« Donnez-moi un rêve où vivre parce que la réalité est en train de me tuer. »
J. Morrison.


Le tic-tac de l'horloge sur le mur central de la cuisine...

Le tic-tac de l'horloge sur le mur central de la cuisine a soudain raison de tes rêveries, et tu décolles mollement ton visage de la table pour la fixer d'un regard accusateur. Elle ! Toujours elle ! Maudite mange-minutes qui fait plus de bruit encore que les grillons, dont le chant s'immisce dans la pièce via l'entre-bâillement de la fenêtre. Du bout des doigts, tu caresses la peau curieusement lisse, quasi soyeuse, de la joue qui pour quinze minutes, s'était éprise de la nappe plastifiée. Ta tasse est froide. Tu as oublié de marquer la page du recueil de poèmes que tu étais entrain de lire.

Tu soupires, Atsumu.

Quel chagrin d'avoir à quitter ses rêves éveillés ! Un chagrin auquel jamais tu ne sauras t'y faire. De quoi rêvassais-tu au juste ? Un souvenir d'enfance peut-être, altéré par le temps et ta propre imagination ? Serait-ce cet après-midi, où Osamu et toi êtes allés vous baigner dans la rivière qui délimite le fond du jardin de votre oncle Jin ? Tu y avais sauté à pieds joints, sans te soucier de la profondeur et du courant, ni de ton frère, alors accroupit sur le rivage. Non seulement tu l'avais grandement éclaboussé - il s'était mis à pester comme une garouille furibonde, mais tu t'étais surtout retrouvé submergé jusqu'au cou ! L'eau était si froide, si vive, qu'un ballet de claquettes n'aurait pas fait davantage de boucan que le claquement de tes dents ! Non sans d'abord avoir gesticulé une bonne demi-heure, tu avais finis par t'habituer à la température, allant même jusqu'à savourer sa fraîcheur, en contraste de la chaleur brûlante et humide qui avait sévit durant tout cet été là.

Non, non… Ce n'est pas ça ! Tes rêveries n'avaient ni Osamu pataugeant dans la rivière, ni le jardin à l'herbe fraîchement coupée, ni votre oncle pestant contre votre manque de prudence, comme scène et protagonistes.

Tu soupires, Atsumu, pour la seconde fois. L'esprit est un bien cruel sorcier, n'est-ce pas ? Car tu es certain d'avoir rêvassé de magie, et c'est une magie dont tu ne gardes qu'un vague sentiment de bonheur, lié à l'amertume de le savoir aussitôt évanouit. Il y a également cette curieuse et quasi imperceptible saveur acidulée qui te picote la langue, comme les prémices d'un rêve qui n'en est pas encore un… Tu questionnes le vide qui t'entoure, perplexe. Aucune réponse ne s'offre à toi. L'esprit est un cruel sorcier te dis-je, un bien cruel sorcier !

Un grincement sur le plancher du couloir te parvient, et tu as tout juste le temps de te mettre debout que ta mère entre, les bras chargés de sacs de courses. « Atsumu, chéri, tu peux m'aider ? » Tu t'exécutes prestement, la délestant des sacs les plus lourds pour en vider le contenu, tantôt dans les placards, tantôt dans le frigidaire. « T'as la mine de quelqu'un qui a paressé toute la matinée. T'aurais dû sortir t'oxygéner un peu ! Tu n'as pas d'entraînement aujourd'hui ? Oh, au fait, ton père t'a dit que Rintarō Suna vient à 15h ? Osamu va enfin nous le présenter officiellement ! » Elle semble un peu trop excitée - Osamu a intérêt à s'armer d'un bouclier de protection spécial "maman-stop-t'es-gênante". Tu fais signe que non, ton père ne t'a rien dit. Elle marque une pause, se reposant sur l'îlot central d'un bras tendu. « Tu ne vas pas embêter ton frère aujourd'hui, mh ? Il a fait un cessé-le-feux le jour où tu nous as ramené ton chéri. Il a respecté le deal. À ton tour, donc... Pas de farce, pas de brimades, pas de projectiles de crottes de nez, mh ? Tu te tiendras tranquille ?! » Son expression, à mi-chemin entre l'inquiétude la plus sérieuse et le sarcasme alangui, a le luxe de t'arracher un éclat de rire railleur. « Mams, pas la peine de faire cette tête ! J'vais pas le pourrir devant Riri à la maison ! » Elle hausse un sourcil, dubitative, avant de passer une main cajole dans tes cheveux - « J'ai le lycée pour ça... » tu pouffes, et sa main cajole se transforme alors en marteau vengeur avec lequel elle te cogne ta : « Cervelle de buse ! Viens par là que j'te refasse ton éducation ! »

