Note : voici la fanfic "retrouvailles" qui me servira de passerelle entre "La Chasse à l'Hydre", "Avant la Tempête" et le projet suivant qui sera un recueil de one-shots Melias post-KV1 :)

Warning : Lancelot est un gros vilain tout pourri.


Peinture et Poussière

Si les pierres pouvaient parler, celles de l'autrefois si imposante forteresse de Kaamelott seraient en train d'hurler leur douleur et leur désespoir.

Merlin n'avait jamais été particulièrement sensible aux pierres. Elles ne recelaient aucune vie, à l'inverse des plantes et des animaux, et il admettait volontiers n'accorder aucune importance aux cailloux au-delà de leur utilité pour les pluies de pierres. Le château tape-à-l'œil de Tintagel, les tours du roi Ban de Bénoïc… aucun n'avait laissé à Merlin une impression durable, peu importe la durée de son séjour. La pierre c'était inflexible, c'était froid, et ça étouffait ses capacités aussi sûrement que s'il s'était collé lui-même la tête dans un bassin d'eau.

Non, Merlin n'avait jamais porté les pierres dans son cœur. Et pourtant, ce même cœur s'emplissait de tristesse à mesure que le druide déambulait dans ce qui fut autrefois la cour principale très animée du château, mais qui avait désormais des allures de ruines fantômes.

Dehors, par-delà les remparts, les burgondes avaient commencé à monter leur campement et à accorder leurs instruments. La fête n'allait pas tarder à commencer, et comme c'était la première fois que ces oiseaux-là parvenaient à faire quelque chose de tangible de leurs dix doigts, elle promettait d'être phénoménale. Le clan des semi-croustillants au grand complet s'était joint à l'affaire, montant des tentes en chantant à tue-tête la joie de cette victoire de longue haleine. Merlin ne pouvait pas vraiment les blâmer – les pauvres bougres profitaient enfin du soleil sans regarder par-dessus leur épaule si une escouade saxonne leur collait aux fesses – mais il ne se sentait pas encore le courage de les rejoindre.

Il avait quelque chose à faire avant. Un point à éclaircir. Un dernier hommage à rendre.

Le druide navigua prudemment entre les gros blocs de roche responsables de la désolation ambiante, se gardant bien de marcher directement dessus. La dernière chose dont il avait besoin, c'était une entorse. Dans le silence quasi-mortuaire qui régnait dans l'enceinte fortifiée, chaque petit caillou dégringolant de son tas résonnait comme dans une caverne, ajoutant à l'ambiance lugubre. Il contourna ce qu'il restait des écuries et, dans un réflexe morbide, y jeta un œil heureusement, aucun cadavre de cheval écrasé par les chutes de pierre n'était à déplorer. Lâchant un petit soupir soulagé, Merlin poursuivit sa traversée.

Contourner les restes de l'ancienne tour de guet Nord le plaça dans ce qui avait sans doute été la ligne de tir la plus efficace de ce court siège. Tout était dévasté : les remparts, la façade du bâtiment principal, et bien sûr sa salle la plus haute qui avait autrefois abrité la Table Ronde. Percé et émietté comme un fromage trop vieux laissé à la merci des souris. La plus large des tranches qui avait été coupées dans ce sordide gâteau était certainement due à l'effondrement des galeries des semi-croustillants, mais Merlin n'avait pas le cœur à éprouver la moindre fierté.

Il tourna vers la droite au niveau de la fontaine qui avait à une époque servi à abreuver les chevaux pour tomber sur une petite cour familière, une alcôve sculptée dans le flanc gris du bâtiment central. Le druide déglutit avec peine mais se força à gravir les quelques marches qui avaient en majorité échappé au massacre, pour atteindre la porte de son ancien laboratoire.

Il n'y avait plus de porte à proprement parler, juste un encadrement vide et des gonds arrachés, donnant sur un espace de travail que Merlin avait rarement vu aussi lumineux. Et pour cause : le mur qui longeait l'escalier était quasiment entièrement détruit, laissant entrevoir l'intérieur comme une plaie béante laissait apparaître les entrailles de sa pauvre victime. L'ancien résident des lieux prit une grande inspiration pour se donner du courage, une main appuyée sur l'arche de pierre entourant la porte, puis il passa le seuil.

Outre les murs explosés et le verre de la fenêtre éparpillé au sol, aucune autre forme de destruction n'était à déplorer. Aucun meuble brisé, aucune étagère envoyée au sol avec son contenu, aucun livre déchiqueté par la violence des impacts et tout ça, pour la simple et bonne raison que la grande pièce était entièrement vide. Pas un tabouret en vue, rien. Même l'arrière-salle auparavant constamment encombrée, rendue visible par l'absence de tenture, était vide pour la première fois de son existence.

Merlin s'enfonça plus avant dans son ancien lieu de travail. A sa droite, l'escalier en colimaçon qui menait aux chambres tenait encore debout, mais il savait qu'il ne pourrait pas l'emprunter. Il avait bien assez mal comme ça, il ne savait pas s'il supporterait les souvenirs qu'il trouverait là-haut.

Au pas suivant, son pied heurta quelque chose qui glissa plus loin dans un tintement métallique. Merlin se baissa, sa main se refermant sur l'objet en question qu'il approcha d'un des trous donnant sur l'extérieur pour l'examiner. On aurait dit une poignée de porte ouvragée, mais elle était recouverte d'une épaisse couche de poussière et de suie collante qui rendait l'analyse difficile. Sans trop savoir ce qui le poussait à y prêter plus d'attention, le druide essuya l'objet avec un des rares pans de ses habits qui n'étaient pas saturés de terre. Quand le métal caché sous la crasse brilla enfin à la lueur du soleil, le souffle de Merlin se retrouva piégé dans sa poitrine.

Un dragon en cuivre, reconnaissable entre tous. Celui qui ornait jadis le bâton d'Elias.

La rumeur disait donc vrai. Merlin s'était refusé à imaginer le pire, mais le pire était bien arrivé.

Tournant le dos à la lumière du jour, il embrassa de nouveau la pièce du regard et y découvrit de nouvelles particularités. Le noir qui tâchait les murs et inondait le sol jusque sous ses semelles, les tas de débris qu'il avait de prime abord pris pour des pierres amoncelées mais qui ressemblaient plutôt à du bois calciné… Ce n'était pas vide pour rien, ici. A un moment donné, tout avait cramé, réduisant en poussière tout ce qui n'était pas de fer ou de roche.

Merlin se laissa tomber assis sur un bloc de pierre, le petit dragon de métal serré si fort dans sa main que les parties pointues n'étaient pas loin de lui percer la peau.

Vivre en reclus, à quelques pieds sous terre, c'était accepter de se couper de la plupart des flux d'informations. Ce n'était pas en sortant la tête du sol une fois toutes les trois pleines lunes que l'on se tenait correctement à jour sur l'actualité on apprenait donc les choses en retard, ou de façon incomplète, par le biais de rumeurs colportées çà et là au gré des voyageurs de passage. Il fallait prendre les renseignements ainsi glanés avec un grain de sel, car le badaud itinérant avait tendance à exagérer ses histoires pour persuader son public qu'il détenait une nouvelle de première importance.

Par exemple, les murmures que le grand enchanteur de Kaamelott était mort comme un con, brûlé vif dans son propre laboratoire suite à une mauvaise manipulation, Merlin les avaient pris avec un gros grain de sel. Tout d'abord parce qu'il avait du mal à croire qu'Elias, même complètement beurré, aurait pu faire une erreur aussi énorme et irrattrapable et ensuite parce que la simple idée que l'autre ahuri soit mort l'horrifiait jusqu'au plus profond de son être.

Le druide avait donc ignoré la rumeur durant des années, bien trop occupé de toute manière à faire en sorte que son petit clan de résistants évite de crever dans ses propres galeries sans aération et sans carte. Aux quelques rassemblements druidiques où il avait pu se rendre – les plus proches et les plus commodes à atteindre en évitant les patrouilles saxonnes – il avait cherché le Fourbe parmi les participants, en vain. Merlin avait toujours trouvé une excuse à l'absence d'Elias : il devait avoir trop de travail, ou on lui interdisait de sortir – interdire un truc à cet oiseau-là, la bonne blague – ou encore il n'avait tout simplement pas envie. Pas de quoi s'alarmer, il y a avait sûrement une bonne raison c'était du moins ce que Merlin s'était répété au fil des années à chaque nouvelle réunion sans voir débarquer son ancien compagnon.

