14 octobre 2018 [19:01]
Internat de la Seconde-A
« Je suis désolé, Katsuki ... »
Bakugo eut l'impression que le monde s'écroulait sous ses pieds.
Face aux yeux brillants de Kirishima, à son désarroi évident, il se sentit stupide d'avoir pu croire qu'une telle histoire serait crédible. Quand bien même il n'avait dit que la vérité, il fallait se mettre à la place de son interlocuteur. Lui-même aurait été incapable de gober un récit pareil ! Surtout sorti de la bouche d'un garçon que Kirishima n'était censé fréquenter que depuis quelques semaines. C'était sans doute trop demander.
Bakugo eut tout le mal du monde à ravaler le nœud qui s'était formé dans sa gorge, tout en s'efforçant de ne pas craquer. Il ne voulait pas que son partenaire le voit encore plus misérable qu'il ne l'était. Déjà qu'il le croyait fou ... Il avait encore au moins la main sur la manière dont il voulait achever tout ça. Soit en pétant un câble comme il l'aurait sûrement fait des mois auparavant, soit en restant le plus digne possible.
Pour Kirishima, il choisit la seconde option.
- Je ...
C'est à peine s'il reconnut sa propre voix. Faible, éraillée. Comme si toute l'assurance avec laquelle il était né, l'avait soudainement quitté. Et pour cause ... Il n'y avait bien qu'en face de cet homme qu'il ne pouvait pas jouer les héros. Eijiro Kirishima le réduisait au stade de simple humain. Et c'était aussi déconcertant qu'apaisant parfois.
- Ce n'est rien, finit-il par dire. C'est beaucoup à assimiler, je n'aurais pas dû t'inclure dans mes délires, je ...
Bakugo oublia la fin de sa phrase à l'instant même où son camarade, objet de tous ses troubles, empoigna son visage pour l'embrasser.
Un baiser impromptu, que le blond n'aurait jamais pu prévoir. Les lèvres de Kirishima avait quelque chose de désespéré, d'urgent et portaient un léger goût salé, comme si des larmes en avaient atteint la commissure. Le rouge lui dévorait la bouche comme s'ils avaient des années de séparation à rattraper. Une sensation que Bakugo n'avait pas cessé de ressentir, chaque jour où Kirishima l'avait regardé comme un inconnu.
Il ne chercha pas à comprendre et lui rendit son baiser avec autant d'ardeur. Il voulait profiter un maximum avant que cette petite bulle n'éclate pour revenir à la réalité. Et fort heureusement, Kirishima maintint un niveau de folie suffisant pour faire durer leur échange jusqu'à ce qu'ils manquent tous les deux d'oxygène.
Bakugo s'attendait à le voir reculer d'un coup, mais au contraire, son amant resta pressé contre lui, le souffle court. Il prit même le temps de l'embrasser doucement sur la tempe.
- Je suis tellement désolé de t'avoir fait souffrir comme ça.
Pardon ? Bakugo avait forcément rêvé. Il était impossible que Kirishima ait dit ça ...
Il devait le faire répéter.
- Qu'est-ce que tu racontes ?
- Ça a dû être ... Horrible de traverser ça tout seul.
Kirishima serra les poings, terriblement frustré de cette situation. Comme un homme désespéré de son impuissance.
- Bordel, pourquoi tu ne m'en a pas parlé plus tôt ? ajouta-t-il
- Attends, attends, tu ... Tu me crois ?
La demande de Bakugo lui parut tellement idiote que Kirishima eut envie d'en rire. Mais à la place, il ne lâcha qu'un petit sourire, avant de se pencher pour l'embrasser tendrement.
- Evidemment que je te crois.
Il était sincère. Cela se lisait jusque dans la façon dont ses doigts caressaient presque imperceptiblement la joue de Bakugo. Il ne cherchait pas à gagner du temps pour fuir cette chambre comme s'il s'agissait d'une cellule psychiatrique. Il avait profondément confiance en tout ce que sa moitié venait de lui raconter.
Et le blond en fut littéralement bouleversé.
- Si je sais dire quand tu mens, je sais aussi voir quand tu dis la vérité, ajouta Kirishima. Et dans un monde fait d'alters, je veux bien volontiers croire au fait qu'un tel pouvoir existe.
De ses dents aiguisées, il se mordit la lèvre inférieure à sang.
- Je me désole seulement que tu te sois senti obligé de me cacher tout ça. Tu aurais dû m'en parler dès ce premier entraînement qu'on a fait au gymnase.
- Je n'étais personne, Eijiro. Si ce n'est un camarade de classe à qui tu n'avais dû adresser la parole que deux ou trois fois. Comment voulais-tu que je t'en parle ?
