Bonjour, bonsoir, bonne nuit cher(e)s ami(e)s !
Je suis sincèrement désolée de vous avoir fait attendre aussi longtemps, disons que j'ai enchainé pleins de petites merdes et que je traverse, toujours à l'instant, une période compliquée durant laquelle j'ai beaucoup de mal à coucher des chapitres sur le papier.
Malheureusement, je suis très prise par la rédaction d'un mémoire de recherche d'environ quatre-vingt pages, à finir avant mi-novembre, donc je ne peux, pour l'instant, pas vous proposer un chapitre par semaine comme j'en avais l'habitude. Je vais essayer de vous donner un chapitre toutes les deux semaines, en espérant que je puisse retrouver un rythme de croisière dès début décembre.
Sur ce, je vous laisse avec ce chapitre ! J'espère qu'il vous plaira autant qu'à lululuciole, dont le personnage va continuer d'apparaître encore un peu !
۩๑ ๑۩ XI. Course contre la photo ۩๑ ๑۩
Au milieu des travailleurs couverts de crasses et de suie, un homme vêtu d'un long manteau clair bousculait étales, caisses, gens et masses informes. Le visage bouffi, rougi par une course effrénée, Doc poursuivait une jeune fouine trop habile et agile. Elle se faufilait entre les fils d'ouvriers avec la rapidité d'une locale, là où l'homme renversait ces pauvres cœurs sans la moindre grâce. Il soufflait tel un buffle enragé, et entrecoupait ses bruyantes respirations par des cris rageurs, mais l'insolente continuait de lui échapper.
Une fois, il crut refermer ses mains contre ses épaules lorsque cette dernière pivota sur sa droite.
Une seconde fois, il saisit une barre en fer et tenta de la jeter contre cuisses de la fillette afin de la faire tomber. Elle esquiva en bondissant sur une pile de caisses.
Une troisième fois, Doc hurla avec férocité et bouscula violemment une étale contenant mille et un fruits pourris par la pollution ambiante afin de la déstabiliser. L'anguille s'accrocha à un tuyau et remonta sur un toit adjacent.
— Arrête-toi !
Plus de vouvoiement. Plus de politesse.
Les yeux injectés de colère du rouquin étaient désertés de toute raison.
En contrebas, ses yeux suivaient la trajectoire erratique de l'inconnue.
Il ne regardait qu'elle.
Il ne voyait qu'elle.
Et soudain, un mur.
Le docteur du Noose eut tout juste le temps de placer ses bras en croix devant son visage, afin de protéger ses lunettes, puis s'écrasa violemment contre une impasse. Projeté en arrière par le choc de la collision, l'homme roula sur un bon mètre avant de s'immobiliser. Son coccyx, le plus gravement touché par sa chute, fit remonter une vive douleur le long de son dos tandis que ses mains, ayant râpées contre le pavé sans protection, rougissaient à vue d'œil.
Affalé sur le dos au milieu des cafards, de la boue et des caisses au bois rongé par la pourriture, Doc laissa échapper un grognement souffrant.
Heureusement, ses lunettes étaient sauves. Une branche, celle de droite, avait été déformée par l'impact toutefois le reste fut miraculeusement épargnée. Seule la poussière, et trois tâches d'eau croupie, recouvrait ses verres.
— Euh… ça va, l'ami ?
À dix pieds du sol, une voix inconnue résonna aux oreilles du trentenaire blessé. Il releva les yeux et aperçut, sur un toit adjacent, le gavroche de celle qui le narguait. Il lui répondit d'un étrange son, mélange entre un feulement et une insulte bien sentie, alors que son crâne retombait sur le pavé sali.
Nouveau flash.
La sale teigne.
— Vous êtes très belle, ma foi ! Très photogénique ! Ah si seulement toutes les rouquines l'étaient autant que vous.
Les yeux de Doc s'écarquillèrent soudain.
Faisant fi de la douleur qui traversait son dos, il se redressa et constata, avec horreur, que trois boutons de sa chemise avait sauté. Ses joues se couvrirent de honte, tandis qu'il refermait violemment les pans de son manteau contre sa poitrine découverte.
Au-dessus de sa tête, le cliquetis distinctif d'un appareil photo retentit à nouveau.
Sa poitrine était cachée, mais le mal déjà fait.
— Vous êtes timide ? Vous ne devriez pas, vous êtes très jolie !
Jolie. Belle.
Doc serra les dents alors que son dos recommençait à lui lancer. Ses dents grincèrent sous la fièvre, il baissa la tête pour cacher ses sentiments mais le mal était déjà fait.
— Tout va bien, madame ?
Madame.
Il voulut hurler pourtant les mots restèrent coincés, bloqués dans sa trachée.
— Tout va bien ?
La voix. Si proche.
Il releva la tête, la photographe se trouvait là, à deux pas.
La gorge de Doc céda et un hurlement bestial transperça la ruelle.
La demoiselle hurla à son tour, certainement terrifiée par la réaction du pirate, et les deux se toisèrent ainsi jusqu'à ce que le souffle leur manquât.
