Ce soir-là, la sécurité s'appelait Karma.


- « Même si tu avais eu peur, tu serais venu, commença Karma. Parce qu'au fond, c'est moi qui suis venu te chercher.

- Tu penses que je t'ai suivi à cause des sentiments que j'ai pour toi ? questionna le bleuté l'air pensif.

- Oui et non, expliqua Karma. Si tu es là aujourd'hui, c'est effectivement « à cause » des sentiments que l'on partage. Sauf que vendredi soir, si tu m'as suivi, c'est que d'une manière ou d'une autre, tu devais ressentir plus de sécurité en étant avec moi qu'en restant chez toi. »

Nagisa écouta chacun de ces mots avec attention, réfléchissant, analysant. Karma, lui, remonta ses genoux contre son torse, les entoura de ses bras et déposa son menton dessus. Il observa son compagnon sans un mot.

Finalement, ce fut à nouveau la voix de Karma qui mit fin au silence. Un souvenir le tracassait.

- « Nagisa ? Tu te souviens de ce que tu m'as dit ce soir-là ?

- Hum ? Euh… à peu près… Pourquoi ? bafouilla-t-il, en cherchant dans ses souvenirs.

- Quand tu m'as dit « fuguer m'a évité de faire une bêtise », c'était quoi comme bêtise ? Qu'est-ce que tu voulais faire exactement ? »

Le silence s'installa à nouveau entre les adolescents, plus lourd cette fois-ci. Les yeux de Nagisa résolument tournés vers l'horizon se voilèrent. Une aura plutôt triste se dégageait du bleuté.

- « Nagisa ? C'était quoi la bêtise que tu voulais faire ? » insista Karma, inquiet.

Le silence s'alourdit un peu plus et les lèvres de Nagisa restèrent pincées.

- « Tu voulais faire du mal à quelqu'un ? » suggéra Karma.

Le voile dans le regard de Nagisa se leva, laissant apparaître des yeux étonnamment brillants.

- « A qui tu voulais faire du mal Nagisa ? » s'inquiéta Karma, de plus en plus inquiet.

Une larme coula le long de la joue de son compagnon, une larme unique. Une larme qui en disait beaucoup et qui trahissait son silence.

- « Tu voulais TE faire du mal ? paniqua Karma.

- Non. »

Ce seul mot franc, dit d'un ton tranchant, sans hésitation ni mensonge qui contrastait avec l'attitude distante qu'il avait précédemment. Il avait resserré sa prise sur sa tasse. Il était visiblement tendu et mettre des mots sur ce qu'il ressentait lui demandait un effort considérable. Seulement Karma ne pouvait pas lâcher le morceau comme ça. Cette discussion, ils devaient l'avoir maintenant et tout de suite. Si Nagisa avait été capable de s'ouvrir autant ce soir-là c'était qu'inconsciemment il avait besoin de vider son sac, de cracher le morceau. Karma se mit alors en tête de l'aider, refusant qu'il se retranche dans le silence, il le pousserait à parler, à se soulager la conscience, sans jugement.

- « A qui alors ? A qui tu voulais faire du mal ? insista-t-il.

- A tout le monde ! A personne ! Peu importe... Au premier venu …. » cracha enfin le bleuté.

Entendant cela, Karma eut un frisson d'effroi au souvenir du regard assassin que Nagisa lui avait lancé lorsqu'il avait pénétré sa chambre en pleine nuit. Ce regard froid, vide de toutes émotions et ce couteau à la main… heureusement qu'il n'était pas dangereux pour les humains. Est-ce que Nagisa aurait vraiment pu … ? Non… Il valait mieux ne pas s'égarer sur ce fil de pensées.

Karma ne le jugea pas pour autant. Après tout, combien de fois avait-il lui-même ressenti ce sentiment ? Un nombre incalculable de fois ! La seule différence entre eux, c'était que lui avait trouvé un exutoire en se bagarrant, alors que Nagisa gardait tout en lui, il gardait tout sous contrôle, comme un tigre en cage qui attendait la moindre opportunité pour s'échapper… C'était pour ça qu'il avait un self-contrôle à toute épreuve.