Oui... Dit de cette façon, il était clair que ça n'aurait pas pu être aussi facile. Kirishima devait bien reconnaître qu'il n'aurait sûrement pas réagi de cette façon s'il avait appris la vérité un mois plus tôt.
- Et puis, tu étais avec Mao ... ajouta Bakugo.
- Mao n'a jamais été qu'une première expérience. C'est sans doute horrible à dire mais je savais parfaitement que je ne finirai pas ma vie avec lui. C'était juste ... simple et agréable. Et je n'en attendais pas plus. Je pensais que c'était suffisant pour me dire amoureux. Et toi et ton sale caractère vous avez débarqué de nulle part pour me faire comprendre que j'avais tort.
Il glissa une main dans ses cheveux en bataille faisant retomber certaines mèches sur son front.
- Je dois avouer que ça me faisait peur, poursuivit Kirishima. Ses sentiments que je commençais à ressentir pour toi et qui allaient beaucoup trop vite. Je me disais que c'était juste mes hormones qui réagissaient un peu vivement parce que ... Tu es carrément mon genre de mec et ...
Il réalisa un peu tard ce qu'il venait de dire et face au sourire charmeur de Bakugo, son visage entier se mit en accord avec l'écarlate de sa chevelure.
- Ce que je veux dire, c'est que ... Je me sentais affreusement coupable de n'avoir d'yeux que toi et de ressentir toutes ces choses, que je n'avais jamais partagé avec Mao. Aujourd'hui, je me dis que peut-être ... Tout ça avait un lien avec notre histoire passée. Et que même si je n'en avais pas pleinement conscience, je t'aimais toujours, même dans cette réalité alternative.
Il haussa les épaules.
- Ou peut-être que j'essaye juste de me rassurer comme je peux pour ne pas passer pour le salopard qui est tombé amoureux d'un autre alors qu'il était en couple, fit-il dans un rire nerveux.
- Tu n'as rien d'un salopard.
Ses paroles se voulaient rassurantes mais ça n'apaisa que brièvement Kirishima. Il soupira dans un petit sourire triste.
- Pourtant je t'ai fait du mal, précisa-t-il. Sans m'en rendre compte, certes, mais quand même ... Tu devrais m'en vouloir.
- Moi aussi je t'ai fait du mal. Et j'en avais pleinement conscience, c'était un choix.
- C'était pour me protéger. Je ne me rappelle pas tout ce qu'on a vécu « avant » mais je suis persuadé que je ne t'en ai jamais voulu pour ça.
- Peu importe, lâcha le blond. Je t'ai délibérément blessé et pour ça, je ne pourrais jamais me permettre de te détester. Quoi que tu fasses.
- ... Ça signifie qu'on est quitte ?
Bakugo aurait bien aimé, mais quand Kirishima était des plus innocent, lui, avait encore un milliard de choses à se faire pardonner. Alors, incapable de savoir quoi répondre sans engendrer le débat, il se contenta de sourire et quatre petits mots :
- Je t'aime, Eijiro.
C'était si bon et si facile à dire, qu'il s'en voulut d'autant plus d'avoir attendu une mort, une manipulation du temps, et plusieurs semaines de prise de tête pour enfin parvenir à le sortir. C'était des mots peu chers payés s'ils lui permettaient de voir Kirishima réagir aussi adorablement : le regard fuyant et les joues rouges.
- Je ne t'aurais pas cru à l'aise avec ce genre de phrases, lâcha l'intéressé.
- Je t'ai vu mourir avant d'avoir pu te le dire. Je compte bien me rattraper.
- Ne te sens surtout pas obligé.
Bakugo lâcha un rire léger comme il n'en avait pas fait depuis longtemps. Puis se fut à son tour de venir embrasser Kirishima, pour le débarrasser de sa gêne et donner un sens à sa déclaration. Il voulait que sa moitié sache combien il pensait la moindre de ses paroles.
Red Riot accepta ce baiser avec plaisir et presque soulagement.
- Si j'ai bien compris, alors ... ça veut dire qu'il n'y a jamais eu d'ex ? demanda-t-il. Enfin, plutôt ... que c'était moi, l'ex en question ?
- Ouaaaais, désolé, c'était nul comme façon de faire mais c'était ma seule façon d'extérioriser sans trop en révéler. Ça me tuait de te voir te prendre la tête à te considérer comme un lot de consolation, un second choix ou ce genre de conneries. Y a jamais eu personne d'autre que toi.
Il aurait aimé que Kirishima lui dise la même chose mais, Mao oblige, dans cette nouvelle version de l'histoire c'était impossible. Même si cela restait deux relations très différentes.
Le rouge se sentit terriblement nul.
- Et dire que j'étais jaloux de moi-même, soupira-t-il. Je suis trop con.
