- « Pourquoi tu m'as embrassé ? »
Karma pinça les lèvres. Il ne pouvait pas répondre à Nagisa. Pas qu'il ne connaisse pas la réponse, mais simplement parce qu'il n'était pas sûr que son ami soit vraiment apte à le comprendre. Il pourrait se méprendre et le carmin ne voulait pas que cela arrive. Lors du dîner, il aurait, en effet, simplement pu laisser entendre qu'ils formaient un couple. Voire, à la limite, le prendre dans ses bras. Cela aurait suffi, tout en respectant les règles de bienséance en société. L'embrasser n'était pas nécessaire pour battre Hige à son jeu de provocation.
En fait, s'il l'avait fait c'était simplement parce qu'il en avait eu envie et ne s'était pas gêné pour le faire. Ce n'était qu'après qu'il avait réalisé sa stupidité. Car non seulement il avait apprécié, mais il avait finalement envie de plus. Il avait eu peur en sentant Nagisa répondre à son geste, mesurant alors les enjeux de ses actes. Il n'avait pas voulu jouer avec Nagisa à cet instant. C'était même la première fois qu'il se montrait aussi sincère. Il craignait que Nagisa n'ait rien fait de plus que jouer le jeu. Cela l'aurait blessé.
Mais il ne voulait pas non plus que Nagisa croie à autre chose. Il ne voulait pas l'embêter avec ses propres sentiments. Il ne voulait pas que le bleuté se sente obligé d'une quelconque manière à jouer un rôle qui ne lui plairait pas. Ou peut-être que c'était ce qu'il voulait ?
Le silence se prolongea et l'atmosphère s'alourdit d'un cran. Nagisa attendait calmement une réponse. Encore une question sans réponse se dit Karma, cela en faisait beaucoup en une soirée. Il jeta un coup d'œil à son téléphone, il était cinq heures du matin. Il finit par se lever et tendit la main à Nagisa qui le regarda sans comprendre.
« Allez viens. Tu ne comptes pas dormir de toute façon. »
Sans attendre plus d'explications, Nagisa attrapa la main tendue et se leva. Karma le lâcha et ils se dirigèrent dans le salon.
Le carmin prit les télécommandes et s'installa sur le canapé en ramenant ses jambes sous lui. Il tapota la place libre à sa gauche et Nagisa s'y installa en imitant son ami. Karma lui tendit une couverture en zappant les différentes chaînes télévisées jusqu'à tomber sur une chaîne dédiée aux animé de types shonen.
Karma avait réussi à se plonger dans l'histoire seulement après avoir repéré des signes d'apaisement chez Nagisa. Ce dernier avait même fini par s'endormir, adossé contre le dossier, sa tête penchée en avant, se balançant lentement au rythme de sa respiration. Karma alluma les lampions qui entouraient le canapé pour apporter un peu de lumière bien que cette dernière soit toujours tamisée. Discrètement, il sortit son téléphone et prit Nagisa en photo.
En prenant la photo, il avait pensé le charrier avec, mais finalement, en la regardant, il réalisa que ça n'avait peut-être pas été sa véritable motivation. Lorsqu'il regarda la photo, il sentit une chaleur gonfler dans sa poitrine, venant même colorer ses joues. Il avait peut-être trouvé une nouvelle photo pour son fond d'écran. Il demanderait plus tard à Ritsu de modifier l'image pour effacer les bleus, la plaie et la trace encore visible du chemin emprunté par les larmes.
Il jeta un coup d'œil à l'écran de son téléphone et il découvrit qu'il était déjà six heures et demi. Ses paupières étaient lourdes, il sentit sa conscience le quitter. Il ne résista pas plus longtemps et sombra dans les limbes du sommeil.
Des bruits extirpèrent le carmin de son sommeil sans rêves. Il émergea petit à petit en se reconnectant à ses différents sens. Première chose, il était allongé sur le flanc gauche. Secondement, les sons de la télévision lui parvenaient. Finalement, c'est un poids sur sa tête qui l'interloqua. Il sentait quelque chose qui bougeait dans ses cheveux. C'était inhabituel ; pas désagréable ; juste étrange. Il ouvrit enfin les yeux pour identifier l'origine de ses sensations.
Ses yeux tombèrent en premier sur l'écran télévisé. Ils arpentèrent ensuite les environs, les lampes étaient toujours allumées et la lumière du jour perçait à travers les volets. Cela bougeait encore sur sa tête et du coin de l'œil, il put voir quelques mèches de cheveux bleus. Il comprit alors que c'était Nagisa qui lui caressait les cheveux.
Pourquoi faisait-il ça ?
« Tu m'as pris pour un doudou ? Demanda-t-il, la voix encore ensommeillée.
Je ne savais pas quoi faire de ma main. Et c'était tentant, vu que tu m'as pris pour un oreiller. » Répondit le bleuté d'une voix calme et douce.
