Karma regarda vite fait ses poignets endoloris, par chance ils ne saignaient pas. Il se rassit plus confortablement et put se replonger dans ses réflexions.
Le temps passa lentement pour Karma. Les effluves d'alcool de son colocataire l'insupportaient, c'était une véritable infection ! Plus le temps passait et plus il trouvait ça étrange. Qu'est-ce qui leur prenait autant de temps ? Étaient-ils toujours en train d'interroger Nagisa ?
Karma ne savait pas depuis combien de temps il était là, assis, à attendre lorsque la porte s'ouvrit enfin. En tous cas, trop longtemps vu la raideur qu'il ressentit dans ses articulations lorsqu'il se releva. Ses yeux rencontrèrent le visage froid du policier qui l'avait fouillé plus tôt. Lorsque le regard de l'homme tomba sur les menottes, son visage se ferma plus encore, à la plus grande surprise de Karma. Comment cette expression faciale était-elle humainement réalisable ?
L'adolescent fût traîné sans ménagement à l'extérieur de la cellule en direction de la porte d'accueil cette fois. Derrière cette porte il n'y avait aucun guichet, aucune salle d'attente, rien qui ressemblerait à l'accueil d'un commissariat. Ils étaient dans un nouveau couloir, bordé de toutes parts par des salles. Des vitres dans la partie supérieure des portes permettaient de regarder à l'intérieur des bureaux. En longeant l'allée, Karma en profita pour chercher du regard le visage familier de Nagisa. Il n'eut pas le temps de le trouver avant de devoir entrer lui-même dans l'un des bureaux et d'être poussé sur une chaise, face à l'un des policiers qui l'avaient arrêté. Séparés par un simple bureau, l'agent ne lui accorda pas le moindre regard, concentré sur son ordinateur. Son accompagnateur se tenait toujours derrière lui, sans dire un mot. Le silence de la pièce était uniquement interrompu par le bruit du clavier martelé par le policier. Malgré cet atmosphère tendue, Karma parvint à rester calme et relaxé, sûr de lui sans paraître arrogant.
Après quelques minutes d'attente des coups retentirent à la porte du bureau. La porte s'ouvrit, avant qu'un des occupant de la pièce n'ait répondu, sur un nouvel agent de police suivit par un étrange individu au teint jaunâtre. Karma retint un pouffement, le nouvel arrivant était le professeur Koro ayant revêtu un déguisement ridicule d'avocat, sûrement inspiré d'un film stupide ! Bien que cette vision soit des plus cocasses, la situation actuelle ne permettait pas à Karma d'en rire à loisir. Après tout, si son professeur était là, c'était que ses amis l'avaient contacté pour leur venir en aide. Le carmin reprit son visage sérieux et calme, saluant poliment son pseudo avocat. Ce dernier ne pipa mot et s'installa plus ou moins droitement sur une autre chaise, à côté de l'adolescent.
Le tintement sur le clavier s'interrompit et l'agent qui faisait face à Karma et à Koro prit la parole :
- « Nom : Akabane ; Prénom: Karma ; Âge : 15 ans ; Genre : Masculin. Est-ce que ces informations sont justes ?
- Oui. Répondit l'interpellé.
- Connaissez-vous Shiota Nagisa, jeune homme de 15 ans également ? Reprit le policier.
- Oui.
- Connaissez-vous les charges retenues contre vous ?
- J'en ai vaguement entendu parler. Lança l'adolescent d'un air peu inquiet.
- Votre arrestation fait suite à la plainte de Madame Shiota Hiromi, mère de Shiota Nagisa. Les accusations sont : enlèvement, séquestration, coups et blessures, le tout sur la personne de Shiota Nagisa. Qu'avez-vous à déclarer à ce sujet ? »
Karma ne fut pas surpris par les chefs d'accusation. Confiant, il répondit à l'interrogatoire avec assurance et prudence, cachant au mieux son arrogance naturelle.
- « Innocent. Je n'ai enlevé personne, j'ai porté secours. Je n'ai pas séquestré, j'ai abrité. Je n'ai pas frappé, j'ai soigné. Vous n'avez pas encore interrogé Nagisa ? »
Le silence qui lui répondit l'agaça, mais il n'en montra aucun signe. Sans réponse, il ne pouvait se baser que sur des statistiques pour contrôler la tournure de l'interrogatoire.
- « Pouvez-vous nous décrire les évènements qui ont eu lieux lors de la soirée de vendredi dernier ? Continua l'agent sans plus de cérémonie.
- Bien sûr. »
Ainsi, Karma raconta le but de sa visite impromptue chez les Shiota, l'accoutrement étrange de Nagisa, l'invitation non-déclinable d'Hiromi au repas et l'ambiance étrange durant celui-ci. Il raconta les bruits étranges qu'il avait entendu en partant du dîner, son inquiétude face au mutisme de son ami et ce qui s'était passé après qu'il ait rejoint Nagisa directement chez lui, en quête de ses nouvelles. Il répéta, les explications données par son ami sur la provenance de ses contusions et sur son envie de rester éloigné de sa mère.
