leur conversation, rien ne lui assurait que Kirishima ne s'enfuirait pas en courant. Alors quitte à ce que ce moment de partage soit le dernier, il avait bien l'intention d'en profiter.
Il sentit le rouge sourire contre ses lèvres, amusé par son empressement.
Mais aussi attendri pouvait-il être, Kirishima ne céda pas et repoussa doucement Bakugo d'une main sur son épaule, l'obligeant à s'écarter. S'il savait que la discussion à venir était nécessaire, il ne put retenir son visage de se froncer en une moue agacée.
Son amant ne l'en trouva que plus adorable encore.
- Tu m'expliques ? lui demanda-t-il en s'asseyant en tailleur sur le lit.
- ... Je ne saurais même pas par où commencer.
- Peut-être simplement par le début.
« Mais quel début ? » s'interrogea Bakugo.
Cette histoire avait tant de points de départ que même lui peinait à s'y retrouver. Comment pouvait-il lui parler de manière cohérente et réfléchie quand la situation toute entière était un immense merdier ?
Il en avait déjà mal au crâne.
D'une main plaquée sur le front, il se massa les tempes du bout des doigts comme pour en faire sortir le surplus d'informations. Kirishima comprit que, quoi qu'il était sur le point d'apprendre, ce serait difficile à entendre.
- Bakugo, loin de moi l'envie de te replonger dans de mauvais souvenirs ou je-ne-sais-quoi ... Mais comprends-moi, je suis complètement perdu !
Évidemment qu'il l'était. Qui ne le serait pas ?
- Il y a encore deux mois, c'était à peine si on s'adressait la parole, reprit le futur Red Riot. Et un après-midi, tu as débarqué de nulle part pour me tomber dans les bras. Tu t'es justifié en disant que je te rappelais ton ex-petit ami, pour ensuite m'assurer que je n'étais pas un lot de consolation. Puis, en quelques semaines, tu t'es rapprochée de moi, sinueusement. Tu es devenu partie intégrante de mon quotidien, tu t'es infiltré dans mes putains de veine jusqu'à ce que je tombe amoureux de toi !
Kirishima s'exprimait plus durement qu'il ne l'aurait cru mais c'était nécessaire. Il s'agissait là d'émotions, de ressentis qu'il avait refoulé trop longtemps. Et Bakugo le comprenait parfaitement. Aussi, il le laissa décharger sa frustration sans broncher.
- Et alors que je croyais que quelque chose serait possible entre nous, tu es revenu sur tes belles paroles et tu m'as dit ... que tu t'étais intéressée à moi que parce que je te rappelai ce garçon que tu aimais et que tu as perdu.
Ses poings serrés et sa voix mal assurée traduisaient toute sa colère et sa jalousie.
- Pour au final m'attirer dans cette chambre vingt-quatre heures plus tard et m'embrasser comme si demain n'existait pas, acheva-t-il. Merde, Katsuki ! Qu'est-ce que ça signifie tout ça ?
C'était la première fois qu'il l'entendait véritablement parler de ce qu'ils avaient vécu ces derniers temps ensemble. Et Bakugo accueillit ses paroles comme une motivation. Il n'avait plus envie de le faire souffrir comme ça. Plus jamais. Et pour ça, il allait devoir parler, lui aussi. Se confier et accepter l'idée qu'il puisse avoir besoin de soutien. De Kirishima, comme d'Aya et peut-être mêmes de certains autres de ses camarades.
Mais cela devait passait par une confiance mutuelle. Et il ne l'établirait qu'en racontant tout ce qu'il avait traversé pour en arriver là, dans cette chambre, auprès d'un garçon censé être mort depuis des jours.
L'adolescent replia une de ses jambes contre lui dans un mécanisme de protection et noua ses mains autour de son genoux.
- J'ai peur.
Ces mots étaient sans aucun doute les plus durs qu'il avait eu à dire. Bien plus douloureux qu'un « merci » ou un « désolé ». Mais il avait constaté tout ce que sa fierté pouvait lui faire faire comme connerie. Peut-être était-il bon de reconnaître ses faiblesses parfois.