- Si ça peut te rassurer, ce n'est pas comme si c'était facile à deviner.
Ce n'était clairement pas ce que Kirishima voulait le plus savoir, mais il semblait vouloir gagner du temps sur une question dont il appréhendait la réponse.
- ... Est-ce que ... Est-ce qu'il y a une chance que je me rappelle ? De nous ? Du passé ?
Bakugo aurait voulu lui répondre par la positive ou même lui dire d'interroger Aya directement mais à quoi bon ? Elle n'avait pas plus de réponses que lui. Quand on utilise un alter aussi peu de fois que le sien, c'est difficile d'en connaître tous les secrets.
- J'espère, répondit-il simplement.
Kirishima se contenta de hocher la tête. Il se garda bien de lui parler de cette sensation de déjà-vu, qu'il avait ressenti en l'entendant l'appeler « tête d'ortie » à l'hôpital et qui pouvait constituer un indice sur la question. Il ne voulait pas que Bakugo se fasse de faux espoirs.
Mais intérieurement, il se jura de tout faire pour se rappeler de ce passé qu'il n'avait aucun souvenir d'avoir vécu. Pour lui-même, aussi bien que pour ce blond, tête brûlée.
Enfin, si seulement le temps le lui permettait.
- Et sinon ... Qu'est-ce que ça signifie pour moi ? osa demander Kirishima. Est-ce que je vais mourir comme la première fois ?
- C'est ce que pense Aya, répondit Bakugo, le cœur lourd. D'après elle, la mort finit toujours par reprendre ses droits. Que ce soit trois jours, trois mois ou trois ans plus tard ...
- J'ai l'impression que dans mon cas, on est plus proche des trois jours que des trois ans.
- Retire-toi ce genre de pensées obscures de la tête. Je n'ai pas l'intention de laisser le passé se reproduire.
Kirishima se sentit reconnaissant d'avoir quelqu'un sur qui compter pour ce genre de situation absolument délirante.
- Je doute qu'on puisse lutter contre le destin, lui dit-il.
- Le destin, je l'emmerde, rétorqua le blond.
- Rien que ça ?
Il retrouvait le Bakugo enflammé et rageux que tout le monde redoutait, mais que lui, trouvait adorable.
- Est-ce que tu sais ce qui va m'arriver exactement ?
Le plus vieux sentit son estomac se tordre en entendant Kirishima employer le futur comme si c'était quelque chose d'inévitable. Mais il n'avait pas envie de le corriger et d'entrer dans des débats inutiles, alors il se contenta de répondre :
- La première fois, tu as subi un violent traumatisme crânien et tu as fini en mort cérébrale, raconta Bakugo avec difficulté. Conséquences d'un coup porté par Midas, un vilain rancunier que tu as aidé à coffrer lors de l'attaque du SCA. Aya pensait que c'était cet élément le problème, raison pour laquelle elle a fait en sorte que tu combattes dans une autre zone.
- Mais cette fois-ci c'est Kendo Rappa, le type des Huit Préceptes que j'ai affronté pendant la mission de sauvetage d'Eri, qui m'en veut à mort, comprit Kirishima.
Si le rouge avait été sonné au point de se retrouver à l'hôpital cette nuit-là, il n'avait pas manqué de reconnaître ce vilain baraqué au bec d'oiseau qu'il avait combattu jusqu'à l'épuisement total quelques semaines plus tôt.
Il soupira.
- Il faut croire que quelque soit l'univers, tous les mecs que j'aide à faire arrêter sont du genre vengeur obsessionnel.
- Ce bâtard ne s'arrêtera pas tant qu'il n'aura pas obtenu gain de cause, ajouta Bakugo. Il a foiré son coup, mais il va réessayer, c'est une certitude.
À travers ces mots, le blond espérait lui faire prendre conscience de toute l'urgence de la situation. Mais Kirishima, à son image, prit la chose avec plus de recul et de légèreté.
- Bon ... Et bien j'imagine que je n'ai plus qu'à rester sur mes gardes.
- Tu te fous de qui ? Ce type veut ta peau. Et je te rappelle que si tu as survécu lors de vos deux premières rencontres, c'est en grande partie grâce à Fat Gum. Kendo ne se fera pas avoir une troisième fois. Il va adapter sa stratégie.
Et comme si le monde leur envoyait le plus glauque des signes, le portable de Kirishima se mit à biper, annonçant l'arriver d'un SMS.
Sans chercher à avoir l'autorisation de son partenaire, Bakugo lu le message à ses côtés et sentit un frisson des plus désagréables lui parcourir l'échine.
- Une patrouille ? Genre, maintenant ? C'est une mauvaise blague ou quoi ?
