Ils n'avaient pas pensé que donner un nom et une adresse alors qu'ils étaient recherchés était très stupide.


Karma indiqua à la livreuse qu'il allait arriver puis raccrocha. Comment agir ? Il ne fallait pas paraître suspect ! Et surtout, Nagisa ne devait pas être vu. Et si c'était un subterfuge de la part d'une policière ? Peut-être que leurs téléphones avaient été mis sur écoute ? Karma se flagella mentalement. Il ne devait pas devenir parano ! Il proposa à Nagisa de se cacher le temps qu'il récupère la commande.

Pendant que le carmin s'approchait de la porte d'entrée, Nagisa alla rapidement et en silence se cacher dans la chambre, s'assurant que son image ne se reflétait nulle part à l'intérieur de la maison. Karma ouvrit la porte normalement et du regard, vérifia la présence de sa livraison. Une fois trouvée, il offrit son plus grand sourire de façade à la livreuse. La jeune femme lui tendit la commande et repartit après les formules de politesses habituelles. Il tint fermement le sac, lança un regard circulaire à la rue qui se présentait à lui puis referma la porte.

Jamais il n'aurait pensé qu'une chose, en soit, si banale qu'une livraison à domicile puisse devenir si flippante. Il donna un tour de clef dans la serrure et les laissa à l'intérieur. Karma utilisa le nom de code de Nagisa : "Troisième sexe" ; pour l'informer que le danger était écarté. Ces noms de codes imposés n'étaient utilisés que lors de missions, ils avaient fini par s'y habituer, que cela ne leur en déplaisent. L'interpellé arriva, exaspéré :

« - Arrête avec ce pseudo ridicule... geignit-il

- Quoi tu ne l'aimes pas ? Ricana son interlocuteur.

- Non et tu es le mieux placé pour le savoir. »

Le ton employé était plein de reproches. Karma savait qu'ils ne lui étaient pas vraiment destinés mais cela ne l'empêcha pas de se sentir coupable. Ces accusations étaient tournées contre la mère de Nagisa. La plaisanterie avait assez duré. Il poussa les manettes le plus loin possible sur la table basse et sortit le contenu du sac. Pour accompagner le repas, Karma zappa les chaînes télévisées jusqu'à tomber sur le journal d'informations nationales. Il ne supportait pas le silence qui accompagnait la solitude. Vivre avec la télévision allumée était alors devenu une habitude. Quand les sons se propageaient dans la maison celle-ci devenait vivante, lui apportant une sensation de chaleur réconfortante, rassurante. C'était devenu une nécessité pour Karma. Il avait besoin que la télévision propage du bruit, des paroles, des images dans les pièces de sa maison.

Karma retourna s'assoir sur le canapé. Il se tourna vers son ami et s'excusa pour le surnom dont il l'avait affublé en lui caressant le visage de la main avec tendresse. Nagisa le regarda faire sans rien dire, surpris de ce geste. Il n'était pas encore habitué aux contacts doux et réconfortants. Le pouce qui survolait sa joue, lui décrocha un frisson d'appréhension en frôlant sa plaie. Il craignait que Karma ne lui fasse mal, même si c'était accidentel.

Il finit par se détendre, acceptant ce que lui apportait cette caresse cajolante. Il profita de la chaleur que lui donnait ce contact réconfortant. C'était agréable. Il s'autorisa à s'égarer dans les sensations que lui prodiguait sa main contre sa joue, arrêtant de réfléchir pour tout simplement profiter de l'instant présent. Mais celui-ci fut brisé par Karma qui retira sa main.

Pensifs et en silence ils entamèrent leur repas. Nagisa ressassait les émotions ressenties pendant leur dernier échange en mangeant, un air béat sur le visage.

Karma finit par couper ce silence :

« - Tu as reçu une réponse de ta mère ? »

Surpris par le sujet de la question, Nagisa avala de travers et manqua de s'étouffer. Une fois la quinte de toux passée, il déposa son plat et ses baguettes, s'essuya les mains dans une serviette et alla chercher son téléphone resté sur la table de la cuisine. Il revint avec l'appareil en main et d'un hochement de tête confirma la présence de nouveaux messages de sa mère. Nagisa les lut à voix haute :

« Joues pas à ça avec moi. »

« Toi et cette enflure vous allez bien ensemble. »

« Désolée. Je t'aime. »

« Rentre à la maison, maintenant, ou disparais comme ton père. »

« Tu me manques. »

« T'as pas intérêt à couper tes cheveux. »

« J'espère que tu es heureux au moins. »

Nagisa souffla avant d'exprimer son ressenti :

« - Peu importe ce que je pense ou ce que je souhaite. Si cela ne va pas dans son sens elle ne voudra rien savoir. On dirait un mur.

