Je suis contente que cette deuxième partie vous plaise pour l'instant, je sais que l'humour n'est plus au centre de l'histoire mais ne vous en faites pas, il reviendra en force !

Un grand merci à Miss Macaronii et ses reviews fidèles qui m'apportent une joie indescriptible.


۩๑ ๑۩ VI. Deux notes dans la cale ۩๑ ๑۩


Dans la cale sombre et humide du navire, des cordes se tendaient sous l'expertise de doigts habiles. Un petit être à la fourrure épaisse jouait une mélodie connue, un morceau enseigné par des mains douces et amicales. La musique flottait dans l'air, les notes tournoyaient autour d'elle et glissaient comme mille et une brises jusqu'à ses oreilles dressées. Les yeux clos, elle visualisait un visage aux traits délicats et une longue chevelure blonde ballotée par le vent. Au creux de ses souvenirs, l'enfant oubliait les blessures, la douleur et les odeurs de la mer qui se mêlaient les unes aux autres dans l'obscurité. Pas même le parfum de son admirateur secret ne la détournait de son instrument. Elle avait conscience de sa présence, mais s'en moquait éperdument.

La mink n'interrompait jamais l'un de ses morceaux et bien suicidaire serait l'humain qui chercherait à l'en détourner. Quand elle pinçait les cordes de son Pipa, le monde pouvait bien disparaitre dans les flammes. Des inconnus pouvaient se trahir, s'affronter et mourir sous le feu adverse des inconnus pouvaient bien vivre, se réjouir des petits bonheurs et s'aimer sans pudeur elle, elle jouait.

Les inconscients évoqueraient un refuge éphémère, un cocon pour se protéger des malheurs et du destin mais personne ne comprenait, car personne ne vivait la musique comme elle. Elle était seule avec ses instruments, seule mais toujours accompagnée.

Les cordes tremblèrent sous le passage de ses doigts, puis le morceau arriva à son terme.

Des notes aux accents cristallines oscillèrent un instant dans l'air, puis s'éteignirent tour à tour afin de laisser place au silence.

La petite louve ouvrit les paupières, et…

— Qu'est-ce que c'était ?

… Bondit en arrière en poussant un hurlement de terreur.

Rica l'observait de près, trop près à son goût.

Jusqu'à présent, le pirate était toujours resté à l'écart. Il se cachait dans les ombres, dans l'angle d'un mur pour ne pas affoler l'enfant poilue. Depuis cinq jours, il passait la majeure partie de son temps à l'écouter ou l'espionner, à moins que ce ne fût les deux ? L'artificier ne s'était jamais manifesté pour expliquer son comportement, et la mink s'en était accommodée. Tant que l'homme ne tentait pas de gâcher ses mélodies, le reste importait peu.

Alors pourquoi ? Pourquoi la reniflait-il d'aussi près si soudainement ? Le poil de la mink se hérissa tandis qu'elle frottait son fessier douloureux. De son autre main, elle serrait son précieux instrument de musique et, d'un regard peu aimable, foudroyait l'inconscient qui l'avait pris au dépourvu.

— Pardon, je t'ai fait peur ?

L'enfant lui répondit d'un grognement peu aimable.

— Non ? Tu crois ?

Par chance, l'humain fit preuve d'intelligence et comprit sans peine le sarcasme agacé de la musicienne. Il passa une main dans sa chevelure mi-longue et baissa la tête, semblable à un chien prit en faute.

— Désolé…

— Je me fiche de tes excuses, humain répugnant. La prochaine fois, je te lacérerai le visage, c'est clair ?!

Il acquiesça d'un misérable hochement de tête, et la mink grommela des mots durs dans sa barbe. De tous les pirates habitants sur ce rafiot endommagé, Rica l'artificier lui apparaissait comme le moins insupportable. Elle ne savait que penser du docteur, se méfiait particulièrement du prénommé Kostas et évitait soigneusement les quelques autres matelots. Puisqu'aucun homme ne la considérait avec bienveillance, elle leur rendait la pareille en montrant les crocs. Et si la plupart des pirates se tenait donc à l'écart de ses dents acérées, Rica se détachait de la masse pour une obscure raison. L'enfant refusait de s'intéresser à lui, mais des hypothèses fleurissaient dans son esprit malgré toute sa volonté. Est-ce que le gamin mort lui manquait ? Cherchait-il un substitut pour se réconforter ? Ou voulait-il se faire pardonner d'avoir posé ses mains souillées sur ses instruments six jours auparavant ?

La mink secoua brusquement la tête, à quoi bon se questionner ? Dès leur prochaine escale, elle disparaitrait. Tous ces humains ne seraient plus qu'un mauvais souvenir, une rencontre fortuite qui la confortait dans son spécisme. Rien de plus, rien de moins.

Le pirate l'arracha soudain de ses pensées, tandis qu'il pointait du menton son Pipa.

— Qu'est-ce que tu jouais ?

— Pourquoi ça t'intéresse, humain répugnant ?

Il haussa les épaules, tandis que son visage se peignait d'incertitude.

— C'était… Hm… Joli ?

Les sourcils de l'enfant se tordirent sous la stupidité de l'excuse, toutefois elle accepta de répondre aux questions de l'homme peu dégourdi.

Les cours d'eau dans les hautes montagnes.

— Oh… Je vois…

Un simple d'esprit, maladroit mais qui ne semblait pourtant pas dangereux. Il ne ressemblait pas à un pirate, loin de là. La louve le détailla, puis remarqua soudain une boite serrée entre les bras de son compagnon imprévu.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle aussitôt.

Il baissa les yeux, sembla chercher ses mots avant de déposer le coffret usé sur le bois craquelant.

— C'est moi qui prends soin des boulets et des balles sur ce bateau.

— D'accord, mais pourquoi est-ce que tu as pris ça avec toi ?

— Eh bien… Je voulais savoir si, par tous les hasards, je pouvais travailler ici pendant que tu jouais…

La mink cligna des yeux, secoua la tête sous le choc et murmura une phrase incompréhensible. Pendant ce temps, l'homme récupéra sa boite et se redressa, mal à l'aise. Soudain, la petite leva la tête et lui servit un regard menaçant.

— Qu'est-ce que tu fais ?

— Je… Enfin… Je me disais que finalement tu n'avais pas très envie que je reste alors je…

— J'avais oublié que les humains étaient bêtes comme des tourterelles, est-ce que je t'ai dit que ça me dérangeais ?

— Eh bien… Non mais…

— Alors tu peux rester, humain idiot. Tant que tu ne m'interromps pas, je m'en fiche !

Le pirate et la musicienne échangèrent un regard, puis l'homme s'assit à nouveau.

— Ah. Bon.

« Quel idiot » pensa l'enfant en se réinstallant sur le plancher. Du coin de l'œil, elle observa le pirate ouvrir sa boite, en sortir fichons, armes, balles et poudres et se mettre à l'ouvrage. Dans un grand silence, l'homme commença à astiquer un pistolet tandis qu'elle replaçait son Pipa sur ses genoux et ses doigts sur les cordes.

Et les notes envahirent une fois encore la cale.


Alors ? Est-ce qu'une interlude musicale ne permet pas de se détendre après l'enfer du chapitre précédent ?