Nagisa…

Maintenant que le carmin y réfléchissait, les choses avaient dû être compliquées pour lui depuis le début de l'année scolaire. Il avait finalement eu les clefs de la cage, celles qui pouvaient lui permettre de se défendre, de se battre, de s'échapper et ne pouvait pas s'en servir pour se libérer. C'était comme avoir la clef qui ouvre une boîte de gâteaux sans avoir le droit de s'en servir, même si c'était une question de vie ou de mort. Maintenant qu'il était capable de se défendre, une nouvelle peur s'était immiscée en lui : celle de céder à la colère contenue qu'il ressentait à l'encontre de sa mère. Il avait peur de perdre le contrôle et qu'un jour ses talents pour l'assassinat ne se manifeste contre son gré.

Prendre conscience de tout cela eut l'effet d'une claque intersidérale sur Karma. Lui-même se savait incapable de contenir sa colère, alors garder le contrôle sur autant de choses serait impossible pour lui. Pourtant, c'était Nagisa, le petit et frêle Nagisa qui y parvenait parfaitement depuis si longtemps. Ce constat renforça le respect que Karma ressentait pour Nagisa, le multipliant par cent. Lui qui se croyait fort et au dessus de tout, venait de découvrir qu'il existait une autre forme de force et que celle-ci surpassait largement la sienne.

Cependant, à l'instant, ce n'était pas le fort Nagisa qui lui faisait face. Non, c'était le petit Nagisa, fatigué et épuisé, qui se remettait en question et qui doutait de lui-même. Constatation faite, il continua la conversation sans marquer une grande pause.

- « Ah… ça… Et ça t'es déjà arrivé ?

- Arrivé quoi ? demanda Nagisa, reprenant contenance.

- De te battre, de faire du mal aux gens, de te défouler.

- Non ! Certainement pas ! s'empressa de répondre le bleuté.

- Et pourquoi pas ? proposa Karma.

- Qui sait si j'arriverai à m'arrêter… Et puis… je n'ai pas forcement besoin d'en venir jusque là.

- Ah bon ? Du coup tu fais quoi pour te défouler ? Tu as un substitut ?

- Oui… On peut dire ça comme ça, pouffa Nagisa nerveusement.

- Oh… Je peux savoir ce que c'est ? demanda Karma soudainement très curieux. Attends, laisse-moi deviner ! Hum… Faire des exercices de maths ? Pester contre la 3ème A ? Manger des gâteaux ? Tenir un journal intime ? »

Karma s'esclaffait un peu plus à chaque proposition, s'imaginant un petit Nagisa rouge de colère et le visage boudeur exécuter ces actions les plus ridicules les unes que les autres. Sauf qu'il repéra une nouvelle tension chez son compagnon. Pourquoi est-ce que… Non… La lumière se fit dans l'esprit de Karma… L'une de ces propositions farfelues était juste ? Comment…. Quoi ? Rapidement il cessa de rire, reprit son sérieux et se pencha légèrement vers Nagisa qui fuyait son regard du mieux qu'il pouvait.

- « Dans ce que j'ai cité, quel est le moyen de substitution que tu utilises ?

- Le journal… » Souffla finalement le bleuté.

Après tout, au point où il en était, autant tout lâcher. Karma l'observa un moment en silence, un air étonné collé au visage. Nagisa tenait un journal ? Un journal intime ? Sérieux ?

- « … Donc… Tu tiens un journal intime ? s'efforça-t-il de demander, souhaitant confirmation sans laisser transparaître sa surprise.

- Plus ou moins… capitula le bleuté.

- Comment ça plus ou moins ? Karma était perdu.

- Ben, cela n'a rien à voir avec un journal intime qui contient des petits cœurs et des pâquerettes comme tu sembles l'imaginer. Non… c'est plus un journal …. Un journal d'assassinats ? Ouais… je pense qu'on peut appeler ça comme ça…

- Ah… Karma était soudainement très intéressé. Tu écris quoi dedans ? Tes plans pour assassiner les gens qui t'ennuient ? Tu as fait des plans sur ta mère ? Et sur moi ? Tu as écrit des plans sur moi ?

- Si un jour tu le trouves, tu le verras par toi-même ! » balança Nagisa avec un sourire.

Les deux amoureux rirent à l'unisson et la tension entre eux se dissipa aussitôt. Le fou rire passé, ils vidèrent leurs tasses de thé puis se lavèrent et se couchèrent. En se glissant dans son futon, Karma eut la bonne surprise de sentir Nagisa se lover contre lui sans hésitation. Un sourire se dessina sur ses lèvres tandis qu'il haussait un sourcil surpris.