Tu te débats de ses attaques, bondissant comme un singe en pleine jungle, puis parviens à gagner la porte. Avant qu'elle ne puisse t'assommer pour de bon, ou poursuivre son interrogatoire sur ta fainéantise matinal, tu t'éclipses, prétextant une comique envie de prendre l'air - « T'as raison mams, faut que je m'oxygène, j'ai les poumons tout rabougris ! »

La brise est légère, chatouille tes mèches folles et le bout de ton nez. Tu glisses tes mains dans les poches de ton sweat-shirt, et à la façon d'un funambule, en faisant de grandes et maladroites enjambées, tu passes le portail de votre maison et sors dans la rue. Les rayons du soleil se réverbèrent sur les pare-brises des voitures, traversent les feuillages touffus des cerisiers, rebondissent sur le bout blanc de tes converses.

Tu lèves les yeux au ciel, cherches le roi impérieux, prêt à le braver, au risque de la perte potentielle de l'usage de tes rétines, pour le seul plaisir de sentir sa chaleur embrasser ton front. Ainsi se poursuit ta route, insouciante et sereine, jusqu'à ce que tes pas s'arrêtent au seuil de la devanture d'un café qui t'est familier - or, tu jurerais ne jamais y être entré. Tu détailles un instant ton reflet dans la vitrine, ton jean aux plis trop nombreux, tes chaussettes dépareillées, les plis de ton t-shirt qui dépassent de sous ton sweat-shirt - tu te payes la dégaine d'un adolescent de dix-sept ans.

Tu es un adolescent de dix-sept ans. Oui. Oui... Tu en doutes ?

Une silhouette en mouvement attire ton regard, elle vient de se lever de sa chaise et agite un bras dans ta direction. Tu plisses les yeux, rabats une main en ombrelle par dessus ces derniers, puis te concentres pour identifier qui peut bien te saluer de la sorte. Enfin, l'image se fait plus limpide et ton cerveau identifie la silhouette. Ton coeur loupe un battement. « Omi Omi ! » Tu t'exclames, franchissant brusquement la porte vitrée, et faisant sans doute un peu trop tinter sa clochette, au vu de la grimace désolée de la serveuse qui se retourne pour te souhaiter la bienvenue. Là, tout de suite, tu n'as que faire des politesses. Seul compte le garçon aux cheveux d'ébène et aux yeux de geai, qui se tient debout et droit devant toi, les bras ouverts à ton attention.

Tes lippes se fendent d'un sourire à en décrocher la lune et toutes les lunes de toutes les Terres et toutes les Terres de tous les univers ! Tu fonds sur ton amoureux, laisses ses bras se refermer sur toi, niches ton visage sous ses boucles souples, au berceau de sa nuque - et oh, ce parfum, cette odeur, tu l'inhales à t'en imprégner à l'impossible les poumons, pour que jamais plus tu n'aies à expirer un autre parfum, une autre odeur.

« Qu'est-ce que tu fais ici ?! Je te pensais en voyage ? » Tu dis, entre une moue à la fois boudeuse d'avoir à quitter son cocon favori, et pleine d'une félicité qui saurait te rendre ivre si tu ne gardais pas conscience d'être dans un lieu publique. Il retire son masque et le range dans une poche. « Mon vol n'est que demain. Je pensais te surprendre cet après-midi. Histoire de compenser... Afin que tu ne chouines pas trop lorsque je serai parti. Bon, ce n'est pas ce que j'avais planifié mais... Surprise ? » Sous la pique sarcastique et acerbe, sa voix a plus de tendresse encore que son regard, et tu ne peux t'empêcher d'asseoir sur ses lèvres un baiser aussi passionnée que passionnel. « Tsumu, les autres clients nous regardent… » Il murmure, rouge pivoine, et tu engloutis sa gêne dans un second baiser, avant de le rompre par un rictus satisfait. « Qu'ils regardent, qu'ils profitent ! Déjà qu'ils le font gratis... J'suis sexy, et t'es canon, on pourrait les faire payer tu sais ? »

