« Peut-être qu'il est déjà là. »
Tout le monde, y compris Nagisa s'était tourné vers le carmin. Ce dernier fixait les orbes bleutés de son ami et sans prévenir, vint sceller ses lèvres à celles de Nagisa dans un baiser chaste. Il se recula confus lorsqu'il sentit le bleuté répondre à son baiser. Leurs regards parcoururent les différents visages présents autour de la table. Ils arboraient tous un air surpris. Mais assez rapidement, les adultes se rappelèrent leurs bonnes manières, se reprirent et terminèrent leurs assiettes en silence. Même le :
« Mais, Nagisa t'es un mec non ? » de Hige resta sans réponse.
L'interpelé et Karma s'étaient plongés dans leurs desserts, tous deux gênés. Ils sentaient le regard ahuri du blond sur eux ainsi que les nombreux coups d'œil des adultes. Nagisa sentait la colère monter chez sa mère. Néanmoins, personne ne pouvait passer à côté du sourire, qu'ils n'interprétaient pas correctement, arboré par les deux compagnons. Ils avaient gagné. Ils avaient mis un échec et mat à Hige. Cela leur permettait de penser à autre chose qu'à ce baiser. Ils avaient appris en cours qu'embrasser pouvait être un bon moyen de détourner l'attention. Mais normalement, dans une telle situation, Nagisa n'aurait pas dû ressentir cette envie de répondre à Karma. Tout ça avait réveillé quelque chose en lui. Il pensait savoir ce que c'était mais choisit de ne pas y réfléchir d'avantage. Ce n'était ni le lieu, ni le moment.
Le repas se finit quelques minutes plus tard par des compliments sur les différents mets et la famille Kamikono repartit avec le sourire, sauf Hige qui semblait plongé dans ses pensées. Lorsque la porte se referma, la mère de Nagisa se tourna vers les deux garçons. Ils n'avaient toujours pas décroché un mot depuis le baiser et s'étaient à peine regardés. Lorsqu'ils virent le visage de Hiromi ils se figèrent sur place, tous deux parcourus d'un violent frisson. Le sourire de Hiromi était factice et cela se voyait. Ils sentaient l'aura menaçante qui se dégageait d'elle, et le ton sec et coupant qu'elle employa finit de les convaincre :
« Puis-je vous laisser rejoindre vos appartements monsieur Akabane Karma afin que j'ai une discussion avec Shiota Nagisa, en vous remerciant d'avoir accepté de participer à cette petite réception. »
Karma, intimidé, lança un regard rapide à son ami qui avait baissé la tête. Il aurait voulu poser sa main sur son épaule en signe de soutient mais le souvenir du baiser l'arrêta. Pourquoi cela le perturbait autant ? Il se dépêcha de prendre sa veste et son sac puis sortit sans demander son reste.
Avant qu'il ne tourne à l'angle de la rue, il parvient à entendre des bribes de voix venant de l'immeuble de Nagisa et devina alors qu'il devait se prendre un savon. Curieux de connaître le motif de cette crise de colère, il rebroussa chemin pour mieux entendre :
« Comment oses-tu te comporter ainsi sous mon toît ? Tu devrais avoir honte d'être comme tu es ! Qui est ce sauvage que tu côtoies ? Tu m'as humiliée devant mon collègue et tu as osé sourire après ça ! Et regarde-moi quand je te parle ! Jamais ma fille ne se comporterait ainsi envers moi ! Avec ça je peux t'assurer que tu ne sortiras plus jamais du droit chemin ! »
Les cris étaient ponctués des bruits sourds de divers meubles que l'on renversaient et des bruits un peu plus aigus tels que des couverts qui tombaient au sol. Le tout accompagné de plaintes d'une autre voix à peine audible. Karma savait que Hiromi n'était pas commode, mais il n'avait pas imaginé qu'elle puisse s'emporter pour si peu. Il reprit sa route en pensant à Nagisa. Il n'aimait pas laisser ses amis en difficulté même si pour le coup il ne pouvait pas faire grand-chose. Il se mit à réfléchir et à faire le lien entre l'environnement hostile dans lequel évoluait son ami et ce qu'il était devenu malgré tout. Lui qui était délaissé par les siens de parents n'avait pas vraiment réalisé à quel point il pouvait être chanceux. Il valait mieux vivre seul que mal accompagné.