Il avait presque retrouvé sa voix habituelle. Il y avait encore une pointe d'émotions que Karma ne parvint pas à identifier. Il ne l'avait jamais entendue jusque-là. Le carmin analysa les paroles de son ami : un oreiller ?
Il se redressa, faisant fi de la main cajolante qui glissa de ses cheveux jusqu'à disparaître et observa qu'effectivement, il s'était reposé sur les genoux de son ami qui était assis en tailleur. Il rougit légèrement en s'assaillant contre le dossier du canapé et ignora le léger rire qui échappa à Nagisa. Il semblait aller drôlement mieux soudainement.
Il profita que l'attention du plus petit soit retournée vers la télévision pour l'observer un peu. Ses blessures n'avaient pas bougé mais, un petit sourire habitait maintenant ses lèvres. Ça lui fit du bien de le voir ainsi. C'était diamétralement l'opposé de ce qu'avait été Nagisa quelques heures plus tôt. Le carmin jeta un coup d'œil à l'heure et sourit. Ça y était, les magasins allaient ouvrir. Il se leva d'un bond, s'extirpant de la couverture et lança :
« Tu as faim ? Moi je crève la dalle !
Je prendrai juste un thé s'il te plaît. »
Nagisa s'emmitoufla un peu plus dans les couvertures en écoutant les bruits provenant de la cuisine. Les derniers évènements l'avaient complètement vidé. Il ne savait même pas s'il avait faim ou non.
Tout ce dont il était sûr c'était qu'il était bien. Il était comme plongé dans un état second. Il avait l'impression d'être fait de coton et de vide. Sa conscience s'était à moitié fait la malle, emportant avec elle une partie de ses retenues et de ses inhibitions. Il ne réfléchissait plus vraiment et le résultat de ses réflexions n'avait pas d'impact sur ses actions. C'est ainsi qu'il s'était mis à caresser les cheveux de Karma alors que ce dernier s'était affalé sur lui. Il avait eu envie de le faire et l'avait donc fait tout simplement, ne se posant pas plus de questions que cela.
Actuellement, il avait juste envie de vivre. Envie de faire ce qu'il voulait faire. Envie de se laisser aller à ses pulsions. Envie de se laisser aller tout court.
Karma le sortit de ses pensées en s'installant à ses côtés. Nagisa releva la tête des couvertures, son ami était en train d'envoyer un message sur son téléphone alors qu' un plateau reposait sur la table basse. Il contenait deux bols de thé, un paquet de mochis au thé vert et des brioches aux haricots rouges.
« Ah et si l'appétit te revient sers-toi. » Lui lança le carmin en s'emparant d'une brioche.
Après le petit déjeuner ils prirent chacun une bonne douche puis Karma entraîna son ami à l'extérieur. Nagisa semblait le suivre en mode pilote automatique bien qu'il réagissait lorsqu'il lui parlait. Le carmin ne lui avait pas dit pourquoi ils sortaient, ni où ils allaient mais cela ne semblait pas déranger le bleuté qui le suivait sans rien dire, légèrement en retrait. Son sourire avait disparu et il avançait tête basse.
Après un moment de marche, Karma entra dans une pharmacie, toujours suivit de Nagisa. Dans la file d'attente, le carmin sentit le plus petit se rapprocher de lui et d'un rapide coup d'œil il put voir qu'il tentait en faite de se faire plus petit qu'il ne l'était déjà. Il essayait, peut-être inconsciemment, de se glisser dans l'ombre, de disparaître du regard des autres. Et Karma savait qu'il était doué pour cela. Le bleuté leur avait déjà prouvé cette capacité lors de précédentes tentatives d'assassinats.
Arrivé au guichet, Karma attrapa le poignet de Nagisa pour le ramener à la lumière, à ses côtés.
« Bonjour, j'aurais besoin de quelque chose pour ça et ça. » Réclama le carmin à la pharmacienne tout en pointant du doigt l'œil au beurre noir et la coupure de Nagisa qui se renfrogna.
La vendeuse examina un instant le plus petit des deux garçons puis partit dans la réserve. Elle revint peu de temps après avec une petite fiole d'alcool à désinfecter, des compresses, une boîte de pansements et une crème à l'arnica. Un petit rire résonna à côté du carmin et il se tourna vers Nagisa :
« Tu te bats tout le temps et tu n'as même pas la base d'une pharmacie chez toi ?
Non, jusque-là je suis celui qui donne les coups, pas celui qui les reçoit. »
Lorsqu'il vit le visage du plus petit se refermer il regretta ses mots mal choisis. Il aurait dû utiliser un ton plus subtil.
« Oh euh, pardon… Je ne voulais pas te rabaisser. Tu sais, ce n'est pas du tout la même situation. On ne peut pas comparer. »
S'excusa le carmin en rajoutant une boîte de préservatifs à l'addition avant de régler sous l'œil surpris du bleuté.
