Ce chapitre m'a donné du fil à retordre, je me suis beaucoup questionnée sur le point de vue que je devais adopter… J'espère que mon choix vous conviendra !
De plus, je dédie ce chapitre à tous les étudiant(e)s en médecine, les infirmier(e)s et médecins qui pourraient passer par là.
۩๑ ๑۩ II. Le Serment du Scalpel ۩๑ ๑۩
Le bureau tanguait de gauche à droite avec la lenteur d'une berceuse. Les crayons éparpillés roulaient sur les feuilles entassées à la va-vite, accompagnant ainsi la houle et la tranquillité de l'océan. Sous la porte du sanctuaire médicinale, un fin halo de lumière chassait l'obscurité tout du moins tentait-elle de l'amoindrir par son éclat aveuglant.
Le temps était beau, la mer était calme et pourtant une tempête grondait dans le cœur d'un homme à la chevelure rousse. Penché sur ses livres de médecine, Doc cherchait en vain la concentration qui le fuyait depuis deux jours. Ses yeux cernés de noirs témoignaient son manque de sommeil bien qu'il ne cherchât pas à l'éviter. La nuit, il se couchait dans son lit, se couvrait des draps blanc et fermait les yeux pour se reposer. Rien n'y faisait. Et des insomnies, encore et toujours, grignotaient peu à peu sa patience et égrenaient son professionnalisme.
Soudain, l'homme pinça l'arrête de son nez. Il se sentait étrange, absent de son propre corps et cet état ne pouvait pas s'éterniser. Ses compagnons comptaient sur lui, ses connaissances et sa précision acérée. Et s'il faiblissait à sa tâche, au poste qu'il avait accepté d'endosser pour ces pirates, l'équipage tomberait en morceaux.
Ce serait la fin. Doc le savait, le ressentait au plus profond de ses tripes.
Il refusait d'être l'élément qui condamnerait ses camarades, ses… amis. Un médecin soignait les maux et les hommes, il ne les détruisait jamais. Il sauvait car son métier, sa morale et ses promesses l'y obligeaient. Il se battait pour la survie et le bien-être des autres pour le restant de ses jours, jusqu'à ce que ses doigts ne pussent plus saisir son scalpel.
Doc retira ses lunettes d'un geste las, frotta son visage aux traits tirés puis ferma les yeux.
Soudain, les mots du serment jamais oublié l'inondèrent.
— « Mon premier souci sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux. »
Certains se raccrochaient à la religion et à un quelconque dieu, Doc se rattachait à cette promesse.
Celle qu'il avait souhaité tenir envers et contre tout. Celle qui l'avait mené jusque dans cette pièce, en ce jour et à cette heure précise.
— « Je respecterai toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté, sans aucune discrimination selon leur état ou leurs convictions. J'interviendrai pour les protéger si elles sont affaiblies, vulnérables ou menacées dans leur intégrité ou leur dignité. Même sous la contrainte, je ne ferai pas usage de mes connaissances contre les lois de l'humanité. J'informerai les patients des décisions envisagées, de leurs raisons et de leurs conséquences. Je ne tromperai jamais leur confiance et n'exploiterai pas le pouvoir hérité des circonstances pour forcer les consciences. »
Il lia ses mains comme s'il s'agissait d'une prière et récita, une fois encore, ses vœux en tant qu'époux et protecteur de la médecine.
— « Je donnerai mes soins gratuits à l'indigent et n'exigerai jamais un salaire au-dessus de mon travail. Admis dans l'intérieur des maisons, mes yeux n'y verront pas ce qui s'y passe ; ma langue taira les secrets qui me seront confiés et mon état ne servira pas à corrompre les mœurs ni à favoriser le crime. Respectueux et reconnaissant envers mes Maîtres, je rendrai à leurs enfants l'instruction que j'ai reçue de leurs pères. Que les hommes m'accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses. Que je sois couvert d'opprobre et méprisé de mes confrères si j'y manque. »
La scène paraissait toujours aussi neuve dans son esprit. Il se revoyait, la chevelure longue et brillante, les lunettes qui tenaient mal sur son nez à cause de plaquettes mal-réglées et de cette main levée. Son professeur, son maître, se tenait là. Ses lèvres pincées et sa tenue impeccable lui donnaient des airs de vieillard intransigeant, mais Doc connaissait la vérité. Il voyait bien plus loin que les apparences et savait que cette lueur dans son regard s'apparentait à de la fierté.
Ce jour-là, enfin, tout devenait limpide.
— Je ne vous décevrais pas, Professeur.
— Vous avez intérêt, Asd…
Soudain des cris retentirent dans les combles du bateau, des pas de courses et des insultes se mêlaient dans une cacophonie insupportable.