Une fois rentré chez lui, il ne put s'empêcher de continuer de penser à Nagisa ; à cette soirée qui avait si bien commencé ; à ce Hige qu'il avait adoré affronter avec son ami ; à ce baiser qui leur avait garanti la victoire et les foudres de la colère par la même occasion. Ce baiser qu'il avait d'ailleurs apprécié ; ce baiser auquel Nagisa avait voulu répondre. Était-ce pour jouer ?
Lui-même ne saurait répondre à cette question. Il allait chercher la réponse auprès de son vis-à-vis et il aviserait. Il s'allongea sur son lit en sortant son téléphone de sa poche et fixa son fond d'écran. C'était la photo qu'il avait prise de Nagisa lorsqu'il avait dû se travestir pendant le voyage à Osaka. Au début, il l'avait mise en fond d'écran pour la sortir plus vite lorsqu'il charriait le bleuté, et au final il ne l'avait jamais retiré. Lorsque l'appareil se mit en veille, il ne put s'empêcher de s'inquiéter pour son ami. Il roula sur le flanc, se tournant vers sa fenêtre ouverte et envoya un bref message à son ami : « Ça va ? » Puis il attendit la réponse.
Karma se réveilla dans un sursaut. Il s'était endormi d'un coup. Il regarda son téléphone, il était minuit passé et il n'avait toujours pas obtenu de réponse. Il referma les yeux, tentant de ne pas s'inquiéter.
Après s'être une nouvelle fois assoupi, le carmin fut réveillé en sursaut. Décidément, il ne parvenait pas à dormir. Trop de questions restaient en suspend dans sa tête. Il se rallongea sur le dos et déverrouilla son téléphone. Il était presque trois heures du matin mais, il n'avait toujours pas reçu de signes de vie de Nagisa, que ce soit par message, sur les réseaux sociaux, ou sur Line. Il n'avait pas manifesté sa présence sur la discussion avec leur groupe d'amis malgré les nombreux échanges qui avaient eu lieu dans la soirée.
Après une petite réflexion il se releva et prit sa veste. L'air extérieur était lourd malgré le vent frais. Il remonta le col de sa veste et s'enfonça dans la nuit sombre.
Au bout d'un quart d'heure de marche, son objectif se dessina devant ses yeux. Dans l'immeuble, la seule source de lumière venait des néons au-dessus des portes d'entrée. Karma regarda le premier étage et contourna l'immeuble. Il se retrouva derrière le bâtiment, juste sous les balcons. Il recula un peu pour trouver le bon balcon et examiner les lieux. Il prit son élan et sauta pour attraper la barre la plus basse de la balustrade mais il dut s'y reprendre à deux fois avant d'y parvenir. Ensuite il se hissa pour attraper le premier barreau puis enjamba la balustrade en faisant le moins de bruits possible. Il s'immobilisa accroupi un instant en écoutant les bruits alentours.
Rien.
Il appela son ami.
Aucune réponse.
Toujours accroupi, il se rapprocha de la fenêtre. Elle était ouverte. Il jeta un coup d'œil à l'intérieur et il tomba sur l'adolescent qui le fixait. Il était assis sur son lit, emmêlé dans ses draps, vêtu de son pyjama, les cheveux lâchés et désordonnés. Il s'était redressé avec une main contre le matelas alors que de l'autre il brandissait un poignard Anti-Koro.
Les deux garçons se dévisagèrent un moment. Le regarde du bleuté n'était pas habituel. Il était profond, sombre, presque colérique. C'était comme s'il était prêt à combattre pour survivre. Karma chuchota :
« Eh bien Nagisa ? Tu comptes me tuer ? »
L'interpellé cligna des yeux, semblant prendre conscience de la personne qui lui faisait face et baissa le poignard. Il souffla un coup, relâchant la pression et ses yeux retrouvèrent leur aspect d'origine clairs, calmes et posés. Le plus petit s'assit plus confortablement.
« T'es dingue, j'ai cru que c'était un cambrioleur.
Parce que les cambrioleurs connaissent ton prénom peut-être ?
Mon prénom ?
Eh bien, tu es dur de la feuille papi ? Tu ne m'as pas entendu t'appeler ? »
En réponse Nagisa sortit son téléphone branché à des écouteurs et bégaya un petit « pas vraiment ».
« Bon, maintenant que je suis là, je peux entrer ?» Demanda le carmin.