- Et encore … En général on peut se reposer contre un mur … alors que là… » Commenta le carmin pensif.

Le regard mélancolique du bleuté quitta l'écran et alla se poser sur Karma. Ce dernier semblait fixer un point quelconque sur la table basse, perdu dans ses pensées. En attendant le retour de son ami à ses côtés, Nagisa rangea son appareil dans sa poche et reprit son dîner. Souhaitant penser à autre chose, il décida de reporter son attention sur les informations qui défilaient à la télévision.

Le reportage en cours s'acheva pour laisser place à un autre sujet : la disparition d'un jeune mineur. Sous l'effet de surprise, comprenant qu'il était le sujet de l'enquête, Nagisa attrapa le bras de Karma. Ce dernier sursauta. Il lui fallut un moment pour revenir au temps présent. Il remarqua son plat qui refroidissait sur la table basse. Un peu perdu, il n'écoutait pas les propos déblatérés par la télévision, trop occupé à fixer cette main qui l'avait extirpé de ses réflexions. C'était vraiment celle de Nagisa ? C'était rare qu'il initie le contact. Karma leva les yeux vers son ami, espérant comprendre son geste mais il fut déçu de voir qu'il ne le regardait même pas. Qu'est-ce qui lui prenait ? Pourquoi semblait-il anxieux d'un coup ? Il suivit le regard de son ami jusqu'à l'écran télévisé et se concentra sur ce qui défilait sous ses yeux. C'est alors qu'il comprit l'inquiétude de Nagisa : ils étaient le sujet du reportage.

On pouvait facilement reconnaître le quartier où habitait Nagisa. Le soleil était décroissant, le clip vidéo avait donc été tourné en fin d'après-midi. Le narrateur relatait les faits déjà diffusés plus tôt ce matin. Le paysage changea et montrait désormais l'intérieur du salon des Shiota. La pièce avait été rangée et Hiromi se tenait debout devant la table à manger du salon, un air triste sur le visage. Elle tenait fermement son téléphone entre ses deux mains. La journaliste l'invita alors à s'exprimer sur l'affaire en cours et la mère de Nagisa prit la parole avec un bégaiement que son fils n'avait jamais entendu.

C'était faux. Elle feintait. Sans être dans la même pièce qu'elle, Nagisa parvenait à sentir l'aura sombre qui animait du visage de sa mère.

Cette dernière raconta qu'elle ne comprenait pas les agissements de son fils. Il s'était sûrement fait monter la tête par son petit ami, Karma. Elle décrivit Nagisa comme un enfant joyeux et studieux qui petit à petit, s'était renfermé, dont les notes avaient drastiquement chutées. Le tout était accompagné de photos de sa vie privée.

On pouvait voir Nagisa sur une photo de classe de 6éme sur laquelle Karma apparaissait aussi. La photo qui suivit surpris le bleuté : elle venait de son téléphone. Comment se l'était-elle procurée ? C'était un cliché qu'il avait prit avec d'anciens camarades à l'époque où ils étaient en 3éme D.

Les deux garçons reconnurent l'image suivante. C'était celle qu'ils avaient envoyé en réponse à Hiromi. D'après la présentatrice, elle illustrait parfaitement la dégradation du comportement de Nagisa.

D'autres photos récupérées sans son consentement défilaient et accompagnaient le flot de paroles de madame Shiota. Nagisa les regardaient avec une boule au ventre, gêné de voir ses photos être divulguées sans impunité à la vue de tous. Il ne comprenait pas comment elle les avaient récupérées. Il était dégoûté : elle l'avait volé et trahi. Sa propre mère avait violé sa vie privée.

Cette dernière jouait très bien le rôle de la mère perdue, inquiète et éplorée. Nagisa en était dégoûté. Karma et lui passaient pour des délinquants. Eux seuls connaissaient la vérité. Eux seuls connaissaient le véritable visage de Hiromi Shiota. Pourquoi, étrangement, les messages de sa mère n'étaient pas divulgués eux ?

