Je n'ai rien posté la semaine dernière, je m'en excuse platement. Je me suis longtemps questionnée sur le contenu de ce chapitre, et j'ai dû m'y reprendre à trois fois pour trouver le bon angle d'attaque.
Cette semaine, je suis en résidence d'écriture avec Taranys K et TrefleV (ainsi que d'autres écrivains plus ou moins confirmés) alors je compte prendre de l'avance sur les chapitres à venir !
Merci encore à Miss Macaronii pour sa dévotion sans faille, sans toi je n'éprouverais sans doute pas autant de joie à écrire mes chapitres.
۩๑ ๑۩ VIII. De l'histoire des sentiments humains ۩๑ ๑۩
Le soulagement d'un équipage aux rangs clairsemés s'exprima au travers d'un profond soupir. Lorsque le premier des leurs posa le pied sur le ponton de pierre reliant le port à l'île industrielle, un maigre espoir réchauffa ventres et cœurs. Enfin, ils touchaient terre. Enfin, les survivants trouvaient un moment d'accalmie. Enfin, leur capitaine sortait de son long sommeil.
À l'aube, Kostas l'avait aperçue dans les couloirs étroits menant jusqu'à la cale. Malgré sa joie manifeste de retrouver la violette, une froide désillusion l'avait frappé à l'instant même où leurs yeux se croisèrent. Dam avait perdu sa fière allure, et le nier ne sauverait pas les apparences bien longtemps. Aucun mot ne s'échangea entre les deux comparses, ils s'observèrent un temps puis un sourire éteint étira les lèvres de la capitaine au visage recouvert de bandages.
Une phrase, ce fût tout ce qu'elle prononça avant de disparaître dans les ombres.
À présent, son orbe clair détaillait les hommes qui quittaient un à un le navire. Kostas fut le premier, deux autres suivirent dans un brouhaha incompréhensible mais vraisemblablement enjoué, Doc s'extirpa à son tour du bois et Strain abandonna le navire sans se retourner.
Le ciel était beau, pourtant l'humeur de Dam n'y voyait que les signes avant-coureurs d'une énième tragédie. Des paroles dansaient dans son esprit, des expressions peu aimables qu'elle ne parvenait pas à repousser. En dépit de ses efforts, les perfides revenaient toujours à la charge, l'une après l'autre.
Ses épaules s'affaissaient tandis que de terribles maux de tête l'assaillaient.
Doc l'avait pourtant prévenu, mais entêtée comme une chèvre, la violette refusait obstinément d'attendre dans son lit. Elle avait pensé, sans doute naïvement, que l'air frais apaiserait une partie de ses troubles. En vain. Rester consciente l'épuisait, les mots continuaient leur ronde dans sa tête et, couplés aux conséquences de ses blessures, ils s'avéraient redoutables.
Sur le pont du Noose, son œil regardait sans les voir ses amis rejoindre la terre meuble et les bâtisses grisâtres.
Soudain, une voix timide l'arracha à ses pensées.
— Capitaine ?
Rica.
L'artilleur se glissa à ses côtés en toute discrétion, chose qui surprît sa supérieure. Depuis quand se montrait-il aussi délicat ? Et depuis quand…
— Tu n'es pas descendu avec Kostas ?
Le concerné lui répondit d'un silence qu'elle ne sût interpréter. Et lorsqu'il passa une main sur sa nuque afin de la masser il tenta de placarder une explication sur sa fâcheuse situation :
— C'est… compliqué.
Ah.
Elle acquiesça d'un vague hochement de tête, tandis que son regard se portait sur le lointain.
Des secondes passèrent, des minutes s'écoulèrent, puis enfin :
— Vous allez bien, Capitaine ?
Ah. Tombait enfin la question, cette question à laquelle il fallait trouver une réponse réconfortante pour ne pas inquiéter, pour ne pas attirer la pitié ou la sympathie injustifiée.