Le garçon aux cheveux bleus se frotta les yeux tout en désignant l'intérieur de la chambre et son ami ne se pria pas pour sauter discrètement par la fenêtre. Karma vint directement s'asseoir en tailleur sur le lit en face de Nagisa qui regarda le croissant de Lune avant de prendre la parole :
« Alors ? Qu'est-ce que tu fais là ? »
Aucune réponse se fit entendre. Après un moment de silence, Nagisa se tourna vers Karma mais, ne supportant pas les yeux calculateurs de son ami posés ainsi sur lui, finit par détourner le regard.
Les deux iris ambrées scrutaient chaque parcelle visible de sa peau meurtrie.
Karma ne put le quitter des yeux. Était-ce vraiment sa mère qui lui avait fait ça ? Est-ce encore légal de nos jours ? Pourquoi subissait-il ça sans sourciller ? Le carmin observa longuement l'œil au beurre noir qui se formait autour de l'œil droit de Nagisa. Il suivit ensuite du regard la fine trace laissée par les larmes séchées du bleuté jusqu'à une longue plaie fine le long de sa pommette. Sa lèvre inférieure gauche était enflée. Deux autres bleus, plus petits, apparaissaient sur son cou.
Lorsqu'il termina son inspection, ses yeux remontèrent à la recherche de ceux de Nagisa. Il avait besoin de réponses. Mais le jeune garçon évitait son regard.
« Tu m'en parle ? »
Ce n'était pas vraiment une question. Nagisa était perdu dans ses pensées et fixait la porte de sa chambre silencieusement.
Finalement, Karma se leva, attrapa le sac de sport qui traînait au pied du lit, se dirigea vers le placard mural et sous le regard interloqué du bleuté, enfouit plusieurs vêtements dans le sac.
« Qu'est-ce que tu fais ?
Tes bagages. Si tu ne peux pas parler ici, on va ailleurs. Prends tes affaires, on y va. » Répondit le plus grand des deux en se retournant.
Il ferma le placard et se rapprocha du lit en tendant une veste à Nagisa. Ce dernier resta interdit quelques secondes puis d'un bond, sans vraiment réfléchir, attrapa la veste, son téléphone, les écouteurs et le chargeur qu'il glissa dans son sac de cours. Il enfila les chaussures de sport que Karma lui avait sorties. Comment avait-il anticipé ?
Le carmin était assis à califourchon sur le rebord de la fenêtre et semblait l'attendre. Nagisa jeta un dernier coup d'œil à la porte de sa chambre en serrant son sac de cours contre lui. Sa main monta jusqu'à son œil blessé et sous le rappel de la douleur il prit sa décision, il tourna les talons et suivit Karma.
Quelques instants plus tard, les deux amis marchaient côte à côte dans un grand silence, sous les rayons de la lune en direction de la demeure des Akabane.
Arrivés chez Karma, Nagisa s'étonna de découvrir la maison vide. Il était souvent venu pour jouer aux consoles chez son ami ou simplement pour passer le temps en prétextant des révisions et il n'avait jamais croisé les parents de Karma. Il en était venu à croire qu'ils avaient des horaires de travail décalés, mais finalement il se demandait si Karma avait vraiment des parents.
Ils entrèrent dans la chambre du carmin et ce dernier sortit un futon du placard qu'il déroula à côté de son propre futon.
« Installe-toi. Tu connais déjà les lieux alors fais comme chez toi.
Merci Karma »
C'était leurs premiers mots échangés depuis la fugue du bleuté. Chacun se coucha en silence.
Après un long moment sans parvenir à trouver le sommeil, le plus petit des deux entama une discussion, la voix posée, l'esprit clair. C'était le genre de discussions que seule la nuit pouvait apporter, lorsque l'âme était lassée de tous les faux-semblants et avait juste besoin de faire le vide. Un échange à cœurs ouverts sans craindre le jugement d'autrui :
« Tu ne te sens pas seul parfois ?
Comment ça ? répondit Karma après avoir étudié le ton et l'état d'esprit de son vis-à-vis.
Toi, tout seul, dans cette maison, avec tes parents toujours absents.
