« Karma ? Pourquoi je suis sur ton fond d'écran ? »
Le bruit du couteau sur la planche à découper s'arrêta un instant. Le carmin jeta un rapide coup d'œil à Nagisa afin de voir s'il était en colère puis reprit sa tâche. Il avait entraperçu le sourire de son ami et avait été rassuré. Il préféra ne pas s'exprimer sur ce choix de fond d'écran et, comme la veille, se tut.
Tous deux savaient que si Nagisa le désirait vraiment, il pouvait supprimer toutes les photos que Karma possédait de lui... mais il n'en fit rien. Nagisa accepta ce silence.
Gêné par le contenu du message envoyé par le père de Karma, il le lui lut finalement à contre-cœur : "Tu es fier ?"
Cela jeta un froid entre eux. Karma avait cessé tout mouvement. Puis se reprenant, il continua sa tâche. Il était tendu. Depuis son plus jeune âge, sa relation avec ses parents était compliquée. Ils n'étaient jamais à la maison, le laissant entre les mains d'inconnus.
Enfant, ses nourrices lui répétaient que s'il restait sage, ses parents seraient contents. Alors il s'était démené pour avoir de bonnes notes à l'école. Il avait fait preuve de discipline auprès des adultes qui l'avaient accompagné dans son quotidien.
Sauf que les désillusions s'étaient succédées. Ses parents ne lui avaient jamais donné l'attention qu'il aurait souhaité. Même une fois rentrés de leurs voyages d'affaires, ils n'avaient pas prit de temps pour lui.
Le jeune garçon avait alors changé de technique pour se faire remarquer d'eux. Il avait commencé à se bagarrer pour tout et rien. Il s'était mit à sécher les cours et à se montrer le plus odieux possible envers ses nourrices. Bilan : il avait finalement été renvoyé de l'école et abandonné par ses gouvernantes… sous l'indifférence totale de ses parents.
A douze ans il avait donc dû se débrouiller par lui-même. Il avait appris à se nourrir seul, à gérer son budget pour les courses, à garder sa maison propre…
Il n'avait décidé de changer qu'une fois arrivé à Kunugigaoka.
Il avait choisi de reprendre son avenir en main et de devenir quelqu'un dans ce monde. Il avait donc redoublé d'efforts pour rattraper son retard scolaire jusqu'à pouvoir côtoyer les meilleurs élèves de l'établissement. Il n'avait pas cessé de se battre mais il avait décidé de ne le faire que pour défendre ceux qui avaient besoin d'aide. Il s'était même ouvert aux autres, se faisant des amis comme Nagisa.
Pendant toutes ces années, ses parents ne lui avaient pas accordé la moindre attention. Et c'était maintenant qu'ils se souvenaient de son existence, juste parce que leur nom était cité aux informations ? Pour qui se prennaient-ils à vouloir se mêler de ses affaires maintenant ? Où étaient-ils pendant son enfance ? Où étaient-ils quand il avait vraiment eu besoin d'eux ? C'est trop tard pour vouloir jouer aux parents inquiets ou en colère. Ils avaient laissé passer leur chance. Il n'avait plus besoin d'eux. Il n'attendait plus rien d'eux. Il se débrouillerait tout seul. Enfin, il n'était plus seul, Nagisa était avec lui. Il avait confiance en lui, il avait toujours été présent quand il s'était senti seul.
Karma jeta les épluchures de légumes et ses souvenirs sombres dans la poubelle. Il ne devait pas se prendre la tête avec tout ça. Il prit une grande inspiration afin de faire disparaître cette tension qui s'était emparée de son corps.
Nagisa avait remarqué que son ami était tourmenté et il avait décidé de le laisser tranquille. Il reprit silencieusement la lecture du reste des messages. Leurs camarades avaient créé sur Line un groupe pour pouvoir garder le contact en dehors de l'école. Chacun d'eux y avaient écrit un message d'encouragement, le rassurant quant à leur soutien, ce qui lui fit chaud au cœur.
Peu importe ce que les journalistes pouvaient raconter, leurs amis n'étaient pas stupides et ne portaient pas d'importance aux « qu'en dira-t-on ».
La majorité des filles leur demandaient des nouvelles. Pour leur répondre, Nagisa choisit de prendre une photo. Il tourna le dos à Karma pour qu'ils soient tous les deux dans le cadre et déclencha l'appareil. Une fois la photo prise il l'envoya au groupe. Sur la photo, on pouvait voir derrière Nagisa, Karma qui essayait de choisir une casserole.
Satisfait, il regarda les autres messages de ses amis :
Terasaka se proposait comme garde du corps.
Les deux délégués, Isogai et Meg voulaient sécuriser leur cachette grâce à leurs talents de snipers.
