Secrètement, ce cours leur donna envie de retenter l'aventure afin de mettre en pratique leurs nouvelles connaissances et ce malgré le sermon de Koro. Peu importait, ils savaient qu'ils trouveraient un moyen de mettre la théorie en pratique.
L'heure suivante fut occupée par le cours d'anglais d'Irina. Celui-ci fut rempli d'anecdotes et de conseils pas vraiment adaptés pour des collégiens ainsi que des rugissements de fureur de l'enseignante à chaque fois que son nom était écorché. En soit, rien d'anormal si ce n'était la participation de toute la classe sans exception pour mettre Irina en colère. Ce fut sans surprise que la blonde quitta la salle de cours furibonde à la fin de l'heure. Les adolescents eurent tout juste le temps de se remettre de leur victoire que Koro entra à nouveau dans la salle pour poursuivre la matinée de cours.
Le lundi, ils enchaînaient toujours deux heures d'anglais, c'était maintenant celle de Koro et donc de l'exposé oral. Les uns après les autres, les binômes d'élèves passaient au tableau pour réciter leurs travaux. N'ayant pas eu le courage de réviser le vocabulaire la veille, Nagisa se laissa manger par le stress de ne pas être à la hauteur des attentes de Karma. Il buta sur des formulations basiques et Karma dut lui répéter plusieurs fois certains mots avant qu'il ne les comprennent. Le carmin lui, comme à son habitude, s'en tirait très bien. Il aida même Nagisa à plusieurs reprises, sauvant ainsi leur note commune. Celle-ci devrait être un petit peu au-dessus de la moyenne vu que leur duo n'était pas vraiment mauvais, juste bancal.
Nagisa ne put cacher sa déception en rejoignant Sugino et Kayano pour la pause du déjeuner. Il avait le sentiment d'avoir travaillé pour rien tout ce week-end et se disait que ça ne valait vraiment pas la peine de faire des fiches de vocabulaire et de réviser presque tous les soirs pour se planter le jour J ! Ce fut donc avec un demi-sourire qu'il aida ses camarades à regrouper les tables en îlot. Avant même qu'il ne relève la tête pour chercher son petit ami et l'inviter à manger avec eux, ce dernier lui attrapait le bras en vitesse et le traînait jusqu'aux toilettes.
Une fois libéré, Nagisa leva un regard désolé vers le carmin, souhaitant s'excuser de s'être aussi lamentablement planté lors de l'oral, mais le visage de son compagnon le coupa dans son élan. Ce dernier était sournoisement souriant, et brandissait un sac en toile devant lui.
- « Qu'est-ce que c'est ? Demanda Nagisa avec suspicion.
- Quoi ? Tu as déjà oublié ? Fais un effort voyons ! » Répondit le carmin en trépignant d'excitation.
Pendant que le bleuté cherchait la réponse dans sa mémoire, Karma ouvrit le sac et y plongea la main avec enthousiasme. Il en ressortit un lot de préservatifs et des ciseaux. A la vue de ces objets, Nagisa paniqua. Il eut peur de comprendre que Karma attendait quelque chose de lui qu'il n'était pas du tout prêt à lui donner, encore moins dans les toilettes du collège. Ce ne fut que quelques instants plus tard, alors que son petit ami avait déjà rempli plusieurs préservatifs d'eau que Nagisa se calma. Karma en remplit quatre au tiers au total, tendant bien le latex avant de faire un petit nœud bien serré et de découper le surplus de matière. Poussé par la curiosité, le bleuté plongea lui-même sa main dans le sac et y trouva une petite trousse bien remplie. Le carmin s'en saisit et en sortit des pinceaux et des peintures. Admiratif, Nagisa observa son camarade transformer à l'aide de ces outils les petits ballons d'eau en pâtisseries très réalistes. Avec délicatesse, Karma déposa ses leurres prêts à exploser sur un carré de serviette et les ranger dans un bento. Perfectionniste, Karma alla même jusqu'à tailler au taille-crayon des baguettes à usage unique qu'il glissa ensuite dans le bento.
Ce ne fut qu'après tout ça, que les deux garçons sortirent enfin des toilettes. Si Karma cachait sans mal le fond de ses pensées d'un air naturel, Nagisa laissait transparaître malgré lui un air coupable. Leurs camarades remarquèrent probablement l'étrange attitude des deux garçons, mais personne ne fit de commentaires. Karma s'installa à la table de Kayano, Sugino et Nagisa pour le repas.