Pour finir son reportage, la journaliste résuma les quelques nouveautés sur l'affaire. Elles n'étaient pas nombreuses et se limitaient aux quelques apparitions qu'ils avaient fait en ville et la photo qu'ils avaient envoyés à Hiromi. La présentatrice clôtura avec une simple hypothèse : Shiota Nagisa serait chez Akabane Karma. Une page publicitaire vint confirmer la fin du journal télévisé.

Bien que l'adresse de Karma ne semblait pas avoir fuitée, le doute et l'inquiétude étaient palpables dans le salon.

Le plus petit eut un rire amer :

« - Tiens, maintenant je suis son fils ?

- Ouais, et en plus, ton petit copain est un vrai tortionnaire. Vraiment surprenant que les autorités japonaises laissent un tel délinquant en dehors des barreaux. » Renchérit le carmin.

Nagisa retira sa main du bras de Karma qu'il n'avait toujours pas lâché. Il avait tellement honte des paroles de sa mère. Elle ne s'attaquait pas seulement à lui, mais à Karma aussi. Il se tourna vers lui mais n'arrivait même pas à le regarder dans les yeux :

« - Désolé… Quand tout sera fini, je m'empresserai de rétablir la vérité. Je te le promets. J'espère que cela ne te causera pas trop de problèmes avec tes parents ? S'inquiéta-t-il.

- Ne t'en fais pas, ils s'en foutent que je sois gay ou pas. » Répondit Karma en haussant les épaules et en se replongeant dans son bol.

Un ange passa. Puis deux… puis tous les saints du paradis. La franchise de Karma rendit Nagisa mal à l'aise et le quiproquo ne rendit la situation que des plus gênantes. Nagisa, finalement, osa couper le silence :

« - D'accord… En faite, je pensais surtout à la réputation de criminel qui t'es collée au dos…

- Ah ! ça ? Nan t'inquiètes ! Mes parents me prennent déjà pour un déchet de la société.

- Avec les notes que tu as ? S'exclama, le bleuté interloqué.

- Ouais. Ils ne retiennent que le négatif car « apparemment » mon comportement entache leur image. »

Un silence s'en suivit alors que les deux garçons se fixèrent sans manger. Karma se sentait bête… terriblement bête d'avoir commis une méprise si stupide. Est-ce que son honnêteté finirait par faire fuir Nagisa ? Karma cherchait un signe de peur, de fuite chez Nagisa mais ne vit qu'une expression attristée. Était-il chagriné pour lui ? Nagisa sortit alors de sa léthargie et prit sa canette de soda, la brandit devant Karma et lança :

« - À nos familles ratées ? »

Un sourire espiègle naquit sur le visage du carmin qui imita le geste du bleuté. Ils trinquèrent et, soulagé de voir Nagisa reprendre son expression habituelle, Karma répéta les dernières paroles de Nagisa. Puis ils burent d'un trait leur boisson.

Le repas se termina plus sereinement.

Les garçons débarrassèrent la table et Karma invita Nagisa à prendre sa douche avec un sourire en coin. Nagisa le regarda un peu suspicieux : il manigançait quelque chose. Le bleuté fit alors bien attention à prendre son pyjama, à ne pas oublier sa serviette ni son savon et à bien verrouiller la porte de la salle de bain.

Il sortit de la salle d'eau décontenancé : il s'était méfié tout le long de sa toilette mais il n'y avait rien eu de particulier à signaler. Pourtant, quand il croisa Karma prenant sa suite, il portait toujours ce sourire singulier qui lui donna un frisson.

Nagisa préféra ne pas se torturer le cerveau plus que nécessaire, connaissant Karma, il saurait bientôt quelle idée saugrenue il avait en tête. Le bleuté se réinstalla dans le canapé et paramétra la télévision pour qu'ils puissent reprendre leur partie de jeux au retour de Karma. Alors qu'il repliait ses jambes sur le coussin, il entendit la porte de la salle de bain s'ouvrir. Souhaitant savoir si son ami avait encore son air malicieux, Nagisa jeta un coup d'œil vers lui et ce fut une grosse erreur. Il n'était vêtu que d'une serviette qu'il maintenait plus ou moins fermée autour de ses hanches. Nagisa détourna le regard en rougissant. Karma quant à lui, partit dans sa chambre, fier et riant :

« - Quoi t'es gêné ? Tu n'es jamais allé dans un onsen ? »

