Vous savez, plus je réfléchis à cette histoire, plus je pressens qu'elle s'étendra sur « trois » cycles. Vous avez eu le plaisir de lire le premier, sobrement nommé ONE PLS, vous êtes en train de lire le second et viendra ensuite le dernier acte. Gosh, cette histoire est totalement en train de m'échapper, vous ne trouvez pas ?


۩๑ ๑۩ V. Amitié à la dérive ۩๑ ๑۩


L'odeur du désinfectant et des bandages neufs, auréolés d'une lumière blafarde et du bois précieux, accueillirent le réveil de Dam. Un œil s'ouvrit sur le monde, l'autre resta clos et le demeurerait à jamais. Soudain, l'univers de la pirate se retrouva divisé en deux, coupé par une épaisse bande noire dont elle ne pourrait se défaire ; et par une senteur impossible à oublier.

D'abord, cette pensée ne l'inquiéta guère, elle se contenta de porter une main sur son œil droit et de caresser l'épais coton qui le recouvrait. La morphine rendait ses gestes maladroits et ses pensées brumeuses. D'abord, elle crut simplement à un rêve, puis à un cauchemar lorsque son corps fut assailli par la douleur. Aussitôt, ses doigts se crispèrent contre sa peau avant qu'elle ne se redressât brusquement. Sa tête lui tournait. Elle faillit retomber entre les draps mais tint bon par crainte. Pour la première fois de sa vie, la jeune femme redoutait le sommeil, celui qui durait éternellement.

Soudain consciente de son état, des évènements entremêlés envahirent son crâne.

Sabaody. Locke et elle qui attendaient le retour de Strain. Un marine sortit de nulle part. Une bataille. Une autre marine armée de yoyos. Locke. Le sang. Des griffes contre sa peau. Et Bob.

Puis tout devenait noir.

L'angoisse étreignit son cœur, et l'air vint à lui manquer.

Tout s'accéléra la peur remplaça la quiétude du sommeil.

Tandis que ses poumons cherchaient désespérément l'air, des sanglots suivis de gémissements souffrant lui échappèrent.

Que s'était-il passé ensuite ? Locke ? Bob ? Et l'équipage ?

Des mains se refermèrent sur ses épaules tremblantes. Un sursaut secoua son corps, elle redressa la tête et reconnut des yeux amicaux.

— Strain…

Ses lèvres se retroussèrent en un léger sourire. Ainsi dénué de sa capuche, le cuisinier offrait enfin l'occasion à ses amis de contempler son visage à la fois ovale et masculin. Dam se jeta à son cou et le serra contre son cœur. Elle mit tant de forces dans son étreinte, qu'un grognement douloureux échappa à son ami.

— Doucement sur les câlins, s'il te plaît.

— Oh la ferme, somme la pirate en raffermissant sa prise, pour une fois que tu ne portes pas ta capuche.

— Certes, mais dois-je te rappeler qu'un ours enragé m'a lacéré le dos ?

La Capitaine soupira puis relâcha Strain.

— Non. J'étais là. J'ai tout vu.

— Difficile à oublier, hein ?

Le silence prit place, et enveloppa d'un voile gêné les deux enfants originaires d'Ostrad. Aucun n'osait prendre la parole, et pourtant il fallait bien évoquer les sujets fâcheux.

Après ce qui parut une éternité, un souffle nerveux échappa à Dam puis elle passa une main tremblante sur les bandages qui recouvraient le côté droit de son visage.

— Qu'est-ce qu'a dit Doc ?

Les traits du cuisinier se refermèrent, ses yeux cherchèrent le courage dans le plafond, puis dans la blancheur des draps recouvrant sa Capitaine. Contrairement à Bob, Strain tentait toujours de se montrer délicat, mais séparé de sa capuche il se sentait à la fois nu et désarmé. Un sentiment qui ne facilitait pas la tâche et lui déplaisait fortement.

La violette comprit dans son soudain mutisme la confirmation de ses doutes, alors elle prit les devants d'une voix faussement joviale :

— Eh bien… Au moins, il m'en reste un ! Après tout, j'aurais pu devenir complètement aveugle… N'es-ce-pas ? Par chance, je ne suis pas la navigatrice, on peut donc toujours compter sur Bob pour nous guider à bon port.

— Bob n'est… Bob est resté là-bas.

Les yeux de Dam s'écarquillèrent.

— Q… Qu'est-ce que tu veux dire ? Tu me fais marcher… Hein ?

— Arrête, Dam.

— Non… Non, tu te moques de moi ! Bob ne peut pas… Bob nous a forcément rejoints…

Cette fois-ci, Strain ne répondit rien. Il garda la bouche close, détourna le regard car, sans sa capuche, rien d'autre ne le protégeait des yeux larmoyants de son amie. Brusquement, elle se redressa sur le matelas et saisit les épaules du cuisinier avec vigueur. La douleur qui persistait dans son crâne lui importait guère peu, la pirate ne songeait plus qu'à son meilleur ami, et à l'impossible vérité.