Mais là, assis au milieu des ruines calcinées de leur ancien laboratoire avec tout ce qui restait du bâton d'Elias dans les mains, le druide devait bien admettre qu'il était à court d'excuses.

Merlin ne se rendit compte qu'il pleurait que lorsque ses larmes perlèrent sur le petit dragon de métal, nettoyant localement la poussière de plusieurs années pour lui donner un aspect brillant. Le druide renifla et tenta d'essuyer ses joues du revers de sa main il avait probablement juste réussi à mélanger la poussière qui engluait sa barbe à la suie qui tâchait ses mains, mais il n'y avait personne pour le voir de toute manière.

Personne pour observer sa chute catastrophique après dix ans de déni.

« Je me doutais bien que je vous trouverais ici. »

Cette voix... voilà qu'il se mettait à l'imaginer, maintenant.

« Fleur bleue comme vous êtes, je me suis dit que vous viendriez là en premier. »

Merlin leva brusquement la tête, tournant un regard embué vers l'entrée du labo. Là, une silhouette sombre se découpait contre la lumière du jour tombant, difficile à distinguer à travers les larmes qui continuaient obstinément à s'échapper des yeux du druide. Mais il lui semblait bien que... non, c'était absurde...

Non seulement il l'entendait, mais il lui semblait le voir maintenant. Si c'était une blague des Dieux, c'était de très mauvais goût.

« Vous m'excuserez, j'aurais bien frappé mais y a plus de porte, alors...

- Mais... mais vous êtes pas mort, espèce de gros connard ?! » s'étrangla Merlin lorsqu'il put enfin trouver ses mots.

Le bonhomme dans l'embrasure pencha la tête sur le côté et si Merlin ne pouvait pas distinguer sa grimace, il l'entendit très distinctement dans les mots qui suivirent. « Ah ouais... gros connard, quand même... je pensais bien qu'on se tomberait pas dans les bras mais je me doutais pas que c'était à ce point-là... »

Les prochains mots de Merlin figés dans sa gorge par le choc et l'incompréhension, le druide ne pouvait que s'efforcer d'observer le nouveau-venu qui, selon toute vraisemblance, n'était pas simplement une hallucination issue de sa cervelle rongée par le chagrin.

Il aurait été bien en peine de reconnaître Elias, si ce dernier n'avait pas pris la parole. Le sorcier n'avait pas conservé grand-chose de son apparence d'antan avec son manteau et son chapeau piqués de plumes, alliés à la peinture bleue qui couvrait son visage, il avait plus l'allure d'un gros oiseau exotique que celle d'un des plus puissants enchanteurs du monde connu. Sa pilosité faciale avait subi quelques années de laisser-aller : autrefois bien entretenue, elle envahissait désormais ses joues et son cou de façon désordonnée, comme pour imiter la masse de cheveux qui dépassait à l'arrière du chapeau extravagant.

Mais ces yeux, pâles et bleus comme un jeune glacier... eux n'avaient pas bougé. Sauf qu'ils regardaient Merlin avec incertitude, comme si Elias n'était pas certain que sa présence était souhaitée.

Vite, il fallait répondre quelque chose ! Ne pas rester sur sa première phrase née de la surprise.

« Vous avez une dégaine horrible. »

Merlin grimaça. Parfois les seconds essais ne valaient pas mieux que les premiers. Mais le court silence qui avait suivi sa remarque se brisa en mille éclats lorsqu'Elias éclata d'un rire clair et étonnamment sincère qui emplit la pièce dévastée.

« Bah mon vieux, vous manquez pas de souffle ! Vous trouvez le cran de me dire ça avec l'allure que vous vous payez ? Levez-moi un doute, vous vous y êtes roulé directement dans la terre, pas vrai ? Et c'est là que vous avez trouvé les bouts de bois et les petits os de lapin qui pendouillent autour de votre cou ? Et je parle même pas de votre tête, votre technique de camouflage chez les résistants c'est de se faire passer pour un buisson ?

- Au moins je ressemble pas à l'infâme engeance qu'un poulet des pays du Sud a eu avec un rat noyé ! contra Merlin en se levant, ses larmes continuant à tomber de façon irrégulière pour irriguer ses lèvres désormais étirées en un sourire vacillant.

- Hé, un peu de respect pour ma tenue de siège burgonde ! C'est traditionnel, j'vous ferais dire !

- Vous en faites une belle, de tradition, vous ! »

Les deux magiciens se toisèrent l'un l'autre, circonspects, et Merlin s'étonna de la facilité avec laquelle ils avaient renoué le dialogue après dix ans de silence. Pour être honnête, ce type d'échange était facile : l'attaque, la raillerie, tout ceci était un terrain si facile à naviguer qu'ils auraient pu s'invectiver en dormant et à dix lieues de distance. Pour tout le reste, en revanche, ils étaient nettement moins doués.

Un constat partagé par Elias, à en juger par sa façon de passer nerveusement son poids d'une jambe à l'autre. Une expression soucieuse avait de nouveau pris le dessus sur son air badin de plus tôt, éclipsant le faible sourire qu'il avait esquissé en écho à celui de Merlin. Le sorcier ne savait pas qu'elle était la marche à suivre, maintenant qu'ils étaient de nouveau face à face c'était au moins un point qu'ils avaient en commun.

« Je suis content que vous soyez pas mort, dit doucement le druide, et même si c'était l'euphémisme du siècle, il ne savait pas bien par quel autre bout commencer. On m'a dit... enfin, j'avais entendu des trucs... des rumeurs...

- Moi aussi, je vous croyais mort, avoua Elias à mi-voix, ses yeux plongés dans l'étude des petits cailloux qui jonchaient le sol à ses pieds.

- Ah bon ? ... euh, mais du coup, je comprends pas, vous pensiez que j'étais mort mais vous êtes venu ici parce que vous me cherchiez ?

- Non mais je vous ai cru mort pendant dix ans, mais il y a quelques semaines vos deux pignoufs de chefs de clan ont débarqué au château en Carmélide et m'ont pondu que vous étiez toujours vivant. » Elias croisa ses bras plein de plumes sur son torse et leva finalement les yeux vers Merlin, l'expression sévère. « Autant vous le dire tout de suite, j'ai un peu chialé, mais si vous le répétez je fous le feu à vos fesses. »

Merlin s'autorisa un sourire affectueux en entendant la fausse menace, mais fronça assez vite les sourcils. « Par contre eux, ils m'ont pas dit que vous étiez vivant quand ils sont revenus. Ils m'ont même pas dit d'où ils rentraient, en fait. La Carmélide ? Qu'est-ce que vous foutiez là-bas ?

- C'est... assez long à raconter. Vous avez deux jours devant vous ?

- Franchement, après ces dix dernières années, j'ai le temps qu'il vous faudra. »

Elias lui décocha un sourire un peu plus assuré que ce qu'il avait pu produire jusque-là, et il allait reprendre la parole lorsqu'un hurlement bien familier résonna contre les murs à moitié démolis.

« TROUPASKAÏA ! »

Merlin regarda au dehors, affolé. « Qu'est-ce qu'il se passe, une autre attaque ?!

- Non ça c'est l'autre con, soupira Elias. Ça veut dire que c'est l'heure de bouffer.

- Parce que vous parlez le burgonde, maintenant ?

- Seulement par déduction. Ce mot-là, il le crie à deux occasions : avant de lancer un assaut et avant de bouffer. Comme l'assaut est fini depuis un bon moment, j'imagine que c'est l'autre option. Vous v'nez ?

- Venir ? Où ça ?

