Bakugo ouvrit brusquement les yeux, un feu ardent dans la poitrine et de grosses difficultés à respirer. Il passa plusieurs secondes à tousser, essayant tant bien que mal de chasser la gêne invisible qui lui comprimait la gorge.

Il était si concentré sur ce manque d'oxygène qu'il fut incapable de se concentrer sur autre chose. Que ça soit le blanc aveuglant autour de lui qui lui brûlait les yeux, les bruits sourds qui bouchaient ses tympans ou la main bienveillante qui s'appliquait à lui caresser fébrilement le dos comme pour l'encourager.

Au milieu de sa lutte, le blond s'efforça de se remémorer ce qu'il s'était passé pour qu'il se retrouve dans cet état. Il lui fallut un petit temps avant de se souvenir du sourire haineux et psychopathe de Kendo Rappa, de la rugosité de ses mains autour de sa gorge, du choc que Bakugo avait ressenti dans son dos en heurtant le mur, du son atroce qu'avaient produit ses côtes en se brisant...

Et le hurlement de Kirishima.

Bordel. Alors finalement même ça il ne l'avait pas réussi. Ce qui aurait dû être un sacrifice discret et efficace, n'avait été rien de plus qu'une défaite aussi humiliante qu'écrasante. Et dire qu'il avait survécu au seul combat pour lequel il était prêt à mourir. Pathétique.

Le destin est définitivement une belle gar...

- Eh Katsuki, ça va ?

L'intéressé reconnut cette voix sans peine. Faible, éraillée, comme si son porteur avait pleuré de longues heures, ou sortait d'un profond sommeil. Bakugo en oublia presque son souci de respiration. A moins qu'il n'ait des hallucinations auditives, Kirishima allait bien, et c'était tout ce qui importait pour le moment.

Entendre la voix du rouge suffit à le calmer. Il cessa de paniquer et s'appliqua à inspirer et à expirer doucement jusqu'à recouvrer un rythme régulier. Sa vue était toujours floue, mais à en juger par la vive luminosité et l'odeur aseptisé qui lui piquait les narines, il se trouvait à l'hôpital.

Pas étonnant avec ce qu'il s'était mangé dans la figure.

Il ne put qu'imaginer à quel point il devait avoir l'air pathétique, allongé dans un lit ou un brancard, à cracher ses poumons comme pour les extraire de son corps. Il devait avoir le visage recouvert d'ecchymoses et plusieurs membres cassés. Le summum du charisme.

Il avait hâte de pouvoir retrouver assez de force pour parler et s'excuser avec humour de son état déplorable auprès de Kirishima. Cela qui n'allait certainement pas tarder, étant donné qu'il commençait de nouveau à sentir ses bras et ses jambes, jusque-là engourdis.

...

Une seconde.

Il ne ressentait ni la douceur des draps dans son dos, ni le tiraillement singulier de l'aiguille de la perfusion dans son bras. C'était quoi ce délire ? Est-ce qu'en réalité, il était encore dans cette ruelle sombre du centre-ville à se vider de son sang ?

Non, c'était autre chose.

Sa vue s'éclaircit enfin et ses yeux tombèrent sur ceux de Kirishima, inquiet et vitreux, comme s'il venait de se réveiller lui aussi. Bakugo prit conscience de sa position. Il était sur une chaise, le dos courbaturé d'y être resté assis pendant longtemps, au chevet d'un lit d'hôpital dans lequel était allongé ... Kirishima.

- Tu t'es réveillé en sursaut et ... Et on aurait dit que tu avais du mal à respirer, fit ce dernier d'une voix inquiète.

Bordel mais qu'est-ce que ... Il se passait quoi ?

Pourquoi était-ce Bakugo ne ressentait plus aucune douleur à la tête, là où Kendo l'avait frappé ? Pourquoi est-ce qu'il était celui au chevet d'un malade et pas directement dans ce putain de lit ? Pourquoi est-ce que Kirishima y reposait en blouse bleu comme si c'était lui le blessé ? Et pourquoi il ...

Le blond se figea au milieu de cette avalanche de questions. Son regard venait de se poser sur un élément troublant de la pièce. Sur une petite table en coin, reposait une horloge numérique qui indiquait des chiffres on ne peut plus perturbants pour le jeune homme.

[19/09/2018 - 06:55]

Le dix-neuf septembre.

Impossible.

Bakugo n'était peut-être pas du genre à faire attention aux détails, mais il était assez au vent du calendrier pour savoir que lorsqu'il avait affronté Kendo Rappa, la veille au soir, c'était le quatorze octobre vers vingt-et-une heure.