— Tu mens ! Dis-moi que tu mens !

— Bob est resté là-bas, Dam. Combien de fois faudra-t-il que je te le répète ? Les marines lui ont mis la main dessus, Locke est mort et nous sommes perdus en pleine mer.

Malgré le ton tranchant de Strain, la Capitaine des Noose refusait l'évidence. Elle se contenta de resserrer sa prise sur les épaules du châtain et de chercher le regard qu'il lui interdisait.

— C'est… C'est juste un mauvais rêve, ou une blague de mauvais go…

— Ça suffit !

Strain se dégagea violemment, les yeux imbibés de noirceur.

— Arrête d'agir comme un chevreau pour une fois !

— On doit faire demi-tour et aller le chercher !

— Pour que d'autres meurent ainsi ?! Nous nous sommes faits maîtrisés par un marine et son animal de compagnie, tu penses vraiment pouvoir changer la donne dans ton état ? Tu n'as plus qu'un œil, tu es blessée et nous sommes tous épuisés. Nous n'avons pas le niveau pour ça.

À son tour, Dam s'enferma dans un sombre mutisme. Des secondes s'écoulèrent, interminables puis se transformèrent en minutes, infernales. Au bout d'un moment de tension, les épaules de Strain se détendirent, un soupir échappa à ses lèvres sèches et il tenta d'apaiser la discussion :

— Pour l'instant, nous devons nous…

— Ce ne serait pas arrivé si tu avais réagi plus vite.

En vain.

— Pardon ?

La pirate se releva, elle chancelait mais la colère la maintenait debout. Elle avança vers son ami qui la dévisageait sans comprendre, tandis que ses propres yeux se remplissaient d'amertume.

— Locke ne serait pas mort si tu t'étais manifesté plus tôt. Pourquoi as-tu mis autant de temps pour nous rejoindre ?! Le magasin était juste à côté alors… Qu'est-ce que tu foutais ?!

Elle agrippa le cuisinier sans délicatesse, la douceur ayant désertée sa voix et son corps. Elle fulminait.

— Si tu étais sorti plus tôt, on aurait pu tenir jusqu'à l'arrivée de Bob et des autres ! Locke serait toujours en vie et nous n'aurions pas eu à laisser quelqu'un derrière !

— Dam, arrête.

— Qu'est-ce qui a pu te retenir ?! C'est le vendeur, c'est ça ?! Il était à ton goût et tu n'as pas pu t'empêcher de le draguer ?! Tu étais en train de coucher avec lui pendant que Locke se faisait égorger ?!

Le poing fut plus rapide que les mots. Strain frappa de toutes ses forces contre la mâchoire de son amie. Dam fut projetée contre un bureau croulant sous la paperasse, les fioles de tous genres, les stylos et le matériel médical. Des bocaux se brisèrent, des dossiers s'éparpillèrent dans la petite pièce et des odeurs de toutes sortes se mêlèrent à la sueur ainsi qu'au ressentiment. Du sang carmin s'écoula entre les dents et les lèvres de la Capitaine, elle était sonné tandis que son cuisinier peinait à contenir sa rage. Lui, habituellement si calme et détaché, serrait les poings et grinçait des dents.

— Qui a monté cette équipage ? Toi, il me semble. Et qui est partie sur les mers dans le seul et unique but de retrouver une gonzesse ?! Pour une foutue gonzesse de laquelle tu es tombée amoureuse en un regard ?!

— Tu ne peux pas comprendre !

— Oh ça, c'est certain. Tu ne la connais même pas ! Vous avez seulement partagé une nuit ensemble, et pouf ! C'est pour ce genre d'obsession sordide que Locke et Bob sont morts ! Tout ça parce que tu entretiennes les passions que tu avais adolescente ! Alors n'oses pas projeter tes propres démons sur moi !

Soudain la porte s'ouvrit dans un claquement monstrueux. Doc apparut dans l'embrassure de cette dernière, les yeux injectés de sang.

— Par l'Ordre des médecins ! Qu'est-ce que vous faites tous les deux ?!

Son regard passa de Strain à Dam, sur laquelle il se jeta en précipitation lorsqu'il remarqua le sang frais dégoulinant sur son menton.

— Vous êtes censés vous reposer, nom de dieu ! Pas vous sauter l'un sur l'autre pour je ne sais quelle stupidité ! L'équipage est en assez mauvais état sans que vous n'y ajoutiez des cris et des insultes.

— C'est fini, le coupa sèchement Strain, j'en ai assez de jouer à la nounou pour des gamins.

Sur ces mots, le cuisinier quitta l'infirmerie, ignorant les ordres du Doc et les regards inquiets des quelques pirates présents dans les couloirs.

Et tandis qu'il disparaissait dans l'ombre de la nuit, Dam baissa la tête et sentit des larmes poindre au coin de ses yeux.

Strain avait raison.

Tout était de sa faute.


Je déteste écrire des disputes, sachez donc que ce chapitre a été une véritable torture pour moi.