- Bah casser la croûte. Je sais pas pour vous mais moi cette journée m'a donné faim, on pourra causer en mangeant si ça vous va. Et puis... c'est vraiment trop glauque, ici. »

Les yeux d'Elias parcoururent la largeur de la pièce ravagée par d'anciennes flammes et de récents rochers, et il sembla à Merlin que le sorcier se perdait dans des pensées bien loin d'être plaisantes. L'état actuel du labo, c'était probablement une des choses qui feraient partie du récit de son confrère, et mieux valait que ce soit lui qui amène la chose plutôt que Merlin qui l'y pousse.

Le druide hocha la tête, empochant discrètement le dragon de cuivre. « Allez on fait ça, je vous avoue que j'ai pas très faim mais je veux bien vous tenir compagnie.

- De toute façon je vous aurais pas laissé le choix, lui assura Elias en se dirigeant vers la sortie. Maintenant que je vous ai remis la main dessus, c'est pas pour vous laisser filer. La dernière fois que je suis allé quelque part sans vous, vous étiez plus là quand je suis rentré ! »

Merlin resta sans voix quelques secondes, estomaqué par le toupet de l'autre magicien, mais il reprit bien vite ses esprits. « Non mais ça va pas mieux ! C'est vous qui m'aviez envoyé chier ! Je vais vous rafraîchir la mémoire si elle vous fait défaut, mais à l'époque vous vous êtes tiré du labo en disant que j'étais un con d'herboriste que vous vouliez pas avoir dans les pattes et que je ferais mieux de rester glander à Kaamelott !

- A l'abri, j'ai dit que vous devriez rester glander à l'abri ! J'essayais d'être gentil avec vous, c'était pas évident ?

- Mais absolument pas ! Vous devriez être livré avec une clé de décryptage, vous, j'vous assure ! »


« Là-dessus, quoi, deux ou trois mois plus tard... peut-être quatre... bon bref, voilà que la grosse morue s'amène au laboratoire, habillée comme une putain de duchesse, et m'annonce comme ça que des saxons vous ont trouvé, crevé dans un ravin à quelques lieues de Kaamelott, avant de me demander si elle pouvait pas avoir une potion de fécondité de prête pour le lendemain matin. Elle est choucarde celle-là ou pas ?

- Roh merde, la morue... et vous avez pas flairé l'arnaque, vous qui êtes fin connaisseur ?

- Bah là, faut bien avouer que non.

- Et vous avez fait quoi, du coup ?

- Eh ben dans un premier temps, c'est bien simple, j'ai tout bousillé dans le labo. Les fioles, les étagères, les ingrédients, tout. C'est pas compliqué, quand j'en ai eu fini, c'était presque autant en bordel que lorsque vous étiez responsable du rangement.

- Hé j'vous permets pas ! »

Merlin ponctua son injonction d'un léger coup de coude dans le bras d'Elias, qui ricana en portant sa coupe de vin à ses lèvres. A un moment donné au cours du repas, la peinture bleue s'était un peu effacée autour de la bouche du sorcier mais il lui en restait bien assez sur le reste du visage pour ne pas faire tâche au milieu de la farandole colorée de l'armée burgonde.

Ils s'étaient trouvé une petite place tranquille dans une des tentes dressées à la hâte. La plus grande des yourtes, celle où le gros de la fête avait lieu, était pleine à craquer. Tout le monde voulait s'asseoir au plus près du roi Arthur, des filles de Karadoc jusqu'au plus âgé des semi-croustillants, si bien que les deux magiciens n'avaient même pas pu y mettre un pied. Ce n'était pas plus mal comme ça : Merlin portait de toute manière plus d'intérêt au récit d'Elias qu'à l'orchestre burgonde qui sévissait dans la tente royale. Installés sur des coussins, avec quelques écuelles en bois remplies de nourriture et un pichet de vin à portée de main, ils étaient bien plus à l'aise pour discuter que s'ils avaient du jouer des coudes pour finir parqués avec les autres zinzins dans la grande tente. Quelques tentures aux motifs chatoyants pendaient même de la structure en bois de leur yourte, procurant aux quelques groupes qui s'y étaient rassemblées un peu d'intimité.

Non pas que Merlin ressentait un besoin impérieux d'intimité là où Elias était concerné. Il ne savait toujours pas trop sur quel pied danser avec l'enchanteur, et il ne voulait pas commettre de faux pas avant de savoir dans quel état d'esprit il se trouvait. Pour cela, une conversation neutre sur les évènements des années passées semblait être un bon point de départ. Un pas après l'autre, et pour la suite, on verrait plus tard.

« Vous êtes resté combien de temps à Kaamelott, après que Lancelot soit monté sur le trône ? demanda le druide en se penchant pour se resservir du vin, son coude frôlant au passage le genou d'Elias.

- Presque deux ans, je pense... Je vais être franc, au début je m'en foutais pas mal, de qui avait ses miches sur le trône. La paie continuait d'arriver, et j'avais du boulot par-dessus la tête, ce qui m'arrangeait bien en vrai. Si je bossais jour et nuit, au moins j'avais pas le temps de m'arrêter pour penser à... enfin, à vous, et à... » Elias fit quelques allers retours de la main le long de la distance qui le séparait de Merlin. « A tout ça. Je me disais qu'avec le temps, j'oublierais. C'est pas une idée de con, ça ?

- Je vous mentirais si je disais que j'ai pas fait pareil. »

L'aveu à mi-voix du demi-démon arracha un léger sourire au sorcier leurs regards se croisèrent en silence pendant deux ou trois secondes, alourdissant l'air de non-dits vieux de plusieurs années. Mais Elias se détourna en premier, jetant son dévolu sur un bol d'olives vertes.

« Au début c'était le même train-train, le défilé des glandus qui avaient besoin de potion de ci ou de décoction de ça… et puis petit à petit, j'ai plus vu que Lancelot ou sa charmante épouse, jamais ensemble bien sûr. De temps en temps y avait bien un membre du conseil restreint qui se pointait dans le feutré – j'imagine qu'il était devenu interdit de venir me voir sans préavis – mais sinon c'était tout. Y avait plus l'air d'avoir un rat dans la baraque, et les finances en ont pris un sacré coup sur le bonnet.

- Ça a pas du beaucoup vous plaire, ça, » commenta Merlin en attrapant un bol de grosses gousses vertes. Il n'avait pas menti en disant qu'il n'avait pas faim, mais il ressentait le besoin d'occuper ses mains et décortiquer ce qui ressemblait à des fèves dodues serait idéal. En tout cas, ça tiendrait en respect son envie de tendre le bras pour toucher Elias toutes les cinq minutes, juste pour s'assurer que le bonhomme était bien là.

« Tout juste. J'avais encore pas mal de boulot, remarquez, vu que le nouveau couple royal était pas vraiment timide avec leurs exigences. Là où ils le sont devenus en revanche, c'est quand il s'agissait de mettre la main à la bourse. Ça a commencé avec une diminution et une promesse de rattraper le coup quand les caisses iraient mieux, puis à la fin c'était tout juste si j'étais pas une œuvre de charité qu'on menaçait de pendaison si jamais j'osais ouvrir ma gueule.

- Ah carrément ?

- Ouais, carrément. Mais j'ai sauté des étapes, on y reviendra à ça. » Elias attrapa de nouveau le pichet de vin et, après avoir jeté un coup d'œil à l'intérieur, vida ce qu'il restait de son contenu dans la coupe de Merlin malgré ses protestations. « Profitez, moi j'en ai bu pendant des semaines de la vinasse burgonde, je vous laisse vous faire votre opinion. Bon… j'en étais où ?

- Moins de pognon, indiqua Merlin en prenant une nouvelle gorgée du vin qui était au moins aussi mauvais que le picrate de contrebande que le tavernier leur descendait parfois dans les galeries.

- Ah oui. Bon déjà ça je l'avais un peu mauvaise, faut dire ce qui est, mais c'était rien en comparaison de la suite. D'ailleurs la suite… je sais pas bien si c'est dans mon intérêt de vous la raconter, en fait. »

Merlin lança un regard interloqué à son voisin de table – si des coussins multicolores et des planches de bois pouvaient être considérés comme une table – dont les yeux étaient soigneusement dirigés vers son bol d'olives. « Pourquoi donc ?