Okajima leur demandait si une livraison spéciale de revues pour adultes les intéresserait.
Nakamura souhaitait venir leur tenir compagnie et, pourquoi pas, aider Karma à déguiser Nagisa.
Kayano et Muramatsu leur demandaient à quelle adresse elles pouvaient leur apporter des victuailles.
Tous les autres messages contenaient des propositions aussi sérieuses que loufoques. Ils étaient accompagnés de mots de soutien et d'encouragements.
Nagisa répondit à chacun en précisant qu'il utilisait le téléphone de Karma.
Leurs camarades furent ravis d'obtenir de leurs nouvelles et la discussion alla bon train. Personne ne fit de commentaires sur les blessures de Nagisa, visibles sur la photo. Il leur en fut profondément reconnaissant.
Alors qu'il était encore en train de discuter avec ses amis depuis le téléphone de Karma, ce dernier reçut un message de Ritsu accompagné d'une photo. Nagisa prévint Karma et sans attendre son avis, l'ouvrit.
En entendant cela Karma se retourna vivement en criant « Non attends ! » Mais c'était trop tard, Nagisa avait déjà les yeux scotchés sur l'écran. Il était immobile et avait les joues rouges. Karma ne put empêcher ses joues de s'empourprer elles aussi. Il fixa son ami puis après un silence gênant, il se retourna se cacher dans de sa préparation.
Nagisa observait cette photo de lui. Elle avait été prise ce matin, quand il s'était endormi sur le canapé. Ce n'était pas le genre de photo que Karma prenait de lui habituellement. Elle n'était pas compromettante. Elle n'était pas très gênante non plus. C'était juste une photo de lui qui dormait, pas de quoi être perturbé. Mais voilà, elle remettait beaucoup de choses en question et ça le bouleversait.
Karma avait souvent des gestes affectueux envers lui, plus qu'avec les autres. Nagisa n'était pas sûr de les interpréter correctement. Il s'était souvent demandé si Karma n'exprimait pas quelque chose de plus fort qu'une simple amitié dans ses gestes. Peut-être qu'il se faisait des idées mais ses sourires qui ne semblaient être destinés qu'à lui, ses mains qui se perdaient souvent dans ses cheveux, cette confiance singulière qu'ils partageaient et maintenant cette photo, il s'en doutait de plus en plus. Il voulait savoir si Karma ressentait plus que de l'amitié pour lui. Il avait besoin d'une réponse. Il avait besoin d'être sûr et de ne pas se fourvoyer. Tant pis si la réponse n'était pas celle qu'il espérait entendre. Il devrait faire avec et accepter qu'il n'y aurait rien de plus que de l'amitié entre eux.
Cependant Nagisa ne pouvait pas le lui demander directement. Déjà, parce qu'il n'oserait pas poser la question ; et ensuite, parce que Karma se renfermerait sur lui-même et ne répondrait pas. Nagisa choisit une approche détournée :
« Pourquoi tu as demandé à Ritsu de modifier la photo ? »
Karma fut surpris que ce soit cette question qui brise le silence en premier. Il s'était plutôt attendu à une réflexion sur sa manie à le prendre en photo à son insu. Un sourire naquit sur ses lèvres. Nagisa le surprenait de plus en plus. Il savait que son ami n'était pas aussi bête que Terasaka, mais il était loin de s'imaginer à quel point il l'avait sous-estimé. Passé la surprise, il finit par répondre le plus sincèrement du monde :
« J'aime bien le bleu de tes cheveux et de tes yeux, mais il y a des limites.
Et pour la balafre ? Continua le bleuté avec un sourire dans la voix.
Hum, la couleur rouge m'est réservée. Conclut Karma »
Tous deux rirent un peu de cet échange des plus étranges, rempli de bons sentiments et de sincérité. Ritsu avait vraiment fait un très beau travail : elle avait été très méticuleuse dans ses retouches, plus aucune marque des sévices que Nagisa avait reçu n'était visible.
Nagisa informa Karma qu'il avait remercié leur amie. Puis, sans demander l'autorisation au carmin, il enregistra la photo comme nouveau fond d'écran et verrouilla le téléphone. Il se leva et s'approcha de Karma qui était de dos. Il l'enlaça par la taille, collant son torse contre le dos à sa disposition. Il glissa le téléphone dans la poche avant du pantalon de son propriétaire. Il serra le plus grand contre lui avant de s'éloigner pour prendre une éponge et nettoyer la table. Karma souriait. Il avait apprécié cette furtive étreinte. Il éteignit le feu sous les différentes casseroles et aida Nagisa à dresser la table.