Doc s'arracha aux souvenirs et se redressa, les traits tirés par l'agacement et la fatigue. Le cuisinier et la Capitaine du Noose se reposaient dans une pièce adjacente, n'avait-il pas assez répété aux autres imbéciles de fermer leur grande bouche ?! Tout en grommelant des mots peu délicats, le médecin de bord quitta sa petite chambre et déferla sur le pont tel une tornade.
— Par l'Ordre des médecins, que se passe-t-il encore ici ?!
Le cœur du rouquin se serra lorsqu'il remarqua le minuscule attroupement sur le pont principal, beaucoup de désertions étaient à déplorer.
Les pirates restants se retournèrent d'un seul corps vers le médecin, et les yeux de ce dernier glissèrent sur le bois du navire. Du sang.
— Qu'est-ce que…
Un hurlement inhumain émargea de la foule. Sans réfléchir, Doc poussa ses compagnons armés et plongea au centre du maelstrom.
Cerné par les forbans épuisés et effrayés, un loup gris blessé montrait les crocs. Le loup portait des vêtements tâchés, mais plus important encore il saignait abondement du flanc droit.
— Un mink, souffla le roux tandis que le regard de la bête enragée se posait sur lui.
— Reculez, Doc ! Cette créature est dangereuse !
— On va s'en charger et la balancer à la flotte.
Des mains épaisses se refermèrent sur les épaules et les poignets du médecin. Aussitôt, il se soustraie à la prise ferme de ses camarades et se rapprocha du mink au regard plus terrifié qu'agressif. Loup et médecin s'affrontèrent en silence tandis que les pirates resserraient leurs doigts suants autour de leurs armes. Puis, au terme d'une minute d'angoisse et de mutisme, la voix de Doc s'éleva.
— Retournez à vos postes.
L'effarement général répondit à son assurance. Kostas se détacha de la masse, les yeux injectés de violence.
— Cette créature a failli éborgner Rica !
— C'est vrai !
— Elle s'est glissée sur le navire en cachette, était en train de piller nos réserves et…
Le médecin frappa le plancher de son talon.
— J'ai dit, retournez à vos postes.
Aussitôt, Kostas se jeta sur lui, la furie au ventre. Mais lorsqu'il tenta de poser la main sur le médecin, ce dernier frappa sa gorge. Le canonnier s'effondra sur le pont, il toussait tel un diable. À son tour, Rica se précipita hors de la foule et rejoignit son ami.
— Qu'est-ce qui te prend, Doc ?!
— T'es qui pour donner des ordres… hoqueta difficilement Kostas… T'es qu'un médecin de mes deux, pas le putain de Capitaine…
— Parce que toi et tes gorilles d'amis êtes plus qualifiés que moi ? Dam est dans le coma, Strain ne peut pas bouger et Bob a disparu, il serait temps de vous mettre cela dans le crâne. Nous avons perdu.
— On le sait bien !
— Non, vous n'en savez rien ! Ce mink n'est pas responsable de notre défaite, suis-je bien clair ?! Le tuer ne nous ramènera ni Bob, ni Locke. Il serait temps que tu acceptes cela, Kostas. Alors maintenant, tu vas retourner à ton poste, faire ce pourquoi notre Capitaine t'a engagé et moi je ferais mon travail. Est-ce que c'est clair ?
Canonnier et médecin se dévisagèrent froidement, semblable à deux prédateurs rivaux qui se battaient pour une seule et même proie. Le temps se figea, plus personne n'entendit le bruit des vagues contre la coque, ne vit l'océan bleu qui s'étendait à perte de vue et ne sentit la caresse du vent contre la peau. L'affrontement silencieux des deux hommes suspendit tout le reste.
— Est-ce que c'est clair ?! gronda à nouveau Doc.
Puis après une éternité, Kostas se redressa, rejeta l'aide de son ami de toujours et s'enfonça dans les ténèbres de la soute.
— Retournez à vos postes. Maintenant.
Cette fois-ci, personne ne contesta les ordres du médecin. Et le pont se vida dans un silence de mort.
Lorsque tous les pirates eurent déserté le soleil, un soupir soulagé échappa aux lèvres sèches du rouquin. Tout en douceur, il se retourna vers le mink, avisa à nouveau sa blessure et l'invita à le suivre d'un geste de tête.
— Suivez-moi.
— Pour que tu me tues ? aboya méchamment le mink d'une petite voix fluette.
— Non… Non, pour que je puisse vous soigner.
Doc avait prêté serment quinze ans auparavant ; aujourd'hui, il honorerait sa promesse, celle qui lui avait permis de devenir une meilleure version de lui-même.
J'ai hâte que vous en appreniez davantage sur Doc ! C'est une personnage que j'apprécie beaucoup.
J'espère qu'il fera sa place dans votre coeur.