- Ben… si l'estime que vous aviez pour moi était déjà pas bien haute, j'ai peur qu'elle dégringole six pieds sous terre une fois que je vous aurai tout raconté. »

Merlin avait bien envie de lui rappeler une époque où elle n'existait même pas, l'estime qu'il avait pour le sorcier mais voir Elias aussi gêné, à la limite de la honte, était si déstabilisant que la remarque mourut sur ses lèvres avant même de voir le jour.

« Dites toujours, il sera toujours temps d'aviser après, dit-il nonchalamment en haussant une épaule et en adoptant un air qu'il voulait détaché.

- C'est ça, oui, aviser… Vous pourrez pas dire que je vous ai pas prévenu. » Elias prit une profonde inspiration qu'il laissa s'échapper par le nez, puis il ramena ses jambes à lui pour s'asseoir en tailleur, face à Merlin. « Comme je vous l'ai dit, on me demandait les conneries habituelles : madame venait me voir pour des potions de fécondité et de virilité – je pense qu'elle visait l'héritier et que son cher mari était pas trop inspiré question plumard – et monsieur pour diverses commandes à but martial. Philtre de force, potion de toute-puissance, sortilèges de vigilance… passé un moment c'était plus des hommes, ses mercenaires saxons, mais des monstres infatigables.

- Je comprends mieux pourquoi ils étaient partout à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit ces cons-là, acquiesça Merlin. J'aurais du me douter que vous aviez un rôle là-dedans.

- Ouais… désolé. »

Elias avait de nouveau baissé les yeux, arrachant un à un les fils bordant le coussin sur lequel il était assis. De mémoire de druide, Merlin n'avait jamais vu le Fourbe aussi embarrassé par une de ses bêtises enfin si, peut-être, une certaine matinée d'hiver dans une certaine cage d'escalier, lorsqu'il avait laissé échapper les véritables sentiments qu'il nourrissait à l'égard du magicien blanc. Cette matinée semblait tellement loin…

Dans un sursaut de sympathie, Merlin tendit la main pour capturer les doigts d'Elias et les empêcher de détruire un coussin parfaitement fonctionnel. Le sorcier leva immédiatement les yeux et le druide lui offrit son sourire le plus bienveillant. « On les évitait quand même ces salopards, c'était juste un peu plus dur que si vous leur donniez pas les moyens de tricher. Je vous en veux pas, vous inquiétez pas.

- On verra si vous direz toujours ça quand j'aurai fini, soupira Elias en désengageant sa main, et Merlin sentit une pointe de déception lui piquer la poitrine. Moi je parie plutôt que vous profiterez du manque de témoin pour m'étrangler, mais c'est mon avis.

- Marchez, marchez, on verra bien où on arrive. »

Le sorcier se mura dans un silence contemplatif de plusieurs secondes, comme s'il organisait soigneusement ses prochaines phrases, et Merlin lui laissa le temps qu'il lui fallait. Il l'avait promis, après tout.

« Un jour, les saxons sont revenus de patrouille avec six ou sept gamins, poursuivit Elias d'une voix basse et sombre. C'était des fils de paysan, ou de rang social équivalent. Ils avaient entre dix et douze ans, les jeunes, et tous étaient terrorisés. Ils sont passés devant le labo juste quand je sortais, alors j'ai demandé aux patrouilleurs où ils les emmenaient, mais comme je parle pas saxon… Bref, ils sont partis sans même me regarder. Là-dessus, Lancelot débarque, et comme lui il parle la même langue que moi pour le coup, je lui repose la question. Il m'a dit que c'était pas mes oignons, qu'au lieu de poser des questions stupides je ferais mieux de bosser parce qu'il avait besoin d'au moins un demi-gallon de poison pour les flèches de ses archers avant le lendemain matin. Comme il avait l'air agité, j'ai fermé ma gueule, et je me suis mis au boulot. »

Merlin brûlait d'envie de faire un commentaire moqueur sur le fait que le sorcier était donc capable d'obtempérer sans broncher et sans que la lune ne vienne à se décrocher de la voûte céleste, mais le ton lugubre de la conversation et l'attitude contrite d'Elias l'en empêchaient.

« Les gamins, je ne les ai plus revus. Je me suis dit qu'on les formait peut-être à être soldat, après tout il n'y avait même plus assez de gardes de Kaamelott pour remplir un abreuvoir et employer des mercenaires saxons ça chiffre vite. Sauf que voilà, deux ou trois semaines après, une autre patrouille amène un nouveau groupe de mouflets. Ceux-là ils devaient pas avoir plus de huit ans, et ils chialaient assez pour remplir toutes les fontaines du château. Je trouvais que c'était un peu raide pour commencer un entraînement militaire, mais après j'y connais rien. Du coup quand Lancelot a débaroulé quelques heures après, j'ai rien dit, et je lui ai filé son demi-gallon de poison pour ses flèches pour qu'il me foute la paix. Le truc que je comprenais pas, c'était que j'avais eu vent d'aucune bataille moi, alors je me demandais ce qu'ils pouvaient bien en foutre de mon poison, ses archers. »

Une soudaine appréhension glissa le long de l'échine de Merlin, laissant un arrière-goût amer au fond de sa gorge. « Me dites pas que... ?

- Il m'a fallu une troisième occurrence pour m'en rendre compte, je suis pas fier de l'admettre, murmura Elias, les épaules affaissées. Ce connard tuait les gamins, et il le faisait avec mon poison. »

L'aveu s'abattit sur Merlin comme les blocs rocheux qui avaient dégommé les murs de Kaamelott plus tôt dans la journée. Il avait bien conscience que Lancelot était devenu un gros fêlé du bocal à un moment de son règne tyrannique, mais tuer des enfants ? C'était à glacer le sang, et le druide en resta sans voix tandis qu'Elias poursuivait son récit d'une voix peinée.

« La troisième fois que les saxons ont ramené des petits, ils en avaient au moins trente, avec une fourchette d'âges bien plus grande. C'est quand le trouduc royal est venu exiger deux gallons de poison que j'ai percuté, parce qu'il y avait pas assez d'archers dans tout le pays breton pour nécessiter une telle quantité. C'est seulement là que j'ai fait le lien avec le nombre plus élevé de gamins… putain quel débile j'étais…

- Vous pouviez pas savoir, tenta de le rassurer Merlin, mais sa propre voix sonnait faux à ses oreilles.

- Vous déconnez ou quoi ? Il a suffi que je vous le raconte pour que vous ayez des doutes, essayez pas de me ménager.

- Vous obéissiez aux ordres-

- J'ai été débile, et des gamins sont morts ! »

La voix d'Elias sembla se briser sur la dernière syllabe et le sorcier laissa tomber son visage dans ses mains, s'enfermant dans un nouveau silence de pierre.

Le cœur de Merlin balançait entre la compassion pour le sorcier qui avait été trompé et l'horreur à la découverte de l'ignoble vérité. Comment aurait-il lui-même réagi en réalisant que le fruit de son travail était utilisé à des fins si inavouables ?

« Mais… pourquoi ? bredouilla le druide au bout d'un moment. Pourquoi il faisait… ça ? Vous avez fini par savoir ?

- Quand il a demandé ses deux gallons de poison, j'ai refusé, marmonna Elias sans relever la tête. Je lui ai dit que je lui donnais pas de quoi empoisonner 500 soldats sans explication valable. Au début il s'est mis en rogne, il a menacé d'appeler des saxons pour qu'ils m'apprennent à, comment déjà… ah oui, à « m'adresser avec un peu plus de respect envers le roi de Logres », mais j'ai pas bougé. Alors il est parti sur un autre genre plutôt vicelard : il s'est mis à parler comme si on était des vieux copains dans la même combine. Il m'a expliqué qu'il traquait tous les descendants potentiels d'Arthur pour éviter qu'un jour un nouvel élu des dieux à la noix ne vienne usurper son trône… donc hop, tous les gamins entre quatre et douze ans avec les cheveux bruns qui ressemblaient de près ou de loin au fils Pendragon, à l'abattoir. Comme a priori son précieux Horsa avaient des limites question boucherie, et que buter des mômes à tour de bras en faisait manifestement partie, il s'est rabattu sur moi parce qu'il pensait que ça m'était égal. Il s'est d'ailleurs excusé, cet énorme trou-du-cul, de m'avoir caché la vérité parce qu'il était persuadé que j'étais tellement tordu que j'aurais pu moi-même lui souffler l'idée de départ. Et je vais vous dire, de tout ce merdier, c'est bien cette dernière partie qui m'a fait le plus mal. »

Merlin ne pouvait que fixer son ancien collaborateur, interdit face à la sincérité qui dégoulinait du sorcier comme il n'en avait jamais été témoin. Elias ne pleurait pas, mais son âme le faisait à sa place, déchirée par les actes qu'il avait commis à son insu et la notion qu'on pouvait le croire assez monstrueux pour s'en foutre royalement. Alors oui, le druide l'avait longtemps considéré comme un enfoiré arriviste et cupide à la moralité vaseuse, mais pour buter de sang-froid des enfants innocents il fallait quelque chose en plus. Une case endommagée, un attrait pour la cruauté gratuite ou un penchant pour la barbarie.