Peu avant la fin de leur pause, Karma se tourna vers l'îlot de Terasaka, attirant alors l'attention de la moitié de la classe. Un sourire béat collé au visage, Karma leur tendit le bento plein de fausses pâtisseries en s'exclamant :
- « Regardez ce que Nagisa à préparé hier soir ! C'est tellement bon ! Vous voulez goûter ? »
Ces mots auraient pu sembler sincères dans la bouche de Nagisa, venant de Karma, c'était plus que suspect. Cependant, la gourmandise de Terasaka fut plus forte que sa méfiance et sans y réfléchir, le collégien s'empara d'une des pâtisseries à l'aide de la serviette. Il attrapa une des paires de baguettes taillées et, en remerciant Karma, s'en servit pour amener le gâteau à sa bouche. Cependant, la fausse pâtisserie n'eut pas le temps d'atteindre sa bouche avant d'exploser au visage de sa victime. Cette dernière , rouge de colère, la tête trempée, rugit le nom du carmin et se mit à le pourchasser à travers toute la classe, baguettes taillées en main alors que le reste de la classe explosait de rire.
La journée toucha finalement à son terme et les élèves de 3ème E se saluèrent en bas de leur montagne. Après avoir échangé quelques derniers potins sportifs avec Sugino, Nagisa et Karma le laissèrent à l'arrêt de bus pour se diriger vers le métro. Malgré les annonces à la télévision de la fin de l'alerte enlèvement et de leur innocence, certains voyageurs leur lançaient des regards désapprobateurs. Le jeune couple d'apprentis assassins les ignora complètement, ils étaient innocents et libres de prendre les transports en commun comme bon leur semblait. Refusant de céder à cette pression sociale muette, les deux adolescents restèrent dans le wagon jusqu'à leur arrêt en se tenant la main.
Arrivés dans le petit cocon qu'était devenue la maison de Karma, le couple se lança rapidement dans la réalisation de leurs devoirs tout en avalant les mochis restants. Cette ambiance légère était d'autant plus appréciable après celle vécue pendant le trajet du retour !
Après l'effort, le réconfort : les deux jeunes hommes s'affrontèrent dans un enchaînement effréné de parties de Uno. Plus ils jouaient et plus le jeu devenait du grand n'importe quoi. Karma changeait les règles toutes les deux parties, en supprimant certaines et en inventant d'autres. C'était un vrai calvaire à suivre et Nagisa se perdit un bon nombre de fois !
L'heure du dîner arriva bien vite et le bleuté insista tellement pour s'occuper du repas que Karma finit par céder. Il regardait donc distraitement son amoureux s'affairer en cuisine. Au bout d'un moment, Karma réalisa que quelque chose n'allait pas. Cela faisait un moment que Nagisa n'avait pas bougé. Il était debout, immobile, les yeux perdus dans la casserole dont s'échappait une légère odeur de brûlé.
Sans un mot, le carmin coupa le gaz et tourna son regard vers son compagnon, mais celui-ci ne réagit pas, tellement il était perdu dans ses pensées.
- « Nagisa ? L'appela une première fois Karma.
- Nagisa ! Répéta-t-il, plus fort.
- Euh … Oui ? Émergea le bleuté.
- À quoi tu pensais ?
- Rien… mentit Nagisa en prenant une spatule pour remuer à l'intérieur de la casserole qui commençait déjà à refroidir.
- Donc tu fixes le repas qui refroidit tout en pensant à « rien » ? Ironisa le carmin, un sourire aux lèvres.
- Non. Enfin, oui. Mince, s'affola Nagisa en ouvrant à nouveau le gaz. Je pensais à toute cette histoire. J'ai reçu un message de mon père, au sujet de ma mère. »
Le silence s'installa, mais Karma attendit patiemment. Il attendait que son compagnon s'ouvre un petit peu plus, qu'il lui explique ce qui se passait, quel était le contenu du message et ce qui le taraudait autant à ce sujet. Cependant, Nagisa semblait être pris dans les méandres de ses pensées et ne reprit pas la parole. Décontenancé, Karma tenta une autre approche. Il se glissa dans son dos et posa ses coudes sur les épaules de Nagisa et profita de leur différence de taille pour poser ses mains et son menton sur le sommet des cheveux bleus.
- « Je ne suis toujours pas un meuble… lança Nagisa dans un rire étouffé.
- Heureusement ! Tu ne serais pas très utile ! Affirma le carmin. En bouillotte, cependant, ça pourrait marcher... »
Prenant cette remarque comme une moquerie, le bleuté envoya son coude dans les côtes de son encombrant petit-ami qui s'éloigna en se tordant de rire. Une fois calmé, Karma installa tranquillement le couvert et les deux jeunes hommes se mirent à table. Le dîner se passa dans un silence un peu perturbant. D'habitude, ils trouvaient toutes sortes de sujets pour combler le vide, sauf que l'attitude de Nagisa, toujours muet et perdu dans ses pensées, coupait court toutes les tentatives de Karma.