Une toux sèche remplaça les cris, puis le silence reprit ses droits sur la ruelle étroite, parsemée de caisses scellées. Médecin et photographe restèrent campés sur leur position, tous deux visiblement abasourdis, tandis que le premier rassemblait ses pensées. Sa réaction lui semblait soudain très immature et dangereuse, car si le bruit des machines ne couvrait pas l'île, les passants ou travailleurs auraient été alertés et auraient pris le parti de la photographe, dont le physique modeste invitait à la sympathie.
Il retomba sur le pavé, et la douleur qui mordait son coccyx depuis quelques minutes se rappela à lui.
Quel imbécile je fais, j'ai déjà assez de blessés sans m'ajouter au compte, pensa-t-il en passant ses mains contre son visage.
Une seconde passa.
Puis deux. Et trois.
Soudain, la voix fluette de la photographe résonna contre son oreille.
— Hm… Je suis désolée… ? Je ne pensais pas que vous prendre en photo serait aussi…
— Ce n'est pas le problème.
Le rouquin trouva la force de s'asseoir, tout en réprimant des grimaces souffrantes.
— En fait, si, c'est un problème. Est-ce que vous avez seulement conscience que prendre en photo des inconnus, sans leur demander leur permission est totalement illégal ?
— Eh bien, oui mais…
— D'autant que je vous ai, et ce à plusieurs reprises, demandé de vous arrêter afin que vous vous expliquiez.
— Certes, mais…
— Et que j'ai donc du vous poursuivre pendant une vingtaine de minutes en abandonnant derrière moi mes précieux ouvrages de médecines ainsi qu'un café, seul réconfort que je pouvais me payer sur cette île miteuse.
— Dis comme ça, c'est…
— Savez-vous seulement combien m'ont coutés ces livres ? Bon, d'accord, je vous le concède, ce sont tous des cadeaux de mon ancien mentor mais connaissez-vous seulement leur valeur sentimentale ?
La jeune fille hésita à répondre, toutefois le regard noir du médecin l'incita à ouvrir la bouche.
— Eh bien… Je suis…
— Evidemment que vous n'en avez aucune idée, petite fouine ! Qu'est-ce que je fais encore ici, d'ailleurs ?! Je devrais y retourner et prier le cercle des médecins qu'aucun d'eux n'ait été subtilisé pendant mon absence ! Je ne sais même pas pourquoi je continue de vous corriger, je suis certain que ça ne vous empêchera pas de…
Nouveau flash.
— Qu'est-ce que…
Dissimulée derrière son appareil, les joues de l'inconnue se couvrirent de rouge.
— Je suis vraiment, vraiment, désolée mais vous êtes…
Un couinement indescriptible lui échappa.
— Cela fait si longtemps que mon appareil n'avait pas capturé une telle beauté, même lorsque vous êtes en colère il se dégage une telle… Ah ! Comment pourrais-je le définir ?! Je n'ai pas de mots, personne ici n'en a ! L'image parle d'elle-même ! J'espérais que cette île m'offrirait une telle révélation mais je ne pensais pas tomber sur un tel profil photogénique ! Il faut croire que le dieu de la photographie ne m'a pas encore abandonnée. C'est un signe… Oui, un signe ! Il me l'a envoyé afin que je poursuive mes recherches ! Ah, ma muse, je suis terriblement désolée de vous avoir importunée mais l'art photogénique est bien plus fort que mes manières.
Et tandis qu'elle déblatérait des paroles que Doc peinait à suivre, des nuages menaçants couvrirent le ciel et une fine pluie en descendit. Le pirate ne comprenait pas un traitre mot de la demoiselle, toutefois il ne pouvait nier la passion qui émanait de sa posture assurée, de ses grands yeux et de sa voix.
Peut-être s'était-il trop emporté… Peut-être.
La fraicheur des gouttes de pluie l'arracha de ses pensées s'il restait ici, il attraperait sans doute la mort. Et un médecin tel que lui ne pouvait décemment pas imposer cette épreuve au reste de son équipage. Il tenta de se remettre debout, mais échoua misérablement, son dos lui faisait si mal.
— Vous avez besoin d'aide ?
La photographe lui tendait une main compatissante, et Doc ne trouva pas le courage, ni la fierté nécessaire pour refuser son aide généreuse.
Elle le tira sur ses jambes, et une moue gênée noircit alors son visage.
— Je suis vraiment désolée, mada…
— Non. Rétorqua-t-il d'une voix à demi-brisée. Pas de madame, s'il vous plait.
Ils échangèrent un regard, et les lèvres de Doc s'étirèrent en un étrange sourire, à mi-chemin entre la tristesse et la tendresse.
— Monsieur. Joli. Beau, si vous y tenez. Mais pitié, pas de madame.
La demoiselle resserra sa prise sur la main du médecin, et son visage s'éclaircit d'un rictus.
— D'accord, monsieur.
Et le cœur de Doc lui sembla soudain moins lourd.
Doc n'a pas fini de nous livrer tous ses secrets... Sachez-le.