Les adultes présents dans la salle l'écoutèrent sans piper mot. Son histoire n'était accompagnée que par le pianotement des doigts sur le clavier. A la fin de son récit, une petite pause s'imposa avant que le policier ne reprenne les rennes de l'interrogatoire :
- « D'après vous, quel pourrait être l'élément déclencheur des évènements que vous venez de raconter ?
- Vous voulez dire, qu'est-ce qui a déclenché la violence de la mère de Nagisa ? »
Il avait très bien compris la question la première fois sauf qu'elle menait vers un sujet qu'il n'avait pas vraiment envie d'aborder. Il avait volontairement omis les passages de l'histoire qui portait sur « l'incident » du repas. Sa reformulation de la question avait pour but d'éviter ce sujet, bien qu'il y ait peu d'espoirs.
Ses espoirs furent rapidement soufflés par la réponse de l'agent :
- Oui. Dans ce que vous nous avez raconté, rien ne peut expliquer la raison qu'aurait, d'après vos dire, poussé cette mère à se comporter ainsi envers son fils.
- Hum… Il se pourrait que j'ai embrassé Nagisa au milieu du repas… Capitula l'adolescent rougissant. Mais, l'autre là, Hige nous a cherché… C'était pour le faire taire… Par contre, est-ce que c'est le fait que j'ai embrassé sa fille ou son fils qui l'ait énervée, ça je ne sais pas.
- Attendez… L'interrompit l'agent de police. Sa fille ou son fils ? Nagisa ? C'est pas très clair. Qui avez-vous embrassé ? Nagisa, son fils ou cette fille dont nous n'avons jamais entendu parlé ?
- Techniquement, un seul et les deux à la fois. Déclara Karma. C'était Nagisa, son fils. Sauf que Nagisa est aussi sa fille. A force d'obliger Nagisa à s'habiller et à se comporter comme une bonne fille obéissante, elle a tendance à oublier qu'en réalité Nagisa n'est pas une fille. Vous ne le saviez pas ? Nagisa à pourtant tout plein de messages sur son portable où, entre les insultes et les menaces, elle ne cesse de se tromper sur son genre.
- Des insultes et des menaces ? Envers qui ? Interrompit le policier.
- Oui. Des insultes et des menaces envers Nagisa. Il n'a pas osé vous le dire ? »
Karma était très content de la tournure de l'interrogatoire. Il avait réussi à aborder avec subtilité les mauvais traitements qu'Hiromi faisait subir à Nagisa. Il savait très bien que le bleuté n'avait pas parlé de ce qu'il vivait au quotidien par peur de blesser sa mère. Il n'arrivait pas à accepter le fait que, même si elle lui avait donné la vie, elle lui devait le respect.
- « Très bien, c'est noté. Avez-vous quelque chose d'autre à ajouter ?
- Non… Je pense n'avoir rien oublié.
- Parfait. Sachez donc, que nous avons déjà interrogé Shiota Nagisa et que vos témoignages concordent. Nous allons donc interroger les parents de Nagisa afin d'avoir les versions de tout le monde et de faire le point sur cette affaire. Si vous avez d'autres témoins, ils devront nous adresser une lettre dans laquelle ils déclineront leur identité et écriront leur témoignage. N'ayant aucune preuve directe en notre possession, vous rester notre suspect numéro un, mais nous ne pouvons pas prolonger votre garde-à-vue. Vous êtes donc libre de sortir du commissariat et de retourner à vos activités habituelles. Cependant, nous vous déconseillons fortement de tenter de vous enfuir de la région. Merci de rester joignable. Monsieur Koro est votre représentant légal suite à l'indisponibilité de vos parents. Messieurs, veuillez signer les présents exemplaires de votre déposition. »
Le policier clôtura l'interrogatoire en retirant les menottes de Karma et en leur tendant une petite liasse de papiers. Une fois les papiers signés, l'enseignant déguisé et l'élève purent sortir du bureau et se diriger enfin vers l'accueil du commissariat. L'adolescent frotta ses poignets endoloris, savourant sa libération. Ils n'avaient échangé aucun mot, ce qui était plutôt étrange vu la nature bavarde du professeur. Karma n'osa pas lui jeter un coup d'œil par peur de découvrir un « visage » rouge, signe de colère. Il n'avait pas envie de subir un savon ou un cours disciplinaire maintenant. La seule pensée qui le hantait était celle de Nagisa. Il voulait le voir, s'assurer qu'il allait bien, le rassurer en lui disant qu'ils avaient donné la même version et que c'était la meilleure chose à faire. Il voulait le serrer dans ses bras, le protéger de ses craintes, de ses peurs et de sa mère.