Les deux garçons se régalèrent. Les mets, connus pour être difficiles à préparer et succulents, avaient été préparés à la perfection. Karma se moqua de Nagisa lorsqu'il le vit devenir rouge après avoir mangé un plat spécialement fort. C'était visiblement trop épicé pour Nagisa. Tout en mangeant ils se mirent d'accord sur le programme de l'après-midi. Nagisa souhaitait regarder les messages qu'il avait reçu. Puis, ils devraient faire leurs devoirs pour lundi. Pour finir la journée, ils choisirent de se détendre en jouant à Mario Bros.
Nagisa sortit son téléphone de sa poche. En plus des messages de ses amis, il y en avait un de son père qui s'inquiétait. Il s'empressa de le rassurer sans lui donner trop de détails. Bien qu'il ait confiance en lui, il pourrait vendre la mèche par accident à Hiromi si elle le contactait.
Les sms restants étaient tantôt normaux, tantôt menaçants. Ils provenaient de sa mère et avaient été envoyés avec une régularité des plus effrayantes : Un message toutes les demi-heures et un appel manqué toutes les deux heures. Le bleuté choisit de ne pas les lire pour ne pas déprimer. Il bascula le téléphone en mode silencieux, avant de le laisser sur la table. Il partait chercher son sac de cours alors que Karma revint justement avec ses propres livres.
Le carmin avait remarqué que Nagisa avait perdu son air jovial alors qu'ils se croisaient. Il avait à présent un sourire factice aux lèvres qui inquiéta Karma. Il ne lutta pas bien longtemps contre son envie de s'emparer du téléphone de Nagisa et le déverrouilla. Aucun mot de passe. Le fond d'écran lui donna un petit sourire béat. C'était une photo qui avait été prise lors du séjour à Okinawa. Il y avait Nagisa, Kayano, Sugino et lui-même sur la plage et derrière eux, il pouvait voir Nakamura et Okajima qui semblaient se rincer l'œil sur une personne en dehors de l'écran. Malgré leurs péripéties, c'était un bon souvenir. Après un coup d'œil vers Nagisa qui semblait chercher les bons cahiers dans son sac, Karma partit à la recherche de ce qui l'avait démoralisé. Il tomba rapidement sur les nombreux messages de Hiromi qu'il lut en diagonale.
Un raclement de gorge lui fit relever la tête du téléphone et il se retrouva face au visage de Nagisa. Celui-ci ne semblait pas fâché qu'il ait fouillé dans son téléphone, il avait plutôt l'air désemparé. Il restait là, debout, à fixer l'appareil comme s'il était l'origine de tous ses malheurs.
« À ton avis je fais quoi ? Demanda le bleuté.
Tu peux ne répondre qu'à la question : « J'espère que tu es vivante ? » » Répondit le carmin en l'invitant à s'asseoir sur la chaise à côté de lui.
Les deux garçons se penchèrent sur le téléphone et Karma ouvrit à son tour la fonction appareil photo.
« Avec une photo, elle ne pourra pas déformer la réalité. » Expliqua Karma en levant le bras qui tenait l'appareil.
Leurs visages apparaissaient en vue plongeante, Karma réajusta la position de Nagisa en lui prenant le menton. Dans cette position, ils étaient vraiment très proches, la moitié du visage du bleuté était cachée par les cheveux rouge sang de Karma, camouflant ainsi les marques du plus petit.
Il prit la photo et pianota un moment sur le téléphone. Nagisa ne voyait pas ce qu'il faisait mais ne chercha pas à savoir. Finalement, Karma ne sembla pas vraiment satisfait de cette photo et demanda à la refaire. Après un moment de réflexion Karma se leva et courut jusqu'au salon. Il revint rapidement avec le sachet de pharmacie qu'il vida complètement sur la table. Les yeux bleus de Nagisa passèrent de la boite de préservatif à Karma pas très confiant. Finalement, son ami empoigna la crème et l'alcool à désinfecter et se rassit à côté de Nagisa.
Cette fois, sur la photo, la balafre et les bleus de Nagisa étaient visibles. Un peu en dessous de lui apparaissait Karma tenant les produits en évidence. Pour accompagner la photo, le carmin ajouta seulement deux mots « Merci Maman… ».
Les deux garçons se fixèrent un moment, se mettant silencieusement d'accord puis Karma envoya le message. Il rendit l'appareil à son propriétaire.
Ce dernier, inquiet de la réaction qu'allait avoir sa génitrice, tentait de ne pas paniquer. En récupérant son téléphone, il s'aperçut que son fond d'écran avait été changé. Karma l'avait remplacé par la première photo qu'il avait prit. Ce simple geste fit naître un petit sourire sur le visage de Nagisa. Karma qui observait ses réactions fut ravi. Il était toujours heureux quand il parvenait à le faire sourire.