Kirishima ne s'attendait certainement pas à cette déclaration. Sa frustration retomba pour ne laisser place qu'à l'inquiétude.
- J'ai peur que si je te dis toute la vérité, tu prennes tes jambes à ton coup, pour ne plus jamais avoir à me parler.
Pour le rassurer, le rouge vint déposer sa main sur celle de Bakugo, un sourire encourageant au coin des lèvres.
- Là, tout de suite, je suis bien plus enclin à écouter même la plus farfelue des histoires, plutôt qu'à te tourner le dos.
C'était sans aucun doute ce dont le blond avait besoin pour combler sa détermination. Même sans cela, il aurait sûrement fini par parler. Après tout, il l'avait plus ou moins promis à Aya en lui commandant de faire la même chose avec son frère.
C'était un accord tacite qu'il était bien décidé à respecter.
- Il y a ... cette fille, commença-t-il. Elle s'appelle Aya.
- Là, j'avoue que j'ai un peu peur, en fait.
- Ce n'est pas ce que tu crois, tête d'ortie ! Tu sais bien que je ne suis pas attiré par ... et puis, merde, elle doit avoir treize ans maximum ! C'est glauque !
Kirishima parut gêné. Il glissa une main dans sa nuque.
- Désolé, fit-il dans un rire nerveux. J'ai sur-réagi. Promis, je me tais.
Il valait mieux. Bakugo avait déjà suffisamment de mal à trouver la force de s'exprimer, si son camarade l'interrompait toutes les deux phrases, il n'arriverait jamais au bout de son récit. Il s'assura que Kirishima était attentif et repris :
- J'ai rencontré Aya, il y a quelques semaines. Son alter s'appelle « Fatalité », et pour faire simple, elle est capable de modifier le passé d'une personne pour l'amener vers un futur différent.
- Sérieusement ? C'est dingue ! Pourquoi est-ce qu'on n'a jamais entendu parler d'un tel pouvoir ?
- Je croyais que tu devais la boucler ?
- Pardon.
En réalité, Bakugo aimait l'entendre. Il avait été si traumatisé par le silence de la chambre d'hôpital dans laquelle Kirishima était mort, qu'à présent, il prenait le temps d'apprécier chaque petit écho de sa voix.
Il soupira en souriant.
- Ses parents l'ont déclaré sans alter pour la protéger du gouvernement, des médias et de toutes personnes mal intentionnées, expliqua-t-il. Mais malgré ça, elle a accepté de me mettre dans la confidence et de m'aider.
Les sourcils froncés du rouge semblaient demander : « Comment ça ? »
- En sauvant le garçon que j'aime.
Kirishima était complètement largué. Cela se voyait à sa bouche entrouverte, à son regard interrogateur. Bakugo ne pouvait qu'imaginer combien cela devait être compliqué à assimiler. Alors il décida de reprendre l'histoire depuis le tout début. Leurs débuts.
- Toi et moi, on a combattu ensemble lors de l'attaque du SCA, conta-t-il. Dans la zone des effondrements. On ne s'était jamais vraiment parlé avant, mais le fait de lutter en duo contre des vilains nous a considérablement rapproché. On s'est découvert pas mal de points communs, et même si je n'en donnais pas l'air, j'appréciais vraiment de passer du temps avec toi.
Un sourire nostalgique étira son visage à ces souvenirs.
- Tu étais tout ce que je n'étais pas. Gentil, généreux, altruiste et sociable. Et malgré nos caractères diamétralement opposés, tu es devenu mon meilleur ami.
Kirishima écoutait dans le calme, même s'il peinait à comprendre ce qu'il entendait.
- Et de façon progressive et imprévue, j'ai fini par tomber amoureux de toi, déclara Bakugo. Mais j'étais trop con et tête de mule pour oser te l'avouer. Alors je me suis fait devancer. Mao, en une journée, a osé te proposer un rencard, quand j'en étais incapable.
Le garçon ferma les poings, miroir de son estomac qui se resserrait douloureusement.