Lorsqu'ils arrivèrent dans la salle d'attente, les conversations s'arrêtèrent et tous les yeux se posèrent sur eux. Karma décocha un sourire à ses amis, Meg, Sugino et Kayano qui étaient là, à attendre, soulagés de le voir arrivé libre. Karma se présenta d'abord au guichet pour récupérer ses effets personnels et puis s'approcha de ses amis tout en enfilant sa ceinture. Alors que tous étaient tenus au silence par la présence de Koro, craignant un sermon, le carmin prit possession d'un siège de la salle d'attente pour retirer ses chaussures et remettre ses lacets. La voix de leur professeur s'éleva, s'adressant aussi bien à Karma qu'aux autres adolescents et faisant fi des autres personnes présentes dans la salle.
- « Bon, les enfants, on reparlera de tout ça demain à l'école. Je pense que vous avez eu votre lot de problèmes pour aujourd'hui. Sachez que je suis plutôt fier de vous, donc faites passer le message aux autres et surtout à Nagisa. Bon, maintenant, bonne nuit à vous, moi j'y vais, mon feuilleton va commencer ! »
Sur ces mots il fila à toute allure, oubliant qu'ils n'étaient pas seuls ici. Par chance, les autres personnes présentes dans la salle d'attente n'avaient pas remarqué la subite disparition de l'étrange avocat accompagnant les adolescents.
- « Vous avez des nouvelles de Nagisa ? Demanda Karma
- On sait juste qu'il a été interrogé avant toi, en présence de son père. Il est toujours pas sorti des bureaux, ses affaires sont toujours à l'accueil. Répondit Isogai.
- Son père ? S'interrogea le carmin.
- Oui, comme il ne fait techniquement pas partie de l'affaire et qu'il est l'un des représentants légaux de Nagisa, il a assisté à l'interrogatoire à la place de Monsieur Koro. Expliqua Meg. Nous, on va devoir rentrer avant que nos parents ne s'inquiètent. Est-ce que tu veux qu'on rentre ensemble ou tu souhaites attendre Nagisa ?
- Non, c'est bon, allez-y. Je vais l'attendre. » Conclut Karma en s'installant plus confortablement sur sa chaise en plastique.
Les amis se séparèrent ainsi. Le carmin n'avait personne qui l'attendait à la maison, il avait donc le loisir de pouvoir rester dehors aussi longtemps qu'il le souhaitait. Pour patienter, il ouvrit son téléphone, ignora les messages de ses parents et lança une partie de jeu.
Une demi-heure plus tard, la porte qui menait aux bureaux s'ouvrit pour laisser sortir deux individus : un adulte dans un pantalon tailleur et une chemise négligée, toute froissée, les cheveux court d'un bleu tellement foncé qu'on pourrait les penser noirs avec une autre luminosité et à ses côtés Nagisa.
A bien y regarder, les deux hommes avaient des traits du visage assez similaires, il n'était pas possible d'ignorer leur lien de parenté. Le plus jeune avait la tête baissée, le regard résolument tourné vers le sol, le dos droit comme un piquet, visiblement tendu. L'un de ses bras pendait, rigide, le long de son corps et était tenu au niveau du coude par son autre main, démontrant ainsi son inconfort. L'adulte, quant à lui, semblait plutôt abattu, les épaules basses, une main se grattant l'arrière de la tête, tic qu'il avait en commun avec son fils lorsque ce dernier se trouvait dans une situation qu'il ne savait comment gérer.
Le père s'éloigna de son fils pour récupérer ses affaires à l'accueil. Karma voulut profiter de cette occasion pour aller prendre des nouvelles de Nagisa, mais le comportement distant et complètement fuyant de ce dernier l'en dissuada. Il se contenta de le fixer, n'osant pas s'approcher de peur de le gêner devant son père.
Nagisa le remercia mentalement pour sa retenue. Il se sentait tellement honteux. Avoir fait venir son père au commissariat. C'était une première, quelle honte ! Son père avait beau eu lui avoir répété, à plusieurs reprises, que ce n'était pas grave et qu'il avait bien fait de s'exprimer sur la façon dont il était traité par sa mère, l'adolescent se sentait toujours mal. Pendant des années, il avait tout fait pour s'effacer, pour ne jamais déranger, pour disparaître et ne pas déranger ses parents, et là, alors qu'il revoyait son père pour la première fois depuis des années, c'était pour qu'il assiste à un interrogatoire. Pour couronner le tout, il avait dû, devant son père, éclaircir la nature de sa relation avec Karma, un garçon à la réputation douteuse. Bien que tout ce que le jeune homme souhaitait à l'heure actuelle était de se réfugier dans les bras de Karma et lui demander comment s'était passé son interrogatoire, mais avec son père à ses côtés, il dut se retenir. De plus, il s'en voulait toujours d'avoir entraîné le carmin avec lui dans cette histoire. Celle-ci était allée beaucoup trop loin.