Est-ce qu'il avait fait ... une sorte de retour dans le passé ? Ce serait un bug dans la matrice ?

Non. Parce que si ça avait été un simple retour dans le temps, Kirishima ne serait pas ici, à l'hôpital, mais simplement en train de s'entraîner ou de flirter avec Mao. Dans cette réalité-ci, du moins.

Parce que dans la première version de leur histoire, c'est à cette date précise que Kirishima était ...

Mort ?

Le lycéen au fort caractère se redressa vivement. Bon sang, était-il possible que ... ?

Porté par son cœur tambourinant et son instinct, Bakugo prit le visage de Kirishima en coupe, ignorant partiellement la fatigue évidente dont semblait souffrir sa moitié.

- Eijiro, essaye de te rappeler ... C'est quoi la dernière chose que je t'ai dite avant qu'on ne se retrouve ici ?

Le pauvre garçon aux cheveux rouges, sûrement shooté à la morphine, mit plusieurs secondes pour ne serait que comprendre la question. Quand enfin, le sens lui parvint, son visage se ferma, et il baissa la tête.

- Que je n'étais rien pour toi, murmura-t-il. Ça va, ne t'inquiète pas, j'ai bien compr...

Bakugo fut incapable de se retenir davantage. D'immenses larmes se mirent à rouler le long de ses joues, tandis qu'il plaquait sa bouche contre celle de Kirishima.

Le blessé resta figé quelques instants sous la surprise, ou la fatigue (peut-être les deux), mais finit par passer à son tour ses mains autour du cou de son partenaire pour lui rendre son baiser.

C'était un échange rempli de douleur, de passion, d'amour, de soulagement ...

Ce n'est que sous le manque d'oxygène, qu'ils finirent par se séparer à contre cœur. Mais incapables de s'éloigner pour autant, ils restèrent suffisamment proches pour pouvoir voir leur reflet respectif dans les iris de l'autre.

Un sourire béat collé aux lèvres, les yeux rivés sur sa moitié, Bakugo entendit à peine l'infirmière qui venait d'entrer, laisser tomber ses dossiers et hurler au miracle dans le couloir à l'attention des médecins.

« Il est de miracle qui sont irréalisables. Même dans un monde fait d'alters. »

Ce foutu docteur avait eu tort. Sur toute la ligne. Parce que, même s'il ignorait comment et pourquoi, Bakugo en était convaincu :

Il était revenu dans la première version, sa réalité, celle qu'il avait toujours connu.

Sauf que cette fois-ci ...

Kirishima avait survécu.


19 septembre 2018 [07:29]

Hôpital de Matsuzawa

Kirishima se laissa faire sans broncher, subissant les mille et unes manipulations du docteur qui semblait chercher où était l'embrouille. Lui qui avait assuré à Bakugo, ainsi qu'aux professeurs de Yuei et aux parents de son patient, que le garçon était mort, se retrouvait avec un véritable mystère médicinal sur le dos.

Il l'ausculta de partout, de son rythme cardiaque à ses membres endoloris, en passant par ses réflexes pupillaires. Bakugo était moyennement ravi de voir son amant se faire étudier comme un vulgaire rat de laboratoire. Et son regard à lui seul devait être assez équivoque puisque le médecin finit par se reculer légèrement pour s'adresser à Kirishima :

- Jeune homme, pourriez-vous dire à votre ami que je fais ça pour votre bien, et qu'il peut cesser de me fixer avec cet œil noir ?

Il avait dit cela sur le ton de l'humour, évidemment, mais Bakugo ne se dérida pas pour autant.

- Petit ami, précisa-t-il fermeté.

- Pardon ?

- Je ne suis pas son ami. Mais son petit ami.

Kirishima, bien qu'à moitié dans les vapes, s'étonna de sa réaction. Dans le bon sens du terme. Il n'aurait jamais cru Bakugo capable de telles paroles, encore moins en sachant la façon assez brutale dont leur relation s'était terminée, une semaine plus tôt.

- Excusez-le, fit-il au soignant. Il est du genre brut de décoffrage.

- Il n'y a rien d'étonnant, je le serai sans doute aussi si j'étais dans sa situation. I peine une heure, je lui assuraiss que vous étiez en mort cérébrale et que vous ne rouvririez jamais les yeux. Et pourtant, regardez-vous.

L'homme se recula pour admirer Kirishima comme si c'était la 8e merveille du monde.