Elias, avec sa jolie panoplie de défauts, ne possédait rien de tout ça.

« Et… vous les lui avez faits, ses deux gallons ? demanda Merlin avec précaution, redoutant un peu la réponse qu'il allait obtenir mais poussé par l'espoir que l'histoire ne pouvait pas empirer.

- Oh, je lui ai dit qu'il y avait pas de problème, qu'il les aurait, mais que par contre j'étais à court d'ingrédients et qu'il allait devoir attendre un moment.

- Vous, vous êtes tombé à court d'ingrédients ?

- Bah une fois que j'avais jeté mes deux bottes de cigüe au feu, oui, fatalement, j'étais à court d'ingrédients. »

Merlin cligna quelques fois des yeux sans comprendre, et quand il eut analysé pleinement l'information et l'audace du sorcier, il resta bouche-bée, comme abruti d'admiration. « Non… ?

- Oh que si, et devant son pif en plus, j'en avais rien à foutre. Puis je lui ai monté un flan en lui disant qu'il fallait attendre au moins six mois avant que je puisse en avoir d'autres, donc il allait devoir s'armer de patience.

- Roh le con… et ensuite ?

- Bah ensuite il s'est armé, ouais… d'un tabouret qu'il m'a mis droit dans la gueule. » Elias se redressa enfin, et si sa voix était toujours grave, son expression était plutôt goguenarde. « Il supportait mal qu'on lui dise non, le roitelet, alors il m'a pété le nez pour évacuer sa frustration. Vous allez me prendre pour un fou, mais même si ça faisait un mal de chien, j'étais bien content de l'avoir mis de travers ce con-là.

- Ça vous ressemble assez en vrai. Par contre vous avez du vous soigner comme un manche, on voit bien l'endroit où ça s'est cassé. » Tendant le bras sans réfléchir, Merlin passa son pouce sur l'arête du nez d'Elias pour toucher la petite bosse résiduelle. « Je me disais bien que c'était pas là avant, ça.

- Ouais et ben, j'avais pas de druide aux petits soins pour moi ce coup-ci, vous m'excuserez si je suis pas aussi doué que vous pour réparer les trucs pétés, » rétorqua sans mordant l'enchanteur.

Il se laissait examiner docilement, permettant aux doigts de Merlin de parcourir la longueur de sa truffe encore colorée de bleu. Sous le couvert d'explorer la consolidation hasardeuse, le druide en profitait surtout pour initier un contact, pour sentir de nouveau après tant d'années la peau du sorcier glisser sous ses doigts. C'était extrêmement plaisant, et à en juger par le manque de protestation et les yeux mi-clos d'Elias, il n'était pas le seul à le penser.

Mais ils avaient encore pas mal de choses à se dire avant de pouvoir aller de l'avant, et Merlin ramena sa main à lui en réfrénant un soupir, essuyant la peinture bleue sur un bord pas trop sali de ses habits.

« J'imagine que c'est suite à ça que vous vous êtes tirés de Kaamelott ? supposa le magicien blanc.

- J'aurais sûrement du, mais au final non. La paie n'était pas encore assez mauvaise, et quelque part j'avais bien envie de rester pour le faire chier, le pote Lancelot. J'avais pas un pouvoir nuisible gigantesque, mais vous savez ce qu'on dit, ce sont les petites intentions qui comptent. Une potion de virilité qui file la chiasse par ci, un sortilège de cécité pour les saxons partants en patrouille par là… J'ai continué comme ça quelques mois, sans me faire prendre. Sauf qu'un jour c'est pas des gamins que les saxons ont ramenés de la chasse, mais une certaine ex-reine de Bretagne.

- Guenièvre ?

- Tout juste. Enfin encore heureux que je bossais au milieu de la nuit, sinon je les aurais même pas vus passer, et j'aurais eu du mal à comprendre pourquoi Lancelot se mettait à commander des philtres d'Aphrodite et des potions de confusion tout à coup. »

Des philtres de… Merlin recula la tête, horrifié. Mais quel animal fielleux était devenu le chevalier blanc autrefois si soucieux de bien faire ? Celui qui venait, une plume à la main et un sourire bienveillant au visage, noter les dates d'anniversaire de tout le château pour que personne ne se retrouve sans un petit présent le jour venu. Comment pouvait-on tomber aussi bas ?

« Vous vous en doutez, cette fois j'ai vu le coup venir, hors de question de m'arnaquer une seconde fois. Alors j'ai préparé des tisanes, style tilleul et camomille, que je mettais dans des petites fioles pour faire genre. Je l'ai baratiné bien comme il faut, à coup de « c'est une potion très instable » ou « la phase de la lune influe beaucoup sur l'efficacité » pour pas qu'il vienne m'emmerder quand ça marcherait pas. Non parce que je suis pas un saint, tout le monde en conviendra et vous le premier, mais il y a quelques trucs qui me foutent la gerbe rien que d'y penser. Embrouiller l'esprit des gens pour abuser d'eux, par exemple, c'est assez haut dans la liste. »

Elias leva une main pour gratter sa joue barbue, jetant un regard en coin indéchiffrable au druide.

« Quoi ? demanda Merlin. Qu'est-ce qu'il y a ?

- Rien, rien. Je vous laissais un moment pour répondre, si jamais vous vouliez objecter.

- Non mais ça va pas mieux, vous, hein. Vous êtes un peu fêlé du bulbe sur certains points, d'accord, mais vous êtes pas un monstre. Vous pensez vraiment… que je vous vois comme ça ?

- J'sais pas, je sais plus, ça fait tellement longtemps… qu'est-ce que j'en sais, ce que vous pensez de moi après plus de dix ans ? Et après ce que je viens déjà de vous raconter, surtout. Moi j'étais là, peinard, à bosser pour le connard qui envoyait ses troupes vous traquer pour vous mettre à mort, pendant que vous organisiez la résistance. Vous seriez en droit de m'en coller une belle paire !

- Pour l'instant ce que je comprends de votre histoire, c'est qu'on vous a menti, tabassé, forcé à bosser contre votre volonté, et que vous avez fait de votre mieux pour limiter les dégâts, énuméra Merlin le plus calmement possible devant la montée d'agitation de son plus jeune confrère. Jusque-là j'ai plutôt envie d'être désolé pour vous que de vous étrangler. »

L'expression d'Elias était insondable, mais il sembla à Merlin qu'une étincelle de surprise mêlée de méfiance brillait dans ses yeux bleus.

« Ne me dites pas que je suis le premier à comprendre votre histoire dans ce sens-là ?

- Vous êtes le premier à l'entendre tout court surtout, souffla le sorcier. Je… j'ai jamais osé en parler à qui que ce soit avant aujourd'hui. Je pensais que personne… enfin, je veux dire, j'ai aidé les saxons, j'ai aidé Lancelot… merde, Merlin, j'ai tué des gosses…

- Pas sciemment, et vous avez arrêté dès que vous avez su. Vous n'êtes pas aussi mauvais que vous semblez déterminé à le croire, si c'était le cas vous ne seriez pas rongé par les remords tant d'années après. Vous avez fait les bons choix malgré les circonstances qu'on vous a imposées, Elias, je ne peux pas vous en vouloir pour ça. »

Ces derniers mots semblèrent faire l'effet d'une gifle à Elias. L'enchanteur envoya une main au sol pour soutenir une partie de son poids, comme s'il avait peur de glisser de son coussin. Si son regard avait été depuis le début du récit voilé et inscrutable, il était désormais écarquillé et saisissant par la franchise de sa stupéfaction. Il ne s'était manifestement pas attendu à cette réaction de la part de son interlocuteur, et le cœur de Merlin se serra à l'idée que pensait-il recevoir comme réponse ? Certes il aurait pu quitter Kaamelott avant – c'était d'ailleurs un point qui rendait le druide hautement curieux, cette histoire de « mort » du Fourbe brûlé dans son propre labo – mais il n'était pas à blâmer pour toutes les lubies du roi tyrannique.