Dam chercha ses mots longtemps, ouvrit la bouche pour rassurer l'artilleur mais ses lèvres tressautèrent et des sanglots remontèrent le long de sa gorge. Des larmes perlaient au coin de son œil intact, tandis que le second recouvert de compresses lui tirait de plus en plus.
Aussitôt, elle porta une main à sa bouche afin d'empêcher la trahison de ses paroles. Le regard de Rica pesait sur ses épaules, sur un dos courbé par des sentiments lourds dont elle ne parvenait pas à se débarrasser.
Retenir. Ravaler. Refouler. Cacher. Dissimuler. Enterrer.
Il fallait retenir, ravaler, refouler puis cacher, dissimuler, enterrer les peurs pour tenir le cap et apaiser tous ceux qui comptaient sur elle. Un Capitaine ne s'effondrait jamais, il restait immuable et indestructible.
Une main chaude se posa sur son épaule tremblante, Rica essayait de lui sourire.
— Je comprends, tout le monde comprend.
Dans un mouvement brusque, Dam se dégagea. Non, elle ne voulait pas entendre ces mots-ci. Personne ne comprenait car personne n'était aussi responsable qu'elle sur ce navire. Le Capitaine prenait les décisions, et il devait les assumer. Le Capitaine devait…
Une soudaine nausée secoua le corps malade de la violette.
— Excuse-moi… Va plutôt rejoindre les autres, d'accord ?
Elle coupa court à la discussion, et s'enfonça à nouveau dans les ténèbres.
Sur le pont, le sourire de Rica se fana, une petite boule de poils se glissa à ses côtés et un grognement peu aimable lui échappa.
— C'est ça votre Capitaine ?
L'artilleur posa son regard sur la mink, incertain.
— C'est la première fois que je la vois aussi…
— Pathétique ? Fragile ? Faible ?
— Humaine.
Les sourcils de l'enfant louve se haussèrent tandis que le blond fixait la porte par laquelle Dam s'était enfuie.
— Depuis que j'ai rejoint l'équipage, Dam, Bob et Strain m'ont toujours semblés si forts, intouchables même. Il leur arrivait de s'énerver, de hausser le ton mais jamais de se montrer sous un jour aussi accessible. Kostas et moi nous admirions beaucoup ce côté-là chez eux, cette manière si naturelle d'accepter les évènements, de se détacher des choses et de prendre la vie avec légèreté. Pas un seul instant nous n'aurions pu imaginer qu'ils…
Le restant de sa phrase mourut dans sa gorge, et la petite mink redressa la tête, intriguée.
— Tu es déçu ?
— Non… Non, au contraire. Tu vas peut-être trouver ma façon de penser un peu… Comment dire…
— Crache le morceau, humain Rica.
— … Rassurant ?
Elle le dévisagea d'un drôle d'air, puis des rougeurs colorèrent le visage blafard de l'artilleur.
— N'est-ce-pas pervers d'être rassuré que ceux que nous croyions surhumains ne soient finalement que des hommes et des femmes avec leurs propres limites et faiblesses ? Je me dis que c'est étrange de trouver du bonheur dans la douleur d'autrui et pourtant, en un sens, j'ai la soudaine impression que je me suis rapprochée de ma Capitaine. Jusqu'à présent, Kostas et moi suivions Dam et ses amis pour des raisons futiles, et peut-être même malhonnêtes, parce que nous pensions qu'être pirates nous aiderait avec les femmes. À aucun moment je n'ai pensé être utile pour mon équipage, je me suis toujours laissé porter par les évènements. À présent, je sais que ma Capitaine n'est pas une sorte de Déesse invulnérable, je sais qu'elle est humaine tout comme moi et que je peux donc agir pour la soutenir, de la même manière qu'elle m'a supporté et protégé au fil de ces dernières années.
Et tandis qu'un sourire éclairait le visage de Rica, la mink à ses côtés jeta un tout nouveau regard sur la porte en bois qui s'ouvrait sur des ombres intrigantes.
J'ai encore fais un virage à 180° au court de ce chapitre !
J'espère qu'il vous plaît malgré tout.