- Vous êtes là, devant moi, vous respirez, votre cœur bat normalement et vous pouvez me voir, m'entendre et me parler, poursuivit-il. C'est comme si aucune de vos facultés n'avaient été touchées lors de l'accident.

- Et ... Vous expliquez ça comment ? osa demande le rouge. Je veux dire ... Visiblement, j'ai été déclaré mort, alors ...

Le médecin réfléchit à une explication, en vain. Il n'en trouva aucune. Toute activité cérébrale aurait dû être impossible et pourtant ce qu'il voyait devant lui et ce qu'il pouvait déduire des résultats de ces premiers examens étaient formels : Kirishima Eijiro était revenu à la vie.

Et en définitif, c'était bien là le plus important. La raison, si seulement il en existait une rationnelle, n'avait pas la moindre importance.

Alors, au lieu de répondre au garçon, il se tourna vers Bakugo, toujours figé dans son expression de copain protecteur et agacé.

- Un miracle, sans aucun doute.

Après ça, Bakugo fut forcé de quitter la chambre pour permettre à Kirishima d'aller faire des tests plus poussés. Condamné à rester inactif dans le hall de l'hôpital, il fut néanmoins heureux de voir tout le soulagement et le bonheur incommensurable des Kirishima lorsqu'on vint leur annoncer que leur fils avait mystérieusement réussi à revenir parmi nous.

Bakugo se sentit même sourire en voyant Tamaki tomber de joie dans les bras d'un Fat Gum en larmes. Quant à Aizawa, il dût se laisser glisser le long du mur tant le choc lui fit perdre l'équilibre.

Personne ne pouvait l'expliquer. C'était au-delà de ce que le médecin connaissait de ce monde et de son fonctionnement. Mais en réalité, personne n'en avait quelque chose à faire. Kirishima était quelque part dans ses couloirs, à marcher vers les salles d'examens, habillés d'une blouse trop courte et les pieds nus. Il n'était plus dans ce lit froid et impersonnel, à respirer artificiellement sous l'effet de machines et d'électrodes.

Bakugo avait bien une idée de ce changement soudain, mais il préféra ne rien dire tant qu'il n'aurait pas pu avoir de véritable discussion avec Kirishima.

Ce qui arriva en milieu d'après-midi, après la batterie d'analyses terminée, et les parents du garçon, partis en pause café. Ils autorisèrent Bakugo à tenir compagnie au malade, durant ces quelques minutes d'absence. L'adolescent n'aurait pas pu leur en être plus reconnaissant.

Lorsqu'il pénétra de nouveau dans la chambre, son partenaire était de nouveau allongé sur son lit, l'air épuisé mais heureux. Et il le fut d'autant plus en voyant son blond colérique traverser la porte pour le rejoindre à son chevet.

D'un calme et d'une tendresse dont il s'ignorait capable, Bakugo prit la main de Kirishima dans la sienne et embrassa ses phalanges, comme si c'était la chose la plus fragile du monde.

- Aurais-je ressuscité dans un monde parallèle où tu n'es plus que douceur et bienveillance ? plaisanta le rouge.

Il ne croyait pas si bien dire en parlant de monde parallèle, mais Bakugo se garda bien de lui dire. Il voulait aborder les choses avec délicatesse, ne pas le brusquer, surtout dans son état.

Alors il se contenta de sourire et glissa sa main libre dans les mèches écarlates pour les caresser.

- De quoi est-ce que tu te souviens exactement ? lui demanda-t-il doucement.

- ... D'à peu près tout. De la patrouille, de ce vilain qui m'a pris par surpris, le combat, puis le trou noir.

Il en parlait avec recul mais le traumatisme devait encore être bien présent, à en juger par la façon dont son regard fuyait. Le souvenir même devait être physiquement douloureux.

- Je suis sincèrement désolé, fit Bakugo.

- Ce n'est rien. J'imagine que je n'ai pas vraiment le droit de me plaindre si je suis encore là pour pouvoir en parler.

- Ce n'est pas ça. Je suis désolé pour tout ce que je t'ai dit. Je n'en pensais pas un mot, je te le jure. Jamais je n'aurais pu être sincère en disant que tu ne représentes rien pour moi.

Il s'attendait à ce que Kirishima lui tourne la tête, l'ignore ou lui colle une gifle de ses maigres forces recouvrées, mais il se contenta de resserrer la main de Bakugo autour de la sienne.

- Je le sais.

Ce n'était certainement pas la réponse qu'il aurait cru recevoir, mais il l'accueillit avec plaisir. Surtout quand elle était accompagnée d'un sourire aussi sincère.

