Je sais que certains personnages doivent vous manquer, alors je me suis dit que vous seriez ravi(e)s de retrouver une connaissance !


۩๑ ๑۩ VII. Amère est la compote ۩๑ ๑۩


Bonjour mon cher client, la compote de pommes était-elle à votre goût ?

À l'autre bout du fil, les doigts de Strain se resserrèrent contre le combiné.

Depuis le début de leur étrange aventure, Bob s'occupait toujours de cette transaction. Il ne déléguait cette tâche à aucun homme, et nul ne tentait de se mettre en travers de son chemin. Dam et le cuisinier savaient pourquoi il s'obstinait à décrocher cet escargophone en particulier, car même si leur amitié était chère à ses yeux, son amour pour la Compotière n'en demeurait pas moins puissant. Et ces échanges téléphoniques constituaient la majeure partie de leur relation.

Un soupir échappa à l'homme encapuchonné tandis qu'il cherchait ses mots.

— Malheureusement, il n'est pas là pour vous répondre, chère Compotière.

Il entendit le haussement de sourcil de sa camarade, ses silences révélaient beaucoup sur sa personnalité et ses réactions. Même si Strain surestimait souvent ses capacités d'interprétation à son humble avis, Fai ressemblait à un casse-tête et la solution qui lui permettrait de la décrypter lui échappait totalement.

Quel choc, votre ami prend pourtant toujours le temps de m'appeler après la réception de ma délicieuse compote. A-t-il mieux à faire, mon cher monsieur ? Pourriez-vous donc satisfaire ma curiosité et éclairer ma lanterne ?

— Il est…

Le cuisinier pesta contre lui-même, cette mascarade le fatiguait. À quoi bon cacher la vérité sous une mélasse informe de formules stupides ? Sa gorge lui brûlait de tout avouer, sans fioriture, ni tendresse. Il s'imaginait hurlant des mots peu aimables à cette femme toujours absente, jamais témoin de leurs victoires et de leurs échecs. Pourquoi ne pas se venger maintenant ?

Ses doigts pincèrent violemment l'arrête de son nez pour l'en dissuader. Crier ne changerait rien, hurler ne ramènerait personne, ni ne soulagerait la culpabilité qui étreignait son cœur. Fai ne méritait pas sa colère, elle n'était pas responsable de leur chute.

— Il a dû rester en arrière, vos… rivaux ont tentés de subtiliser notre commande alors il… Bref, vous avez sans doute compris. Il ne pourra plus vous commander de la compote, c'est fini.

Silence.

Qu'en pense votre chère Capitaine ?

— Elle… Hm… Disons qu'elle a une intoxication. Elle… Hm… Nous avons tous exagérés et nous sommes goinfrés de compotes de groseille.

Ah. Je vois.

Que pensait-elle à l'autre bout de l'escargophone ? Se moquait-elle de leur sort ? Faisait-elle déjà le deuil de son amant ? Les doigts de Strain tressautèrent contre le combiné, même s'il ne comprenait pas Fai et l'amour que Bob lui portait, il ne devait pas douter de leurs sentiments. Jamais son ami n'aurait choisi une femme au cœur de pierre, sinon elle se serait vite lassée de son affection débordante.

Soudain, la voix de la Compotière l'arracha à ses songes obscurs.

Un client aussi dévoué ne disparaîtrait pas ainsi, il réapparaitra.

— Comment pouvez-vous en être si sûre ?

Vous ai-je déjà envoyé des échantillons de ma délicieuse compote de poires ? J'ai tant de clients que j'en oublie les détails…

De la compote de poires ? Strain haussa les sourcils, sous-entendait-elle...

— Je n'en ai pas le souvenir, chère Compotière.

Alors la réponse est évidente ! Ma compote de poires ne s'oublie pas, tout comme mes autres compotes me direz-vous.

— Est-ce que vous insinuez que vous…

Exactement ! Il est temps que je vous fasse goûter cette compote-ci. Et je suis certaine que mon client dévoué pointera à nouveau le bout de son nez, il ne voudrait pas froisser sa Compotière lorsque cette dernière lui offre de pareils cadeaux.

— La conception d'une telle compote ne va-t-elle pas vous demander trop de temps et d'implication ?

Voyons, cher client, ne sous-estimez mon professionnalisme. Je suis une Compotière de renom, vous n'avez donc aucune inquiétude à vous faire de ce côté.

— … Si vous le dites.

Bien. Puisque nous sommes d'accord, je vais devoir vous laisser. Mes autres clients attendent, et cette compote de poires ne va certainement pas se préparer seule ! Je vous rappellerai lorsqu'elle sera prête, ainsi nous pourrons trouver un point de rendez-vous. Est-ce que cela vous convient, cher client ?

— Oui. Oui, bien sûr, chère Compotière.

Parfait. Je vous souhaite une excellente fin de journée et vous conseille de rester loin de cette compote de groseilles, la saison n'est guère propice à sa consommation excessive.

Elle raccrocha sans plus de discours. Et tandis que Strain replaçait le combiné sur l'escargophone, un fol espoir lui saisit les reins. Il n'osait y croire et pourtant Fai s'était évertuée à raviver sa flamme celle qui pourrait tout changer, pour le meilleur en dépit des faits.

Son corps trembla et il dut s'appuyer au mur pour ne pas flancher. La douleur qui courait le long de son dos se mêlait à l'espérance, mais était-il raisonnable d'y céder maintenant ? Si Fai se trompait, si Bob était…

Trois coups contre la porte de la cuisine lui arrachèrent un sursaut. Aussitôt, le cuisinier rabattit plus encore sa capuche sur son visage, il tenait à dissimuler son trouble à tous ses camarades. Le moral et l'équilibre de l'équipage ne tenait plus qu'à un fil, inutile donc d'ajouter ses tourments au poids qui pesait déjà sur ce dernier.

Kostas apparut dans l'embrasure de la porte, un sourire fin accroché aux lèvres.

— Strain, île en vue.

— Vraiment ?

Le canonnier acquiesça d'un rictus soulagé, puis il s'éclipsa, sans doute pour annoncer la bonne nouvelle au reste des pirates. Le regard de Strain échût sur l'escargophone et ses poings se serrèrent sous l'émotion qui ranimait un souhait, un seul désir qu'il avait pourtant tenté d'enfouir.

« On va te ramener » murmura-t-il avant de quitter la pièce à son tour.

Dehors le soleil brillait, et les contours d'une île industrielle se dessinaient à l'horizon.

Rien n'était perdu, tout était encore permis.


Je regrette de ne pas avoir plus écrit avec Strain auparavant, c'est un personnage que j'apprécie de tout mon cœur.