Pas vraiment, expliqua le carmin après un moment de réflexion. Quand je pense à toi, peut-être que c'est mieux ainsi. Tu ne trouves pas ? »
Karma avait roulé sur le flanc pour observer son ami. Ainsi il pourrait mieux analyser ses paroles. Nagisa était allongé sur le dos et fixait la lueur de la lune qui se reflétait au plafond, les mains croisées à plat sur son ventre. De là où il était, le carmin put voir une larme solitaire dévaler son visage et briller à la lumière alors qu'il répondait. Nagisa avait besoin de parler, d'évacuer. Karma était fier et heureux sur l'instant d'être la personne à qui il voulait bien se confier. L'idée d'être aussi important pour le plus petit apporta un peu de chaleur à son cœur.
C'est sûr que j'ai souvent souhaité sa disparition. Mais ce n'est pas une bonne solution.
Et tu penses que fuguer avec moi était la bonne solution ? Sourit Karma, pensant que cette phrase détendrait un peu l'atmosphère.
Sur le moment oui. Ça m'a évité de faire une bêtise. »
Karma se redressa sur un coude en plissant les yeux. Que voulait-il dire par là ? Il n'aurait jamais pensé que Nagisa puisse avoir des pensées et des paroles aussi sombres.
« Tu voulais faire quoi comme bêtise Nagisa ? »
Il attendit un moment sans obtenir de réponse, observant les larmes couler seules, sans retenue et devina qu'il n'en obtiendrait rien de plus à ce sujet. Ne souhaitant pas rester dans un silence aussi pesant, il alluma sa petite lampe de chevet et la posa entre eux deux. Tant pis pour le sommeil, il n'avait plus envie de dormir. Il voulait juste parler. Il voulait juste aider Nagisa à aller mieux. Il n'aimait pas le voir ainsi, cela lui procurait un pincement au niveau de la poitrine. Il voulait effacer les marques qui tachaient son visage. Il voulait essuyer ses larmes qu'il ne méritait pas de verser. Il voulait voir son visage rire et sourire. Il voulait revoir ses yeux briller de malice et de complicité. Il tenta de relancer la conversation :
« Elle t'a blessé comment ? »
Cela eut son effet, Nagisa cligna plusieurs fois des yeux, sortant de ses pensées. Sa main droite se leva pour toucher son œil meurtri. Puis il regarda ses doigts comme pour vérifier qu'il n'y avait pas de sang avant de remettre sa main sur son ventre.
« Au début j'ai esquivé les chaises en contournant la table qu'elle a fini par me renverser dessus. Elle a ensuite jeté la vaisselle. Et en voulant éviter une tasse je me suis cogné la lèvre contre le buffet. J'étais un peu sonné et je n'ai pas vu son point venir pour m'attraper donc je me le suis pris dans l'œil en me redressant. Elle avait réussi à m'atteindre. Je ne pouvais plus m'échapper. La connaissant, j'ai préféré renoncer à me battre en premier. Elle peut se montrer aussi têtue que sévère. »
Raconta le bleuté en réfléchissant pour ne rien omettre. Mais Karma voulait encore l'entendre parler et l'invita à continuer :
« Cette coupure, c'est due à quoi ?
Un de ses ongles quand elle m'a frappée.
Et les bleus sur ton cou ? Insista le carmin.
Des baguettes. »
Nagisa avait tourné le visage vers son ami et soutint le regard ambré du plus grand. Karma avait bien vu qu'il était crispé quand il marchait. Le plus petit capitula dans un souffle :
« Les bleus sur mes côtes sont apparus après qu'elle m'ait attrapé les cheveux et coincé contre le buffet. Après m'avoir relâché, elle m'a jeté dans les chaises qui jonchaient le sol, je suppose que j'ai des bleus dans le dos. Je crois que c'est tout. »
Les deux garçons se fixèrent un long moment en silence. L'un enregistrant les paroles de l'autre pendant que Nagisa se replongeait dans des pensées qui assombrissaient son regard.
Karma avait croisé ses mains devant lui sur son matelas et avait posé sa tête dessus sans quitter Nagisa des yeux. Il se demandait à quoi pouvait bien penser le bleuté pour avoir l'air si triste soudainement.
« Karma ? »
L'intéressé redressa un peu la tête.
« Hum ?
Pourquoi tu as fait ça ? »
Le carmin releva complètement sa tête, la penchant légèrement sur le côté. De quoi parlait-il ?
« Pourquoi tu m'as embrassé ? »
Désolé du retard ! Voilà enfin le chapitre 3 ! Promis, le 4 sortira dans les temps ! Alors, qu'en pensez- vous ?