- Tu ne sais pas mentir, ajouta Kirishima.

« Le garçon que tu aimes ne peut pas être parti en croyant que tu le détestais. Tu es si peu crédible quand tu mens, qu'il est impossible qu'il ait prit tes mots comme ils venaient. Je suis persuadé qu'il est mort en sachant au plus profond de lui, que tu l'aimais sincèrement. »

C'est ce que le Kirishima de la deuxième version lui avait dit. Et comme toujours, il avait eu raison. Bakugo s'en sentit soulagé d'un énorme poids, si bien qu'il en pleura de nouveau, laissant sa tête retomber sur les genoux de ce garçon qu'il aimait tellement et qu'il ne méritait sans doute pas de retrouver.

Il avait terriblement peur que ça ne soit qu'un rêve, douloureux et cruel. Ou peut-être qu'il était mort et que par une erreur de calcul ou manque de place, il s'était retrouvé au paradis, à vivre ce qu'il souhaitait le plus au monde.

Non.

Aucun rêve, aucune illusion ne saurait être aussi réelle. Il pouvait clairement sentir le corps de Kirishima se soulever doucement sous lui au rythme de sa respiration, la chaleur de sa peau, la douceur de son souffle sur sa nuque, son parfum envoûtant que même l'aseptisant de l'hôpital ne saurait gâcher.

Par un miracle, sans doute le même genre qui avait ramené Kirishima, Bakugo était revenu au début de toute cette histoire, avec une nouvelle chance.

- Je te promets de ne plus jamais te faire souffrir, murmura-t-il contre lui. Je vais te tenir la main dans les couloirs du lycée, t'embrasser dans les rues bondées de Tokyo, te faire des déclarations enflammées devant toute la classe et jouer les héros avec toi.

- Et que fais-tu du reste du monde et de tes rêves de grandeur, monsieur le futur numéro un ?

- N'en déplaise au reste du monde et le classement général peut aller se faire foutre. Je serai le plus grand des héros, quoi qu'en dise les idées arrêtées et l'intolérance des gens. Et ce sera avec toi, et pas autrement.

Kirishima fut terriblement touché de ces paroles, brutes et sincères, à l'image de ce garçon dont il était fou amoureux. Et comme aucun mot ne saurait exprimer sa reconnaissance, il se pencha doucement et embrassa Bakugo avait le peu d'énergie qu'il lui restait.

Il avait très envie de dormir.

- Katsuki Bakugo, je vous aime tellement que j'en mourrais sans doute un jour.

- Si vous ne me tuez pas avant, Eijiro Kirishima.

L'intéressé sourit, avant de se laisser retomber contre le matelas, épuisé par les récents évènements.

- Repose-toi, lui intima Bakugo. Je ne bouge pas d'ici.

- Si je me réveille et que tu es redevenu l'abruti que tu sais si bien être, je te jure que je te tue.

- Seulement avec ce nerd de Deku et la double face.

Kirishima ne put retenir un léger rire. Il supposait qu'il ne pouvait pas trop lui en demander trop vite. L'évolution et le changement, quels qu'ils soient, avaient besoin de temps.

- Tu sais ... Pendant ces quelques instant où j'ai été déclaré mort, je crois que j'ai fait un rêve.

- Comment ça ?

- C'était bizarre. On était à Yuei, mais on ne se parlait pas, on n'était même pas amis, et je sortais avec Mao. Mais au fil du rêve, tu me faisais retomber amoureux. Même si tu continuais de m'en faire voir de toutes les couleurs.

Il rit doucement, tandis que Bakugo assimilait cette étrange confession.

- Tu réalises ? reprit Kirishima. Même dans la mort, je ne parviens pas à aimer quelqu'un d'autre que toi. Il faut toujours que ce soit toi.

Il s'endormit sur ses paroles, le sourire aux lèvres, sous le regard perplexe de son partenaire.

Pendant les quelques minutes qu'il passa seul avec le garçon, le temps que ses parents reviennent, Bakugo réfléchit.

Il ne s'agissait pas d'une simple histoire de rêve, de cauchemar ou d'hallucination. Bakugo et Kirishima avait bel et bien vécu cette réalité alternative à leur façon, même si ce dernier était persuadé de l'avoir rêvé.

Le blond avait besoin d'en discuter, de tirer les choses au clair quant à ce retour inattendu et si parfait. Et il fallait bien l'avouer, en dehors de cette excuse, il avait aussi et simplement envie de revoir Aya.

À suivre.