Tada ! Vous savez maintenant que la figure sombre n'était autre qu'une mink, mais il reste encore beaucoup à découvrir mes amis.


۩๑ ๑۩ III. Une louve dans la bergerie ۩๑ ๑۩


Sans confiance, une petite mink suivait un médecin dans son antre. Dans l'ombre, elle se savait observée et jugée par des regards inquisiteurs, « des regards d'humains » pensait-elle avec dédain. À cause de sa blessure, du sang perdu et de la fatigue qui s'accrochait à son dos, elle n'aurait pas tué beaucoup de ces pirates ; deux ou trois, tout au plus. Alors bien que cette dette lui coûtât, le docteur du navire venait de sauver sa vie. Ses lèvres se retroussèrent en une expression agacée, elle détestait reposer sa survie entre les mains sales d'un humain. Toutefois, forcée d'admettre qu'elle ne disposait d'aucune autre carte dans sa manche.

Au détour d'un minuscule couloir, le médecin ouvrit une porte et l'invita à entrer. La mink louve hésita, mais comprit que cette pièce la protégerait des autres forbans. Contrairement au docteur à la chevelure rousse, ses amis semblaient bien violents.

La chambre puait le désinfectant et d'autres produits médicaux. Aussitôt, la petite bête éternua avant de se secouer vigoureusement. Le roux s'empressa de rejoindre un bureau croulant sous des livres, des boites de toutes tailles, des éprouvettes et des fioles plus ou moins vides. Et lui demanda soudain :

— Odorat hypersensible, hm ?

Elle ouvrit la bouche pour lui lancer une pique bien sentie, lorsque son regard croisa deux lits, puis deux corps emmitouflés sous les draps et les bandages.

« Il s'agit sans doute du Capitaine et d'un autre pirate » conclut-elle en se rapprochant des deux inconnus. Une voix impérieuse l'en empêcha cependant.

— Assis.

Le médecin pointa une chaise sans dossier tandis qu'il fouillait dans ses affaires. La mink, qui n'appréciait guère le ton et l'ordre, voulut rétorquer mais le rouquin la prit à nouveau de court.

— Vous apprendrez, petite mink, qu'en ces lieux vous devez vous plier à mes demandes si vous souhaitez que je vous soigne. Vous pouvez retourner dehors si cela ne vous convient pas, sinon assis.

La louve abandonna la bataille pour cette fois-ci. Elle s'installa sur le siège sans grâce, et aussitôt le docteur commença son auscultation. Et, en dépit de son apparence froide et peu agréable, le rouquin se montrait doux avec sa patiente ; contrairement aux médecins de ses anciens maitres.

— Les plaies ne sont pas trop profondes, c'est rassurant.

Les oreilles dressées sur son crâne, la petite fille poilue attendait docilement, bien que son regard méfiant ne quittait pas le rouquin. Elle sortait les crocs lorsque ce dernier se montrait trop entreprenant, ou lorsque ses gestes lui paraissaient suspects. L'humain se voulait tendre, toutefois la mink connaissait les humeurs retorses des gens de son espèce. À tout instant, le médecin risquait de l'attaquer ou de lui injecter une étrange substance dans les veines. Alors, il valait mieux se montrer prudente et prévoir les représailles.

S'il le fallait, elle arracherait la main du docteur sans la moindre once de sympathie.

— Hm…

Tandis que l'enfant imaginait divers scénarios et portes de sortie, le rouquin réajustait ses lunettes sur son nez puis se penchait à nouveau sur le flanc de sa patiente.

— Il va falloir désinfecter tout cela.

— Je peux m'en charger seule, répondit abruptement la louve en repoussant la main blanche de son ainé.

Le médecin darda sur la petite un regard réprobateur, presque dédaigneux.

— En léchant votre plaie jusqu'à ce que la magie opère ?

— Oui. Et ce n'est pas de la magie, il s'agit d'une cicatrisation naturelle qui ne…

Aussitôt, le pirate soupira copieusement avant de pincer l'arrête de son nez de ses doigts fins. À n'en pas douter, les propos de sa patiente ne lui plaisaient guère.

— Vous êtes médecin ?

— Non mais…

— Vous avez étudié des livres de médecine ou assisté des personnes compétentes dans le domaine ?

— … Non.

— Alors épargnez-moi vos idées reçues et vos remèdes de « grand-mère » pour vous remettre sur pied. Sinon, comme je le disais précédemment, je vous invite à quitter les lieux pour que je puisse me consacrer à mes autres patients.

La louve resta muette, malgré son scepticisme forcée de reconnaître que le docteur du navire imposait sa domination comme un véritable chef de meute. Contrairement à ses semblables qui usaient de la violence et des insultes pour asseoir leur autorité, cet humain faisait appel à la part rationnelle de sa patiente. La mink voulait guérir, sans force elle ne pourrait jamais rejoindre sa patrie.

Alors, elle émit un grognement pour la forme et remit sa santé aux mains du médecin roux. Le silence envahit la pièce pour une poignée de secondes, jusqu'à ce que l'enfant loup ne le supportât plus.

— Je ne m'excuserai pas.

— Hm… Je m'en doutais.

— Vraiment ? siffla la petite en grommelant méchamment. Vous êtes aussi devin ?

La médecin administra ses derniers soins et recouvrit les plaies de bandages. Soudain, il porta sa deuxième main au cou de sa patiente et la glissa contre les poils abimés et la peau tuméfiée. Les griffes du mink se refermèrent aussitôt sur le poignet gracile, tandis que ses oreilles se rabattaient contre son crâne et que ses poils se dressaient sur son dos.

— Retire ta main.

— Depuis combien de temps ?

L'enfant repoussa violemment le rouquin qui ne cilla pas. Il se contentait de la regarder comme s'il comprenait sa douleur, ses angoisses et ses peines. Et cette réaction ne fit qu'enrager la louve. Elle se redressa, la chaise s'écrasa contre le sol dans un terrible fracas.

— J'te boufferais la main, c'est clair ?! Touche-moi encore et j'te montrerais pourquoi les humains ont peur de moi.

— Est-ce que cela vous soulagera ?

— Quoi ?

— Imaginons que vous « bouffiez ma main », comme vous le dites si bien, est-ce que cela effacera les années que vous avez passées là-bas ? Est-ce que la douleur que vous m'imposerait fera disparaître la vôtre ? Pensez-vous que cela vous sauvera et que vous pourrez tourner la page comme si rien ne s'était passé ?

La petite mink ravala sa salive tandis que ses poings se serraient. Elle connaissait la réponse, et cette dernière ne faisait qu'accroitre sa rage. Ses pieds frappèrent la chaise, l'envoyèrent valser puis rejoignirent la sortie.

L'air venait à lui manquer.

Elle s'apprêtait à quitter les lieux, lorsque le docteur ajouta quelques mots :

— Je ne suis pas psychologue mais je sais écouter… Alors, si vous avez besoin de parler ou d'autre chose, mon infirmerie vous sera toujours ouverte.

Un grognement suivit d'une porte claquée furent les seules réponses de la louve.


Ne vous inquiétez pas, vous connaitre bientôt le nom de la petite mink. Disons seulement qu'elle n'est pas très loquace pour l'instant !