- Tu crois que Fat Gum a placé en micro dans ta chambre et s'amuse de tout ce que tu m'as raconté pour te faire peur ? plaisanta Kirishima.
Sur cette plaisanterie douteuse et sans même chercher à en discuter, le garçon aux cheveux écarlate commença récupérer la veste qu'il avait enlevé un peu tôt.
- Tu ne comptes tout de même pas y aller ? s'étonna Bakugo.
- Je suis apprenti et mon mentor veut que je l'aide, évidemment que je vais y aller.
- Tu as écouté tout ce que je t'ai dit ? Si on se base sur ta mort et ton accident de la dernière fois, c'est toujours au cours d'une patrouille que les choses ont dérapé.
- Qu'est-ce que tu voudrais ? Que je m'enferme à double tour dans ma chambre pour être certain de ne prendre aucun risque ?
- Dans l'idéal, oui. Du moins, jusqu'à ce que Kendo Rappa soit arrêté et refoutu sous les verrous !
L'inquiétude de Bakugo mit du baume au cœur de Kirishima. Du moins, autant que possible quand on se savait surplombé d'une épée de Damoclès, susceptible de tomber à tout instant.
- Je ne compte pas fuir, répliqua-t-il simplement.
Il enfila la dernière manche de sa veste quand le blond lui empoigna le bras d'une main tremblante et peu assurée.
- S'il te plait, le supplia-t-il. N'y vas pas. Dis à Fat Gum que tu te sens mal ou que tu as un examen important demain, peu importe. Mais reste avec moi.
Il ne s'agissait pas d'un caprice. Bakugo avait véritablement peur de le perdre à nouveau, encore plus maintenant qu'Aya lui avait exposé toutes les subtilités de son pouvoir et de l'irrévocabilité du destin.
Mais aussi fort Kirishima avait-il envie de lui dire oui, c'était impensable.
- Je ne peux pas faire ça, répondit ce dernier.
- Mais pourquoi ?
- Parce que je suis un héros. Et parce que j'irai toujours là où on a le plus besoin de moi.
Ce n'était pas une manière de reléguer Bakugo au second plan, mais de lui faire comprendre que si des vies humaines se retrouvaient en jeu ce soir, sa simple présence pourrait peut-être les sauver. C'était la vie qu'il avait choisi de mener en s'inscrivant à Yuei.
Il n'aurait pas su dire pourquoi, mais ces derniers mots eurent l'air de faire mouche et Bakugo finit par lâcher son bras, la tête baissée et la mine grave.
- Je ne peux pas te promettre de revenir, mais je vais tout faire pour, voulut le rassurer Kirishima. Tu dois juste me faire confiance.
« Comme je t'ai fait confiance. »
Puis, avant qu'il ne change d'avis, le rouge s'avança et embrassa de nouveau ce garçon qui, sous ses airs confiants et prétentieux, pouvait aussi ressentir de l'angoisse jusqu'à en avoir les doigts qui tremblent. Il voulait l'apaiser un maximum, même si lui-même se sentait complètement dépassé.
- Je t'aime aussi, Katsuki Bakugo.
Il lui offrit un ultime sourire sincère avant d'accourir vers la sortie.
Le blond ne bougea pas d'un cil pendant plusieurs minutes, jusqu'à ce qu'il entende la porte de l'Internat claquer derrière Kirishima, parti risquer sa vie pour de parfaits inconnus. Pas pour la gloire, la reconnaissance ou l'argent. Juste par altruisme.
« Parce que je suis un héros. Et parce que j'irai toujours là où on a le plus besoin de moi. »
Bakugo aussi était un héros.
Et lui aussi, allait là où on avait le plus besoin de lui.
Déterminé, il empoigna quelques affaires et les fourra avec empressement dans un sac à dos qui traînait dans un coin de sa chambre. Puis ce fut à son tour de quitter la pièce et de rejoindre le rez-de-chaussée. Il ignora les quelques appels intrigués de ses camarades, en train de préparer le dîner et de mettre le couvert
Il sortit du bâtiment sans même se retourner, pour ne fixer que les lumières de la ville rayonnant au loin. La nuit était déjà tombée et le ciel menaçait de pleurer.
Bakugo n'eut pas la moindre hésitation. Il inspira profondément et se mit à courir en direction du centre.
Qu'il soit sans permis provisoire ou non, que Kirishima soit d'accord ou non, lui, le futur numéro 1 des héros, n'allait certainement rester les bras croisés, à attendre que la fatalité vienne achever ce qu'elle avait commencé.
S'il ne pouvait pas tenir Kirishima éloigné du danger, il pouvait au moins l'affronter à sa place. Il allait le protéger.
Même si cela devait être au péril de sa propre vie.
À suivre.