Après s'être, l'un après l'autre, douchés, les deux jeunes hommes se retrouvèrent dans le salon, chacun ayant une tasse de thé fumante à la main. Ils s'installèrent devant la fenêtre, Karma assis sur le rebord de celle-ci, les jambes balançant dans le vide, Nagisa accoudé à ses côtés. Leurs regards se perdirent à l'extérieur alors qu'ils sirotaient leurs boissons chaudes en silence.
Dehors, l'air était légèrement plus frais, certainement à cause de la légère brise qui agitait la cime des arbres. Malgré que le croissant de lune soit en train de jouer à cache-cache derrière les nuages, au loin dans le firmament, une éclaircie laissait entrevoir quelques étoiles.
La lueur dorée des réverbères dansait calmement sur les visages tirés par la fatigue des deux adolescents. Finalement, sans signe avant-coureur, la voix légère et fatiguée de Nagisa s'éleva dans l'air :
- « Karma… dis-moi… Si je ne t'avais pas suivi vendredi soir, qu'est-ce que tu aurais fait ? »
Surpris par la question, l'interpellé réfléchit un petit moment. Il s'adossa contre le cadre de la fenêtre, remontant une jambe pour la plier devant lui et regarda son petit-ami. Ce dernier n'avait pas détourné le regard du ciel et la lune, maintenant dégagée, se reflétait dans ses prunelles azurées. Il devait avouer qu'il n'avait jamais pensé à ça et réfléchit à voix haute pour répondre.
- « Je pense… que j'aurais réagi différemment selon la raison de ton refus…
- Ok… alors… si j'avais refusé de te suivre pour affronter mes problèmes tout seul ?
- Nagisa ? Sérieusement ? Dit le carmin d'un ton sérieux. Depuis combien de temps tu « affrontes ça tout seul » ? Hein ? Y a-t-il eu le moindre changement ? Tu n'aurais rien affronté. Tu aurais juste continué à subir sans rien dire. J'allais certainement pas te laisser dans une situation pareille ! »
Les yeux bleutés se fixèrent à ceux ambrés de Karma. Le silence perdura un instant avant que Nagisa ne le rompe en détournant le regard.
- « Okay… tu marques un point… et… et si j'avais refusé… mais pour une autre raison ?
- Une autre raison ? Laquelle ?
- Et si… Je ne sais pas… mais… Et si j'avais eu peur ? Peur de fuir à cause des conséquences ? A cause des risques ? Des représailles ?
Karma fut un peu décontenancé par cette question. Il était vrai que, connaissant la nature réservée et accommodante de Nagisa et vu l'état de folie de sa mère, il aurait eu toutes les raisons du monde d'avoir trop peur pour fuir. Cependant, une réponse en un seul mot fusa dans l'esprit du carmin. C'était une réponse toute simple et plus que plausible, sauf qu'il ne pouvait pas la présenter à Nagisa de but en blanc ainsi, ça ne serait pas suffisamment construit. Or, ce soir, il sentait que le bleuté avait besoin d'une réponse claire et réfléchie, que c'était important pour lui.
Karma comprit alors le vrai sens de la question de Nagisa. Ce n'était pas comme s'ils refaisaient le monde avec des « imagine si ». Non là, Nagisa venait d'exprimer les sentiments qui l'avaient vraiment envahis ce vendredi soir, lorsque Karma était venu le chercher.
Après tout, Nagisa avait du caractère et si ce n'avait pas été sa mère il ne se serait pas laissé faire. Cependant Nagisa évoluait depuis tout petit dans un environnement rempli de dangers, de risques et d'inquiétudes, dans lequel il devait tout faire pour plaire à sa mère. Jusqu'au vendredi précédent, il avait cédé à tous les caprices de sa mère qu'il s'agisse de sa tenue vestimentaire, sa courtoisie, son obéissance, sa carrière, ses résultats, tout et sans fin. Il avait été pris dans un cyclone dont l'œil était en permanence au-dessus de lui, l'écrasant sous la violence du souffle de la folie de sa mère. En grandissant avec une telle pression constante, il n'avait eu aucune chance de s'en sortir seul, quelles que soient ses capacités. Seul, son combat était perdu d'avance.
Sauf que ce vendredi soir, Karma lui avait offert un choix : Fuir ou Rester. Pour la première fois de sa vie Nagisa avait eu la possibilité de choisir. Un choix important qui plus est : une porte ouverte sur sa vie future, un échappatoire à son cauchemar.
Même si Nagisa avait fuit ce soir-là, son choix n'avait pas été réfléchi, non s'il l'avait fait il aurait encore affronté, sans succès, ses problèmes. Cela avait plutôt été un réflexe de survie. Son instinct l'avait poussé à suivre son cœur et à rechercher la sécurité.
Ce soir-là, la sécurité s'appelait Karma.