Elias sortit de sa torpeur avec un grommellement plaintif ressemblant vaguement à « Et merde à la fin » puis il déplia ses jambes pour venir se mettre à genoux. Avant que Merlin ne puisse demander quelle mouche le piquait, il se retrouva projeté en arrière sur un tas de coussins avec tout l'air expulsé de sa poitrine et un sorcier ayant abandonné toute notion de précaution dans ses bras.

« Vous m'avez manqué, avoua Elias d'une voix râpeuse, ses propres bras noués autour du torse de Merlin dans une étreinte si forte qu'elle en était presque douloureuse. Il s'est pas passé une seule foutue journée sans que je pense à vous. Je m'en fous si on en reste là, et si vous voulez partir de votre côté, je comprendrai… savoir que vous êtes vivant, et que vous ne m'en voulez pas après tout ce que j'ai fait, ça me suffit… ça me suffit…

- Vous m'avez manqué aussi, admit Merlin en retournant l'embrassade, le nez enfoui dans la tignasse brune du plus jeune. Et pour le moment, personne ne va nulle part. »

Elias émit un bruit guttural satisfait et nicha son visage plus profondément dans le creux de l'épaule du druide, disparaissant presque sous la barbe argentée en laissant probablement des marques bleues sur son passage. Le plus vieux laissa un bras autour de la taille de son confrère et porta son autre main à sa nuque, le pressant d'autant plus contre son corps alors qu'il s'installait plus confortablement parmi les coussins.

Il en avait rêvé maintes fois, de ce moment béni et peu probable où il pourrait de nouveau serrer Elias contre sa poitrine et sentir leurs cœurs battre dans le même espace, mais la réalité valait tous les songes teintés d'amertume. La musique et les rires tourbillonnaient autour et à l'intérieur de leur tente, empreints de victoire et d'allégresse, mais aucun bonheur aussi éclatant fut-il n'égalait celui qui avait fleuri dans l'âme de Merlin. Aucune joie tonitruante criée alentour ne pouvait se mesurer à celle qui avait fleuri là, dans leur recoin paisible de coussins et de tentures, entre un bol de fèves et un plat de bœuf séché.

« Vous sentez pareil qu'avant, murmura Merlin, sa main dessinant d'un air absent des cercles dans le dos du sorcier. Comment c'est possible ?

- Vous par contre, vous daubez la sueur et la boue – et ça je sais comment c'est possible – mais je vois ce que vous voulez dire.

- Y a pas à dire, vous êtes un champion quand il s'agit de casser un moment sympa.

- Vous pourriez vous être roulé dans un tas de fumier que je refuserais de vous lâcher, gros navet. »

Pour appuyer ses propos, Elias se lova encore plus étroitement le long du flanc de Merlin, une joue reposant contre son torse. Le druide souffla de l'air par le nez, feignant l'agacement mais accommodant la position de son compagnon du mieux possible. Il était si fatigué par la journée et si confortablement installé qu'il n'avait qu'une envie : laisser le sommeil l'emporter et réfléchir à tout le reste au matin. Mais quelques questions le titillaient encore.

« Vous voulez vous reposer ou vous vous sentez de terminer votre histoire ? demanda-t-il.- J'imagine que je peux vous en faire une version abrégée, au moins pour ce soir, » répondit Elias après un moment de réflexion. Au grand regret de Merlin, il s'éloigna un peu pour s'appuyer sur un coude face à son interlocuteur. « Donc voilà, Dame Guenièvre débarque à Kaamelott, je trafique des potions, et dans ma tête je réfléchis à comment me barrer proprement de ce merdier.

- Ah tout de même ! Je suis surpris que vous soyez resté aussi longtemps, je pensais que vous vous seriez tiré après le coup du tabouret.

- Bah vous étiez pas le seul : après le coup du tabouret, comme vous dites, mes chers patrons m'ont annoncé sans détour que s'il me prenait l'envie de foutre le camp, la prime sur ma tête serait si astronomique que j'arriverais pas à faire deux pas tranquille dans la totalité du monde connu. Et si j'essayais de me retourner contre eux, c'était pendaison dans l'heure. Comme c'était demandé gentiment, vous vous doutez bien, j'suis resté. Sauf que là, j'en avais ma claque, alors j'ai cherché un moyen de filer en douce. D'abord, j'ai tenté de faire évader Dame Guenièvre.

- Sans déconner ? s'étouffa Merlin, se tournant aussi sur le côté pour faire face au sorcier.

- Sans déconner. Bon, c'était pas mon plan le plus réfléchi, en fait j'ai eu l'idée en voyant notre bonne reine tenter de faire le mur au milieu de la nuit. Je me suis dit que si je l'aidais, en partant avec elle, je serais bien accueilli par le papa en Carmélide chez les fous furieux et que Kaamelott me laisserait tranquille, tête mise à prix ou pas. Donc nous voilà en train de grimper le rempart Nord en face du labo, petit enchantement de discrétion conception maison sur les godasses, entre deux rondes de saxons. Quand tout à coup, paf !

- Paf quoi ?

- Un putain de hibou gros comme mon bras qui se pose juste à côté d'elle, avec en prime un mulot à moitié dévoré dans le bec ! »

Merlin eut une grimace compatissante. L'aversion phobique de la reine de Bretagne pour les oiseaux était au moins aussi virulente que celle qu'elle éprouvait à l'égard des rongeurs, et toutes deux étaient bien connues de tous. C'était vraiment pas de chance.

« Du coup vous vous en doutez, elle a hurlé, elle a dégringolé, on s'est fait repérer, rideau les cocos. La demoiselle, expédiée hors de Kaamelott dans un endroit moins propice aux tentatives de fuite – les ruines de l'ancienne forteresse du roi Ban, si j'ai bien compris où votre gamin et ses artistes sont allés la chercher – et moi, j'ai pris la trempe de mes beaux jours.

- Qu'est-ce qu'ils vous ont fait ?

- Alors là j'avoue, pour avoir tenté de me tirer et d'emmener avec moi la gonzesse dont Lancelot était amoureux, je m'attendais à une jolie exécution publique, avec fanfare et tout le reste. Au final il fallait croire que je leur étais trop précieux, parce qu'ils ne m'ont pas tué. Mais ils se sont arrêtés juste avant. » Elias eut comme un tressaillement à l'évocation de sa punition. « J'ai pas trop de souvenirs de ce moment-là, disons juste que Lancelot et ses saxons m'ont sorti le grand jeu et que je me suis retrouvé avec plus de bleus que de chair intacte pendant un bon paquet de jours.

- Les salopards, grogna Merlin, indigné.

- J'aurais été encore moins poli que ça, mais ouais, si vous voulez. Après ça, j'étais déterminé à me barrer, mais pas l'ombre d'une idée de plan. En plus de ça, ma dernière filouterie m'avait fait gagné deux gardes saxons à chaque issue du labo pour que je me tienne à carreau, bonjour la furtivité. Et puis un jour, alors que je bossais sur autre chose, on m'amène un type à moitié déglingué qui pissait le sang partout sur le sol.

- C'était qui ? s'enquit le druide en se rapprochant sensiblement du conteur.