- Ça m'a rendu fou de jalousie et tu t'en es rendu compte. Alors tu m'as poussé dans mes derniers retranchements et j'ai fini par me déclarer. Aussi con ai-je pu être, tu as accepté de me laisser une chance et on a commencé à sortir ensemble.
Il se souvenait de la rage, de la frustration, de la passion qu'ils avaient expérimentée pour leur premier baiser. C'était si pure et authentique que Bakugo en avait eu des vertiges.
- Je voulais voulu te rendre heureux, je t'assure. Mais j'ai rapidement réalisé que notre « genre » de couple et mes aspirations de futur numéro 1 ne seraient pas compatibles. Pour protéger ma misérable carrière de héros à peine entamée, je préférais rester caché, quand toi, tu ne rêvais que d'une relation assumée au grand jour. Et qui étais-je pour t'en priver ?
C'était difficile de mettre des mots sur ses propres erreurs, mais en parler à voix haute avait quelque chose de thérapeutique.
- Tu méritais tellement plus que ce que j'avais à te donner. Alors j'ai préféré te libérer et je t'ai quitté. Mais bien entendu, toi et ton foutu sixième sens, vous avez compris que ce n'était pas à cause de mon manque d'amour pour toi. Et tu as refusé d'accepter ça. Tu n'arrivais pas à comprendre, et têtu comme tu es, tu n'aurais jamais lâché l'affaire.
Il en arrivait à l'un de ses plus grands regrets. Le poids de la culpabilité lui revint en pleine face comme une gifle des plus violentes.
- Pour que tu sois pleinement libéré de cette relation, j'ai fait en sorte que tu me détestes. Et je t'ai dit droit dans les yeux que tu n'avais jamais rien représenté pour moi.
Passé ce souvenir extrêmement douloureux, le blond osa enfin remonter ses yeux vers ceux de Kirishima.
- Ce sont les derniers mots que je t'ai dits. Tu es mort quelques jours plus tard, tué par un vilain au cours d'une patrouille.
Bakugo ne pouvait même pas se représenter ce que cela pouvait faire d'entendre ce genre de phrase. Kirishima, aussi impassible paraissait-il, devait le prendre pour un taré à sortir des trucs pareils.
Mais malgré cette idée, le blond poursuivit son récit.
- Ça m'a détruit. La souffrance, la culpabilité, le désarroi, toutes ses sensations m'ont dévoré de l'intérieur jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de moi. Je ne supportais pas de t'avoir perdu, et encore moins de savoir que tu avais quitté ce monde en étant persuadé que je ne t'avais jamais aimé. J'ai complètement implosé. Au point d'utiliser mon alter contre Mao après une simple petite réflexion.
À y réfléchir, il se rendait compte de toute la stupidité dont il avait fait preuve ce jour-là. Il aurait dû ignorer cet abruti et sa médisance. Il avait fait honte à la mémoire de Kirishima en réagissant de manière aussi puéril.
- Ça lui a valu une visite à l'hôpital et moi, un renvoi de Yuei. Mais ça m'importait peu. Tu n'étais plus là, et je n'avais plus rien à cœur, pas même le fait de devenir un héros. Pourtant, un miracle a jugé bon de m'offrir une seconde chance.
Rien que de repenser au visage timide d'Aya, Bakugo sentit sa poitrine se charger de reconnaissance. Elle était ce qu'il avait de plus semblable à un ange gardien.
- Mon pétage de plomb contre Mao avait été filmé par des élèves du lycée et chargé sur le net. C'est comme ça qu'Aya a eu vent de mon histoire. En mon désespoir, elle a reconnu sa propre douleur dû à la perte de son jumeau, et elle a proposé de m'aider.
Il arrivait à un véritable tournant de son discours et il craignait de plus en plus d'arriver au bout et de devoir faire face à la réaction de Kirishima.
- Elle m'a dit qu'avec son alter, elle pouvait te ramener, modifier cet élément qui t'avait conduit à une mort prématurée. Elle m'a assurée qu'elle pouvait nous réunir, même si certaines choses promettaient d'être bouleversées. Et qu'est-ce que j'aurais pu faire d'autre qu'accepter ? Je me fichais des risques, tout ce que je voulais, c'était te retrouver.