Ils finirent par se pencher, avec un sérieux indéfectible, sur leurs devoirs, permettant ainsi à Nagisa d'oublier son téléphone un instant. Ils avancèrent avec rapidité et efficacité. Karma venait conseiller son ami à chaque fois qu'il bloquait sur un exercice pour qu'il puisse s'améliorer. Finalement, c'était surtout dans les sciences que Nagisa rencontrait des difficultés.
La nuit était tombée depuis un moment. Les garçons étaient encore sur leur discours d'anglais. Ils avaient choisi un sujet et avaient trouvé le vocabulaire nécessaire à leur exposé. Tiraillé par la faim, Karma sortit son téléphone pour regarder l'heure mais se contenta de le fixer bêtement. Le souvenir de Nagisa l'enlaçant pour le lui rendre s'imposa à son esprit et un sentiment agréable l'envahit. Il se reprit finalement après quelques secondes et regarda l'heure : il était près de vingt heures. Ils avaient déjà mémorisé une bonne partie des mots et décidèrent de s'arrêter là pour aujourd'hui.
« Bon, j'ai la flemme de cuisiner ce soir, on commande ?
Si tu veux ! Flemmard ! » Répondit le plus petit en se moquant gentiment du carmin.
Karma déverrouilla l'appareil et marqua un temps d'arrêt sur son nouveau fond d'écran, un sourire aux lèvres. C'était drôle qu'ils aient eu la même idée sans se concerter. Sans faire de commentaires, il ouvrit l'application de livraison à domicile et leur choix s'arrêta sur un restaurant de wook réputé pour leurs plats généreux et bon marché.
Une fois la commande passée ils rangèrent leurs affaires. Karma indiqua à Nagisa où trouver les jeux vidéo puis il rangea son matériel scolaire dans sa chambre. L'interpellé écouta ses consignes et trouva une pile de boitiers qu'il déposa sur la table basse. Il s'installa sur le canapé et se pencha sur les différents jeux.
Lorsque Karma revint dans le salon, il aperçut le plus petit plongé dans la lecture des jaquettes. Il passa derrière lui, se pencha en croisant ses bras sur le dossier du canapé et posa son menton sur l'épaule de Nagisa. Sa tête reposait légèrement contre son visage :
« Alors, tu en trouves un qui te plaît ? »
Cette position n'était pas confortable mais Karma put sentir un petit rire secouer Nagisa. C'était étrange et nouveau comme sensation. C'était intriguant, intime et rassurant de sentir la vie d'une autre personne s'exprimer de cette manière. Karma souhaita revivre cet échange inhabituel dès que possible et se fit une petite note mental à cette attention : chercher une manière plus confortable pour une prochaine fois.
« J'aimerais commencer avec Mario Bros mais on pourrait tester le jeu de tir ou celui de guerre en ligne lorsque tu en auras marre ? Demanda Nagisa.
On peut même faire les trois, on a toute la nuit ! Je suis sûr qu'on peut affronter n'importe quelle équipe en ligne et s'en sortir ! Répondit le carmin.
Ah, je ne parierais pas là-dessus, rit Nagisa. Imagine qu'on se retrouve contre Kanzaki.
Quoi ? T'as pas confiance ? Si tu pars déjà vaincu, c'est sûr que l'on n'ira pas bien loin. »
Karma se redressa et d'un bon atterrit sur le canapé. Il se leva pour aller ouvrir une des portes coulissantes du meuble sous la télévision et dévoila une multitude de consoles. Il mit l'une d'entre elle en route puis se tourna vers Nagisa et lui donna une manette.
Les premiers niveaux de Mario Bros s'enchaînèrent, permettant au bleuté de se faire la main sur le jeu. Quand soudainement le téléphone de Karma sonna. C'était la livreuse. Ils mirent leur partie en pause et le propriétaire de l'appareil décrocha. Les deux garçons se regardèrent dans les yeux, le cœur battant à tout rompre, l'adrénaline grimpant en flèche. Ils n'avaient pas pensé que donner un nom et une adresse alors qu'ils étaient recherchés était très stupide.
Voilà enfin la suite ! Je suis tellement désolée, en ce moment c'est compliquée pour moi d'être à jour avec mon travail qui me prend de plus en plus de temps. Par la même occasion, je vais devoir passer d'une publication mensuelle à une publication toutes les deux semaines car je commence à prendre du retard dans la correction des chapitres suivants. Mais ne vous inquiétez pas, il est hors de question que j'abandonne cette histoire ! Elle est entièrement écrite et sera donc entièrement publiée, peut importe le temps que cela prendra !