- Aucune idée de son nom, mais c'était sensément un mec qui avait des informations pour retrouver la piste du fils Pendragon. Comme il s'était pas laissé prendre gentiment, les saxons l'avaient un peu abîmé et on m'a sommé de le remettre sur pied, qu'il puisse être interrogé 'voyez. Je leur ai dit que j'étais pas guérisseur et que je pouvais rien pour lui, mais ils me l'ont laissé quand même. Ça a pas loupé, le loustic est mort même pas deux heures plus tard, j'ai été parfaitement inutile. Vos techniques de soin là, c'est bien plus compliqué que la magie de combat, parce que moi quand je détruis quelque chose je m'en tape de savoir dans quel ordre tombent les morceaux. Mais là c'est pas la même compote.

- Ah c'est sûr, c'est un métier, sourit Merlin avec une pointe de fierté alors qu'Elias levait les yeux au ciel.

- Bah c'est pas le mien. Bref… j'ai fait ce que j'ai pu, c'est-à-dire pas grand-chose, et le bonhomme est vite passé ad patres sur mon établi. Le tableau était déjà pas bien réjouissant mais quand j'ai pensé à la chasse que j'allais me manger, ça frisait la descente d'organe. Je cherchais comment me sortir de ce nouveau merdier quand tout à coup j'ai eu – sans vouloir me vanter, vous savez combien je déteste ça – la meilleure idée du monde : il fallait que je meure. »

Il avait son petit sourire arrogant, le Fourbe, celui qu'il avait maintes fois arboré juste avant un duel avec Merlin. Mais contrairement à ces occurrences passées, le voir ainsi affiché sur le visage d'Elias emplissait le druide d'amusement, et il laissa échapper un rire discret.

« L'idée du siècle, en effet, commenta-t-il avec ironie.

- Moquez-vous, en attendant ça a plutôt bien marché ! J'ai mis mes vêtements au clodo, la panoplie complète avec bâton, diadème, tout le tremblement. Moi j'ai mis une tunique de voyage la plus passe-partout possible, et j'ai fourré dans une besace tout ce qui pourrait me sembler utile pour la suite.

- Du pognon, donc.

- Du pognon, oui, par exemple, et vous pouvez arrêter de secouer la tête comme ça parce que je sais pas si vous l'avez oublié au cours de votre séjour chez les taupes mais on peut à peu près tout échanger contre du pognon. Donc oui, j'ai pris tout ce que j'avais mis de côté et quelques trucs sur les étagères, jusqu'à ce que mon sac puisse à peine fermer, et puis j'ai foutu le feu à la cabane.

- Ah mais voilà, c'était volontaire en fait ? s'écria Merlin. Moi j'avais entendu dire que c'était un accident !

- Des clous, mon pinson, c'est moi qui ai tout fait cramer. Et je peux vous dire qu'avec tous les sacs et les fioles de produits qui explosaient sous le coup de la chaleur, ça faisait des couleurs de flammes et de fumée que j'avais encore jamais vues, sans parler de l'odeur. Enfin je me suis pas trop attardé non plus, j'ai filé par une fenêtre de l'étage et j'ai profité de la cohue ambiante pour mettre les bouts. La première fois que j'ai remis les yeux sur le labo depuis ce jour-là, c'était tout à l'heure en même temps que vous.

- C'est fou qu'ils n'aient jamais réutilisé les locaux, c'est resté tout vide et tout calciné là-dedans. »

Elias haussa les épaules, morose. « Peut-être qu'ils pensaient que le lieu de la mort d'un sorcier est par définition maudit, un truc comme ça. Pour tout vous dire, ils auraient pu en faire un grand placard à saucissons ou des latrines que j'en aurais rien eu à foutre. J'ai quitté l'endroit avec beaucoup plus de mauvais souvenirs que de bons.

- Ah… mais vous vous souvenez encore des bons, ou pas ?

- Bien sûr que oui, espèce de gros radis, souffla le sorcier en jetant un coussinet rouge pile au milieu du visage de Merlin qui avait commencé à prendre une moue contrite. J'ai eu que ça à faire pendant dix ans, me repasser en boucle les bons souvenirs. Vous pouvez douter de beaucoup de choses, mais pas du fait que j'étais loin de vous oublier quand bien même je vous croyais mort. »

Il aurait réussi à faire fondre toute la neige de Bretagne rien qu'avec des mots, le Fourbe, et le plus écœurant dans tout ça c'était qu'il ne donnait même pas l'air de faire exprès. Appuyé négligemment sur son tas de coussins, une jambe étendue et l'autre pliée pour s'assurer une plus grande stabilité, Elias n'avait probablement aucune idée du charme tranquille qu'il dégageait avec son air faussement outré.

Merlin dut réunir toute sa volonté pour ne pas sauter à son tour sur le sorcier. Il avait attendu plus de dix ans, il pouvait bien patienter jusqu'à la fin du récit pour qu'ils décident ensemble de la suite à donner à leurs retrouvailles.

« Et donc, pourquoi la Carmélide ? parvint-il à demander avant que son cœur ne prenne définitivement les rênes. Il y avait plus près, pour se planquer. Ou plus loin pour être tranquille, aussi.

- Du moment où je me suis barré, j'avais plus qu'une chose en tête : me venger des trouducs de Kaamelott, pour ce qu'ils m'ont fait, mais surtout pour ce qu'ils vous avaient fait à vous. Oui parce que maintenant que je connaissais un peu plus intimement les loustics, je m'étais mis en tête que les saxons vous avaient pas « trouvé » mort mais qu'ils vous avaient un peu aidé à le devenir. Donc tout naturellement, je me suis rendu chez celui que je pensais le plus à même de m'aider à défoncer la tronche de tous ces connauds…

- Léodagan, acquiesça Merlin. Je vois la logique.

- Dans le mille. En plus on lui avait enlevé sa fille, au Sanguinaire, je me disais qu'il devait l'avoir bien mauvaise et que si un mouvement de résistance était en marche, il en était forcément. Au final j'ai trouvé un pays mis à sac, démilitarisé jusqu'au dernier couteau à beurre, toute la famille royale confinée et un Léodagan plus déprimé qu'un condamné à mort. Ah celui-là, le jour où ils lui ont pris ses tourelles, ils l'ont calmé aussi bien que s'ils lui avaient coupé les couilles. »

Le clan des semi-croustillants en avait bien entendu parler, de cette fameuse opération de démilitarisation. Ils ne s'en étaient pas du tout inquiétés – ils disposaient après tout de dizaines de techniques de combat n'impliquant aucune arme, Perceval et Karadoc s'en étaient suffisamment félicités – mais Merlin avait eu à l'époque une petite pensée pour le roi de Carmélide et sa passion pour l'armement. La transition n'avait pas du être facile à vivre pour l'ancien responsable de la défense de Logres.

« Pourquoi vous êtes resté en Carmélide tout ce temps, du coup ? s'enquit le druide.

- Ben quelques jours après mon arrivée, une délégation de saxons a toqué à la porte, dit Elias en attirant de nouveau à lui son bol d'olives. Je pense que la Sorcière de Vannes, de son nom de scène, avait flairé l'embrouille concernant l'incendie du labo, ou du moins elle voulait être sûre que c'était pas une entourloupe. J'ose même pas vous dire le montant de la prime qu'elle avait mis sur ma tête, cette connasse. Les saxons venaient voir si j'étais pas dans le coin mais Séli les a envoyé chier pendant que je me planquais, et de là je crois que je suis plus sorti à plus de deux cents pas de la forteresse jusqu'à notre attaque d'aujourd'hui.

- Deux cents pas ?

- Plus ou moins.

- Vous avez du vous faire chier comme un rat.

- Ah je confirme.

- Alors c'est pour ça que vous veniez plus aux rassemblements druidiques ?

- Trop de risque de me faire prendre, là je suis absolument sûr qu'ils m'auraient exécuté pour trahison et je préfère quand ma tête est rattachée à mon cou, merci bien. Pourquoi, vous avez continué à y aller vous ?

- A quelques-uns oui, il fallait bien.

- Non mais vous êtes pas marteau ? Les collines grouillent de saxons et vous, vous partez en promenade dans le pays pour aller boire des coups et jouer du tambour sur des souches avec des vieux qui sentent le moisi ? Bonjour la prudence !

