Tout comme dans ONE PLS, j'ai accordé à l'un de mes lecteurs le droit d'intégrer un de ses personnages à l'histoire.

À toi, luluciole qui me lit depuis si longtemps et m'envoie de très beaux messages. J'espère que cette fiction continuera de te plaire, de te faire sourire et pleurer comme il se doit !


۩๑ ๑۩ IX. Au détour de l'âme ۩๑ ๑۩


Les bas-fonds de l'île empestaient le poisson pourri et le métal rouillé. Malgré le grand soleil qui régnait, les ruelles paraissaient désespérément sombres, l'humidité rendait la terre boueuse et les mouches nombreuses. Le bourdonnement de leurs ailes se mêlait à la cacophonie des machines ainsi qu'aux cris des travailleurs. L'ambiance insalubre dominante donnerait la nausée à bien des hommes et femmes, pourtant un pirate s'y mouvait sans haut-le-cœur, ni grimace dégoûtée. Au milieu des ombres qui se fondaient dans le décor, un jeune homme d'un vieux manteau sali par le temps s'en détachait.

Strain avançait lentement, son dos lui lançait mais son amertume chassait la douleur. Elle le maintenait conscient et lui conférait une vague impression de force. Son visage dissimulé sous une écharpe bleue foncée projetait son regard au lointain pendant que ses pensées filaient à vive allure.

« Va t'excuser », « tu n'étais pas dans ton état normal », « ce n'est pas de sa faute et tu le sais ».

— C'est trop facile.

Cœur et raison s'opposaient. Et Strain refusait pour l'instant de céder au second, pour des considérations égoïstes et par soudaine envie vengeresse.

Dam l'avait blessé par ses insinuations mensongères, il lui rendait à présent la pareille.

« Ce n'est pas un comportement d'adulte », « tu es si immature, Locke ne te reconnaissait-il pas pour ta sagesse ? ».

— Il avait tort.

Ses traits se déformèrent en un rictus amer, le cuisinier ne prétendait pas être plus intelligent ou sage que ses camarades. Il connaissait ses failles et savait que la prudence valait mieux qu'une confiance aveugle en ses propres capacités. Il agissait en fonction de son caractère, répondait sincèrement et protégeait ce qui lui était cher. Aux yeux des autres, son comportement composé pouvait s'apparenter à de la maturité mais jamais Strain n'avait confirmé les propos de ses amis ou ennemis.

Il souhaitait seulement rester fidèle à ses principes, en cuisine comme pour le reste de sa vie.

Après une dizaine de pas, le pirate s'appuya contre une bâtisse d'apparence décrépie. La fatigue le rattrapait enfin, toutefois rentrer au navire le rendait malade. Il préférait l'atmosphère empuantie, l'insécurité et la boue à la chaleur étouffante du Noose et à la tension qui suintait par les planches de bois craquelantes. Faire demi-tour risquait fort de l'exposer au regard désolé de Dam, et il ne le supporterait pas aujourd'hui. Croiser son amie, affronter son visage livide et œil embué de larmes calmerait sa colère et arracherait l'épine de sa rage.

Et Strain n'était pas prêt à la retirer, pas encore.

Ses paupières se fermèrent en douceur, tandis qu'il glissait contre le mur grisâtre. Le châtain se sentit partir, glisser dans la boue qui envelopperait bientôt son corps et le consumerait tout entier. Il songea à Locke, puis à la voix de la Compotière, suave contre son oreille, et le sang qui s'écoulait entre les lèvres de Dam.

« Je suis désolé de t'avoir frappé. »

Et la culpabilité l'emporta sur la colère.

۩๑ ๑۩

Installé à l'ombre d'une pergola surmontée d'une épaisse couche de cendres noires, Doc étudiait divers manifestes pour chasser la tension. L'île industrielle sur laquelle le Noose mouillait le dégoûtait, mais le besoin de quitter le navire l'emportait sur son aversion pour la saleté. Ces derniers jours, l'ambiance sur le bateau des pirates s'apparentait à une tempête, et s'en préserver devenait de plus en plus difficile.

Heureusement, ce morceau de terre offrait un semblant d'espace et d'air neuf à l'équipage. La plupart des hommes s'étaient jetés hors de la bicoque flottante à la recherche d'une charmante compagnie, d'un verre ou d'un instant de solitude bienvenu. Doc préférait cette dernière option aux autres, et la présence de ses livres épais dissuadait les femmes de l'approcher.

Plusieurs le dévoraient du regard, mais aucune n'osait franchir la ligne invisible qui les séparait. Le médecin de profitait donc de cet instant de répit pour s'abrutir sur les théories de confrères et consœurs. À ses côtés, une table aux pieds noircis et boulons corrodés soutenait une tasse de café amère et bouillante. Doc saisissait parfois l'anse et avalait une minuscule gorgée de son breuvage, l'air impassible. D'autres se brûleraient ou râleraient contre la médiocrité de la boisson, lui s'en moquait éperdument. Il buvait, ignorait les détails et roulait des yeux lorsque les suppositions de ses collègues le lassaient.

Lire effaçait le cadre peu charmant, la pourriture qui régnait et les gémissements insupportables des entreprises métallurgiques. Boire ce café immonde le maintenait concentré sur les mots, les phrases interminables et alambiquées de médecins peu qualifiés pour l'écriture.

Une pile de manifestes l'attendait patiemment, et intriguait la serveuse qui voyageait de tables en tables afin de satisfaire ses rares clients. Du coin de l'œil, Doc l'observait jeter des regards peu subtils sur les titres ou les lignes dépassant du tas.

D'un geste élégant, le rouquin tourna une énième page tandis que des femmes au parfum trop prononcé s'asseyaient à la table voisine. Des gloussements s'ensuivirent, puis des messes basses que Doc ignora une à une. Rien ne le détournait de sa lecture rien n'aurait dû l'en détourner.

Cependant, au bout d'une heure et demi, l'homme ressentit une sensation étrange, comme s'il se retrouvait soudainement la proie d'un regard trop insistant. Il songea d'abord aux femmes installées à ses côtés, mais abandonna très rapidement cette possibilité. Ces mantes religieuses se voulaient certes insistantes, toutefois leur intrusion ne dérangeait pas autant le médecin accoutumé à ce genre d'attentions.

Vingt-minutes s'écoulèrent encore, et le sentiment s'aggrava. D'abord, Doc tenta d'en faire abstraction jusqu'à ce qu'il ne pût plus lire la moindre phrase. Agacé, le rouquin referma brusquement son livre et avisa les alentours d'un air peu avenant.

Soudain, un flash lumineux sur la droite attira son attention.

À l'angle d'une ruelle sombre, cachée sous une casquette gavroche blanche, une importune le photographia.

— Qu'est-ce-que…

Leurs regards se croisèrent, un silence de mort s'en suivit puis un nouveau flash frappa le médecin de plein fouet.

— Je ne vous permets pas !

D'un coup, Doc se redressa et faisait fi de toute bienséance, il se précipita sur la malheureuse qui se carapata aussitôt. Malheureusement pour la photographe à casquette, le rouquin de l'équipage s'avérait particulièrement obstiné. Et jamais il ne laisserait cette femme, coupable de l'avoir tirée de sa lecture salvatrice, en réchapper sans conséquences. Elle regretterait son geste, foi de médecin.


Vous aimez le suspense ? Moi oui !

Allez, on se retrouve lundi prochain !