« C'est pour quoi faire ? Demanda-t-il.
Ah ton avis ? Héhé, il n'y en a pas que pour toi là-dedans. J'ai prévu une petite farce contre Terasaka et sa bande, puis aussi pour Koro par la même occasion. Il va bien falloir fêter notre retour en cours après un tel week-end ! »
Nagisa rougit violemment à l'entente du sous-entendu avant de se calmer et de lancer un regard gêné à Karma.
« Tu n'arrêtes jamais avec tes insinuations salaces et tes blagues de mauvais goût ?
Non, c'est trop drôle de voir les réactions sur ton visage. »
S'exclama le plus grand en sortant de la boutique, entraînant toujours Nagisa sous l'œil interrogateur de la pharmacienne.
Une fois dans la rue ils continuèrent à arpenter les trottoirs. Le bleuté ne savait pas vraiment où ils allaient n'y pourquoi ils tournaient en rond. Ce qui le dérangeait le plus était les coups d'œil furtifs des passants. Parfois, certains se retournaient carrément sur leur passage et murmuraient dans leur dos.
Karma le tenait toujours par le poignet. Il ne semblait pas vouloir le lâcher, du coup Nagisa avait fini par lui attraper la main, c'était plus simple et plus confortable. Si deux garçons se tenant la main attirait habituellement des regards désapprobateurs, ça n'allait jamais jusqu'à faire jaser les passants ou bien les amener à se retourner. Il y avait quelque chose d'anormal.
Était-ce dû à la présence des contusions sur son corps ? Qu'est-ce que s'imaginaient les gens ? Que Karma était son petit ami et qu'il le frappait ? Cette idée ne le dérangeait pas tant que cela car il connaissait le carmin et sa réputation de bagarreur. Mais il ne se battait jamais pour rien et ne s'en serait jamais prit à lui. Il ne cognait que ceux qui s'en prenaient à plus faible qu'eux. Il faisait sa propre justice et, même si la méthode pouvait paraître douteuse, Nagisa en était persuadé, Karma faisait toujours au mieux pour défendre les victimes.
Nagisa réalisa alors à quel point les gens se trompaient sur son compte simplement parce qu'ils ne le connaissaient pas suffisamment, se basant sur ce qu'ils voyaient sans chercher à comprendre. Le carmin était intelligent, il savait qu'il ne suffisait pas de cogner les tyrans pour qu'ils changent leurs comportements. Il fallait leur expliquer les choses et Karma s'appliquait à les arroser de morales en plus de ses poings.
Tout en réfléchissant, Nagisa s'était tourné vers son ami et un détail le troubla. Karma était préoccupé. Il n'essayait même pas de le cacher. Ses lèvres étaient pincées, il tournait sa tête dans tous les sens observant chaque personne qu'ils croisaient. Ses yeux semblaient chercher quelque chose sans parvenir à trouver quoi que ce soit de satisfaisant et étrangement, cela donna à Nagisa des frissons dans le dos. Il serra un peu plus fort la main de Karma et se rapprocha de lui en scrutant à son tour les environs. L'adrénaline traversait leurs corps. Ils avaient l'impression qu'un danger planait autour d'eux, comme s'ils étaient traqués.
Ils s'engouffrèrent dans une bouche de métro, souhaitant rentrer à l'abri au plus vite. Dans d'autres circonstances, ils auraient fait face au danger. Ils auraient affronté les assaillants. Mais là, ils ne savaient rien de l'ennemi. Ils ne savaient pas d'où venait le danger ni sous quelle forme il se présenterait à eux. Tout ce qu'ils savaient c'était que quelque chose clochait.
Une fois dans le métro qui les ramenait près de chez Karma, les deux amis n'avaient plus de doutes. Il se tramait quelque chose de mauvais. Les gens les regardaient souvent. Parfois discrètement, d'autres fois ils les dévisageaient sans détours. Partout où ils passaient des murmures naissaient. Des passagers les fixèrent même durant le trajet entier, ne détournant les yeux que lorsqu'ils croisaient celui d'un des deux garçons.
Le bleuté était debout au milieu du wagon. D'une main il se tenait à la barre pour ne pas perdre l'équilibre pendant que ses yeux voyageaient sur chaque visage qui lui faisait face. De son autre main, il empoignait fortement celle de Karma. Celui-ci gardait l'équilibre en appuyant son dos contre celui de Nagisa, le sachet de pharmacie l'empêchant de se maintenir suffisamment bien à la barre du wagon. Ainsi dos à dos, ils pouvaient chacun surveiller les arrières de l'autre.
Je suis de moins en moins régulière, je suis vraiment navrée ! Je vais faire en sorte de corriger tout ça !