- Oui mais moi je suis druide, Môssieur Elias, et c'est pas foutu pareil ! Si je vais pas rendre hommage aux Dieux de temps en temps je peux faire une croix sur la magie, ils sont même foutus de m'attirer le mauvais œil si je suis trop négligeant, ceux-là, ils en ont rien à foutre que le royaume soit à feu et à sang ! Et vous apprendrez que je faisais particulièrement attention à… pourquoi vous souriez comme un débile ? »

A un moment de la diatribe du demi-démon, Elias s'était en effet fendu d'un large sourire laissant entrevoir ses dents, et quelque chose comme de l'affection brillait dans ses yeux pâles.

« Quoi ? demanda de nouveau Merlin, presque nerveux de cette attention soudaine.

- Rien, c'est… c'est le « Môssieur Elias », je pensais pas l'entendre de nouveau un jour, alors… ça me fait un peu bizarre. Mais un bon bizarre ! s'empressa de corriger le sorcier. Bizarre bien, agréable, ça fait comme si vous et moi on était toujours… enfin je dis pas qu'on est plus, hein, enfin je sais que c'est un peu tôt encore pour décider quoi que ce soit, après tout on s'est retrouvés, quoi, il y a trois heures ? C'est trop tôt, enfin si vous pensez que c'est trop tôt, après vous me dites-

- Elias…

- -puis on croyait tous les deux que l'autre était mort, il faut se donner le temps vous avez raison-

- Elias.

- C'est vous qui me dites, on fait comme vous le sentez, on a tout notre temps, et il y a d'autres priorités de toute manière avec la reconstruction, le futur gouvernement, le royaume à remettre debout-

- Merde, Elias !

- Quoi, quoi, qu'est-ce que j'ai dit ?!

- Trois fois trop de trucs, c'est ça le problème, alors que là vous devriez carrément être en train de faire autre chose, bougre de taré ! »

Lançant son bras vers le sorcier interloqué, Merlin attrapa une poignée de tissu sombre au niveau de son torse et le tira sans cérémonie vers lui, arrachant au plus jeune un glapissement de surprise tout à fait plaisant aux oreilles. Déséquilibré, Elias envoya instinctivement les bras en avant et termina sa course à moitié affalé sur Merlin, une main plaquée dans les coussins de chaque côté du druide. L'enchanteur était si proche que Merlin sentait chacune de ses respirations sur ses joues, son regard invariablement ancré dans les yeux bleus magnétiques de son confrère. Mais Elias ne bougeait pas, comme pétrifié par la situation, et le moment s'éternisa sans qu'un mouvement ne soit amorcé.

« Bon, c'est pour ce soir ou on fait une pause et on reprend demain ? grommela Merlin, passablement impatient, en tirant un peu plus sur les habits d'Elias.

- Deux minutes, gros sauvage ! Ça fait plus de dix ans qu'on s'est pas vus, vous pouvez bien me laisser un peu de temps !

- Si vous vouliez un moment, il fallait pas faire votre charmant et me dire les mots que vous avez dits ! Et quoi, vous comptiez vous donner dix ans de plus pour réfléchir un peu, histoire d'être sûr ?

- Ah parce que vous, c'est soit tout de suite soit dans dix ans ? Vous faites vachement dans la demi-mesure, mon vieux.

- Bon ! Vous m'embrassez ou vous m'embrassez pas ? »

La question directe cloua le bec d'Elias pendant trois bonnes secondes, avant qu'un sourire hésitant ne s'étale sur sa bouche. « Je vais vous mettre de la peinture partout, résista-t-il faiblement.

- Et je vais sûrement vous coller autant de poussière sur la tronche, oui, et donc ?

- J'ai emprunté cette tenue à un burgonde qui s'est certainement pas lavé depuis des mois.

- Et je pue la sueur et la terre, comme vous avez déjà pu le constater. Tout doit toujours être une compétition, avec vous ? »

Elias souffla du nez mais son expression était amusée, affectueuse. Avec un hochement de tête conciliant, il plia les bras pour s'abaisser et enfin presser ses lèvres contre celles du druide.

Le baiser était chaste, limite timide, effleurant à peine la surface, mais Merlin sentit très nettement son âme se mettre à danser alors que des sensations bien familières resurgissaient. Instinctivement, une de ses mains se porta à la nuque d'Elias pour l'encourager, lui faire comprendre qu'il n'avait pas besoin d'être si prudent – et à en juger par la tension tordant les muscles du cou de l'enchanteur, il en avait bien besoin. Le message passa, et le baiser se fit un peu plus confiant tout en restant largement timoré par rapport à ce qu'ils avaient déjà pu faire, une décennie plus tôt.

Quelques minutes passèrent ainsi, ou alors des heures le temps avait perdu son emprise dans la petite alcôve de la grande tente burgonde, de même que la musique et les chants étaient devenus un bruit de fond. Ne comptaient pour Merlin que les lèvres contre les siennes, la solidité d'un corps bien vivant sur le sien et le rythme galopant de leurs deux cœurs qui s'étaient enfin retrouvés.

Lorsqu'il leur fallut se séparer – et maudit soit ce besoin impérieux d'oxygène, au passage – Elias laissa reposer son front contre celui de Merlin, mêlant son souffle lourd et haletant à celui du druide qui ne valait pas mieux. Leur premier baiser depuis dix ans les avait laissés si ridiculement hors d'haleine, si scandaleusement échevelés, qu'ils ne purent retenir leurs rires d'autodérision lorsque leurs regards se croisèrent.

« On a clairement perdu la main, admit Elias en reportant une partie de son poids sur ses coudes pour ne pas tout laisser reposer sur le druide.

- Pour ma part, j'ai pas vraiment eu l'occasion de m'entraîner depuis la dernière fois qu'on s'est vus, sourit Merlin, ses mains se frayant un chemin bien connu le long du dos du sorcier pour venir reposer sur la chute de ses reins. Et vous ?

- Zéro, ma planque était bien moins peuplée que la vôtre, j'vous rappelle.

- Il va nous falloir pas mal d'entraînement pour se remettre au niveau.

- Ça me paraît être le mieux, oui. Vous me laisseriez m'entraîner avec vous, s'il vous plaît ? »

Merlin éclata d'un rire soudain et bref qui tenait presque de l'aboiement. « Non mais vous alors… vous vous battez pour la résistance, qui est plutôt donnée perdante. Vous adoptez pendant des années une attitude qu'on pourrait qualifier de loyale, un mot que j'aurais jamais trop penser vous associer. Et maintenant vous dites s'il vous plaît poliment et tout ? Vous avez drôlement changé.

- Peut-être un peu, c'est possible, est-ce que je sais moi ? fit Elias en haussant une épaule. Disons que ces dernières années m'ont appris à prendre un peu de recul sur certaines choses. Après, je suis pas un preux chevalier, attention, si vous partez de ce principe vous allez être déçu, je préfère prévenir. Mais on va dire que je pourrai faire plus d'efforts pour être moins chiant… enfin si vous voulez bien de moi, hein, je vous force à rien.

- Alors autant j'apprécie complètement que vous soyez plus accessible pour dialoguer, autant j'aime beaucoup moins vous voir marcher sur des oeufs pour tout avec ce petit air anxieux, comme si j'allais vous virer. Bon remarquez, à l'époque quand vous vouliez quelque chose, vous étiez tellement sûr de vous que ça virait presque à l'obsession et c'était plutôt pénible aussi, mais on pourrait pas trouver un entre-deux ? » Merlin vint encadrer le visage d'Elias de ses deux mains, produisant son sourire le plus rassurant. « Je promets pas que ce sera mieux ou moins bien que ce qu'on avait avant, personne peut le prévoir. Mais je suis partant pour découvrir ça un jour après l'autre, et me faire une idée en chemin. D'accord ? »

Le soulagement chassa promptement l'hésitation dans les yeux bleus du sorcier, qui tourna légèrement la tête pour imprimer son accord sous la forme d'un baiser dans la paume de Merlin. Puis il pouffa inexplicablement, forçant le druide à froncer les sourcils.

« Bah qu'est-ce qu'il vous arrive ?

- Nan rien, c'est juste… j'espère que vous vous êtes amélioré question comédie, parce que je vois pas comment on va expliquer que vous avez de la peinture bleue partout et moi de la poussière de vos galeries plein la tronche ! »