- « Quoi ? Demanda Nagisa d'une voix ensommeillée. Tu parlais de bouillotte tout à l'heure, non ? Bah voilà, t'es servi... »

Un petit rire échappa au carmin. Il ne s'attendait pas à quelque chose d'aussi spontané de la part de Nagisa. Heureux de cette situation, il enlaça la silhouette blottie contre lui et s'allongea plus confortablement.

Malgré cette position plus que confortable, l'esprit de Karma était agité et il ne parvint pas à s'endormir. Son agitation était telle qu'elle empêcha aussi Nagisa de dormir.

- « Ça va ? demanda le bleuté.

- Oui pourquoi ? cacha Karma.

- Tu as le cerveau qui fume… »

L'ironie dans la voix de Nagisa le fit rire un petit peu avant de finalement lui révéler le fond de ses pensées.

- « En fait… Je me demandais… Ton père a pas mal de soucis financier de ce que j'ai pu comprendre. Alors que moi, aucun. De plus, ici je suis tout seul, il y a largement la place pour deux… Du coup… Si jamais ta maman se fait internée ou autre… Si tu veux… Et bien sûr, si ton père veut bien… Tu pourrais rester ici avec moi, non ? »

La proposition timide de Karma toucha réellement Nagisa. Il se releva sur un coude pour faire face à son petit-ami et tout en souriant lui expliqua :

- « C'est gentil Karma, vraiment. Cette idée d'habiter avec toi me plaît beaucoup, sauf qu'elle ne me paraît pas saine à l'heure actuelle. Je n'ai pas envie de vivre à tes dépends. Ce n'est pas le genre de relation que je veux avoir avec toi. Plus tard, quand j'aurai un revenu, alors oui, pas de soucis ! En attendant, si ma mère se fait interner, c'est pour revenir soignée. Si mon père était parti de la maison à l'époque, c'était parce qu'il ne supportait plus la situation, mais ses sentiments envers ma mère n'ont pas changé. Il est fort probable qu'ils se remettent ensemble. Je pourrai donc vivre chez mes parents, ce qui ne m'empêchera pas d'être tout de même avec toi. Comme l'a proposé mon père, pourquoi pas les week-ends ?

- Tu as raison… C'est mieux ainsi. Ça serait vraiment cool pour toi si tu pouvais profiter enfin de tes deux parents. Faisons ainsi alors, tu seras en garde alternée : semaine chez tes parents et chez moi tous les week-ends ! »

Bien que cette solution n'était pas celle que Karma avait fantasmée, il s'en contenterait. Ce n'était pas le moment de se montrer égoïste. Il devait penser avant tout au bonheur de Nagisa et donc respecter sa volonté. Certes, n'ayant jamais connu la joie d'une vie en famille, il ne comprenait pas vraiment les envies de son compagnon, mais ce n'était pas pour autant qu'il devait l'en priver. D'autant plus qu'ils seraient tout de même ensemble les week-ends et pendant les heures de cours, c'était déjà mieux que rien ! Comme un petit avant-goût de ce qu'ils pourraient vivre une fois adultes.

Cette perspective lui donna cruellement envie de grandir à toute vitesse ! Atteindre son objectif d'avenir, lancer sa carrière, toucher sa paye et partir de cette maison pour vivre quelque part avec Nagisa. Son cerveau glissa lentement vers l'inconscience, rempli de ses rêves utopiques d'adolescent insouciant.

L'avenir qui leur était réservé était certes incertain, plein de doutes, de peurs et de rebondissements en tous genres. Peut-être que les événements les éloigneraient parfois, mais ce ne serait que pour mieux se retrouver après. Ils étaient des apprentis assassins. Ils partageaient un lien atypique qui ne ferait que se renforcer avec le temps.


NdA:

Merci à tous d'avoir suivi cette histoire jusqu'à son terme. Merci infiniment Lyla0ï de m'avoir aidée, soutenue et encouragée tout au long du processus ! Merci de m'aider à progresser et encore bravo pour tes superbes idées de formulations !
Cette histoire touche ici à sa fin car j'ai pu aborder le sujet que je souhaitais. Rappelez-vous, qu'aucun adulte, même s'il fait partie de votre famille, n'a le droit de lever la main sur vous ou d'avoir des propos déplacés ! Des associations sont là pour vous venir en aide. Parler est difficile, mais c'est important pour votre santé. Prenez soin de vous, protégez-vous !

A bientôt dans les commentaires, les MP/DM et pour d'autres histoires !