Bakugo noua nerveusement ses doigts les uns aux autres, avant de poursuivre.
- Alors Aya a usé de son pouvoir sur toi. Elle a fait en sorte que tu restes en vie, ce qui a donné naissance à une sorte de réalité parallèle dans laquelle tu n'es jamais mort. C'était tellement improbable et délirant que je n'ai pas cherché à comprendre, je t'ai rejoint dès que j'ai compris que tu étais vivant, et je t'ai serré dans mes bras.
Il lâcha un rire jaune.
- La suite tu la connais. Tu m'as regardé comme si j'étais fou, comme un parfait inconnu, alors j'en ai déduit que tout était de ma faute. Que l'élément qu'Aya avait dû modifier pour te sauver, c'était notre relation. Et que cela expliquait pourquoi tu avais tout oublié de moi et de notre histoire. Ça a fini de m'achever.
Sa gorge nouée, Bakugo du déglutir avant de pouvoir reparler.
- Mais malgré ça, et malgré Mao, égoïstement je n'ai pas pu me renoncer à toi. Je voulais te prouver que je pouvais faire mieux, que je pouvais te rendre heureux, comme personne d'autre ne le pourrait. Je voulais que tu retombes amoureux de moi.
Kirishima avait beau rester silencieux, ses joues rouges en disaient bien plus que n'importe quel mot.
- Et je pensais y arriver, je croyais que j'avais réussi à réparer mes erreurs. Puis tu as eu cette accident de patrouille. Étrangement similaire à celui qui t'avait coûté la vie avant l'intervention d'Aya. J'ai cru te perdre une seconde fois, tu n'imagines pas combien c'était horrible.
Son coeur s'emballa d'angoisse rien qu'en y repensant.
- Je devais me faire à l'idée ... Ce n'était pas seulement notre dispute et mes erreurs qui t'avaient tué la première fois, c'était ma simple présence dans ta vie qui te portait la poisse.
Honteux de ce qu'il allait avouer, il glissa ses doigts dans ses cheveux.
- Alors, en espérant te sauver, je t'ai fait croire que ... que je n'avais pas oublié mon ex. Pour t'éloigner à nouveau, te tenir à distance de moi et de ce mauvais sort qui semblait déterminé à te poursuivre.
Ça y est ... C'était la dernière ligne droite.
- Mais Aya a débarqué de nulle part ce matin et m'a rassuré. Elle m'a avoué que je n'étais pas l'élément déclencheur de ta mort, simplement une sorte de « dommage collatéral » ... Et aussi ... que si j'espérais te reconquérir, je me devais d'être sincère avec toi.
Pris d'un élan de courage, Bakugo se tourna pour faire véritablement face à Kirishima, dont le regard et la mine légèrement tirée laissaient peu d'indices sur ce qu'il ressentait.
- Eijiro, tu n'imagines pas combien je m'en veux de t'avoir caché la vérité. Mais j'avais peur de passer pour un fou, de te faire fuir. Je n'aurais pas supporté que tu me regardes comme un aliéné. Le poids de ses souvenirs qu'on a pourtant partagé à deux, était déjà bien trop lourd à porter. Mais je t'en fais la promesse maintenant : plus jamais je ne te mentirai, plus jamais je ne ferai souffrir. Je te demande juste de me faire confiance, si seulement tu veux bien m'accorder une énième et dernière chance.
Kirishima, bouleversé, ne parvint pas à prononcer la moindre syllabe.
Impuissant, Bakugo prit une profonde inspiration pour achever son discours par ce qu'il n'avait jamais osé véritablement dire à ce garçon :
- Je t'aime, Eijiro.
Cette phrase eut pour effet de sortir Kirishima de sa pseudo-transe. Son torse se gonflait difficilement, comme si ses émotions bataillaient avec violence dans sa poitrine.
Enfin, au bout de quelques secondes, il finit relever la tête vers Bakugo, ses yeux brillant d'un voile d'eau qui refusait de couler.
- Je suis désolé, Katsuki ...
À suivre.