L'intéressé ne répondit pas, cachant sa gêne derrière l'écran de son téléphone. Il avait du mal à réaliser que c'était ça qui trottait derrière le crâne de Karma. C'était quoi son but ? Juste se pavaner ? Il connaissait Karma depuis un moment maintenant, il aurait dû rester méfiant et ne pas relâcher sa vigilance. Nagisa se maudit pour ce moment de relâchement. Cela aurait été quelqu'un d'autre, il aurait été juste gêné. Mais avec Karma… il ne pouvait pas s'empêcher d'être intimidé. Il n'y avait rien à redire : Karma était un beau garçon. Alors que lui, physiquement, il ne ressemblait pas vraiment à un garçon… mais il ne ressemblait pas à une fille non plus. Il n'avait pas pour habitude de se préoccuper de son apparence, cependant, pour Karma cela lui semblait important. Il voulait lui plaire. Il ne voulait pas lui inspirer la pitié avec son poids plume et ses blessures. Il recherchait son estime.

Une fois Karma disparu de sa vue, il sentit son téléphone vibrer. Il découvrit plusieurs notifications : ses amis étaient très actifs sur Line. Il sortit de ses réflexions et se mit à lire leur conversation qui était déjà bien engagée pour oublier la gêne précédente.

Evidemment, le reportage à la télévision n'avait échappé à personne et ils y allaient bon train sur les taquineries. Il y avait beaucoup de mots du style « Bah alors, vous ne nous aviez pas dit que vous sortiez ensemble ! ».

Ces moqueries ne le dérangeaient pas. Karma et lui en couple ? S'ils savaient à quel point il le souhaitait. Cette simple idée suffit à le faire rougir. Il désirait sincèrement aller plus loin avec Karma, mais il n'était pas sûr d'être capable de franchir ce cap. Il avait bien compris que Karma n'était pas désintéressé, mais il ne savait pas jusqu'où son ami le voulait. Nagisa désirait prouver à Karma qu'il savait ce qu'il voulait. Ce qu'il ressentait envers son ami était trop important pour lui. Il ne cherchait pas se montrer indécis envers lui malgré ce que sa timidité pouvait laisser croire.

Il y a une chose dont le jeune garçon ne se doutait pas, c'est que de son côté Karma aussi lisait la conversation, la tête remplie des mêmes pensées.

A la fin de la conversation, leurs amis avaient convenu d'un rendez-vous, invitant tout le monde à les rejoindre : « On se retrouve dimanche après-midi pour réviser tous ensembles ! »
Karma trouvait que c'était une bonne idée, mais il devait d'abord convaincre Nagisa de participer. Il ne voulait pas avoir à y aller seul.

Il sourit, se rappelant de la réaction de Nagisa quand il l'avait vu sortir de la douche. C'était tellement facile de le perturber ! Il finit par s'habiller et s'empressa de le rejoindre dans le salon.

Il put voir que le jeu était déjà prêt et que son ami était, justement, en train de lire la discussion sur Line. Lorsque ses yeux ambrés croisèrent ceux azurés, il détourna rapidement le regard, soudain confu. Il se souvint de la conversation sur Line. Il savait très bien que Nagisa avait lu les sous-entendus sur eux. Il connaissait la timidité et la réserve qu'avait Nagisa et il s'inquiétait de le voir s'éloigner de lui à cause de cette rumeur qui se propageait. Comment se comportera-t-il quand ils retourneront en cours ? Il ne voulait pas voir disparaître leur récent rapprochement entre eux ne disparaisse.

Karma s'installa sur le canapé en ramenant ses jambes sous lui puis attrapa la manette. Il évita Nagisa du regard, faisant taire le flot d'interrogations qui traversait son esprit.

Karma relança la partie après quelques secondes inconfortables. Ils commentaient leur avancée tout en enchaînant les niveaux. Petit à petit, le malaise se dissipa, laissant place à une ambiance plus détendue. Finalement, lassé de progresser si vite, Karma, avec un sourire narquois, décida de pousser Nagisa dans un des trous de la plateforme en lâchant un « oups » pas du tout crédible. Nagisa le regarda un moment, étonné. Puis, il prit lui aussi un visage mesquin. Il voulait jouer ? Pas de soucis. A à partir de cet instant, la partie de Mario Bros se changea en partie de catch : à celui qui ferait perdre le plus de points de vie à l'autre. Les garçons riaient de bon cœur à chaque victoire. Parfois, leur décès était tellement risible qu'ils en venaient à se moquer d'eux même.