Il glousse, désarmé par ton assurance et ta gaité légendaires. Vous vous asseyez enfin. Tu remarques alors une tasse de porcelaine d'un jaune pastel, agrémentée d'une soucoupe mordorée et fleurie, jurant de part sa coquetterie avec la sobriété de ton petit-ami tout de noir vêtu. « Tu bois du thé maintenant Omi Omi ? » Tu pouffes, en portant la tasse à ton nez pour mieux en analyser le contenu. « C'est quoi ? C'est pas du matcha… C'est du thé anglais ? Tu te prends pour Harry Potter ? Oh… Non ! T'serais plus comme Severus Snape, il t'correspond mieux comme perso ! Tout "dark" et "me touche pas ou je t'avakadavadabra la cervelle !" » Tu reposes la tasse, scrutes avec amusement la mine exaspérée de Kiyoomi. « Tsumu, cela ne fait même pas deux minutes que tu as ouvert la bouche, et j'ai déjà envie de te voir t'étouffer avec ta salive ! » Ton rictus taquin réapparait, tu te penches dangereusement en avant, à quelques centimètres de ses mâchoires, puis susurres « Étouffe moi avec la tienne ! » Il recule, t'offrant sa plus belle grimace. « Tu es dégoûtant ! » Tu éclates de rire.

Il tousse, te rappelant à l'ordre. « C'est une infusion aux citrons. » Ses pommettes se froissent d'un soupçon de suffisance, comme s'il venait de te révéler la plus évidente de toutes les évidences. « Ah ! Omi Omi et son amour sacrilège des agrumes ! Mon coeur se brise ! » Tu mimiques une mort ô combien théâtrale, bras ballants le long du corps, tête rejetée en arrière. C'est la raillerie étouffée et gamine de ton amant qui te fait revenir furieusement à la vie. Atsumu, tu devrais faire attention... Ta chaise a manqué de céder à la gravité sous tes gesticulations brouillonnes ! Un ouragan ne saurait t'envier...

« Un jour tu finiras par aimer les agrumes. » Tu croises les bras. « Jamais ! » Il arque un sourcil, malicieux, puis se saisit de sa petite fourchette pour piquer l'une des rondelles flottant dans sa tasse et la porter au devant de ta bouche. « Si tu ne croques pas immédiatement dans cette rondelle de citron, je te quitte ! » Tes lèvres se font demi-lune outragée. « Quel chantage indigne ! Tu oserais ?! » Sa malice grandit.

« J'oserais. » Il oserait ! Oh ! Tu frémis, tragédienne grecque que te voilà devenu ! « Omi Omi ! » Tu tournes la tête sur le côté, jetant un oeil mauvais à l'ignominie jaune qui te jauge de toute sa jaune jaunerie de jaune citron ! « Tsumu ! » C'est qu'il est insistant ! « Non… », tu marmonnes. « Ce n'est qu'une rondelle de citron ! » Il rétorque. Tu fais volte-face, adoptant ton expression la plus mélodramatique et Dieu sait que ton repertoire de diva en regorge. « C'est la réincarnation de Satan qui veut faire de mes papilles le 10e cercle des Enfers ! » Il éclate de rire.

Ah...

Tu es faible Atsumu, lorsqu'il rit de la sorte. Impossible de résister au désir de contempler les traits de son visage s'animer au gré de ses flots hilares et solaires. Il remarque rapidement le mutisme contemplatif dans lequel tu es plongé, et en profite - vil rusé qu'il est - pour enfourner la rondelle de citron dans ta bouche. On aurait pu s'attendre à ce que tu incarnes en chair et en os la grimace de l'écoeurement, mais non. Tu te contentes de mâcher, un rien dérangé par la texture encore un chouïa ferme de l'écorce. Tu es étonné de ne pas avoir le palais mangé de l'intérieur par des milliers de petites fourmis voraces - ce à quoi tu t'attendais de la part des zestes acidulés du diable-citron. Non, non... Ce diable-citron, encore juteux et tiède d'avoir trempé dans l'infusion, est étonnement doux. Ce n'est pas un diable-citron. Ce n'est qu'un citron.

« Alors ? » Son hilarité ne l'a pas quitté, et tu le gratifies d'un haussement d'épaules nonchalant. « Mh.. C'est pas si mal… » Il tapote ton nez du bout de la fourchette, adoptant un faciès un peu trop aristocrate pour être sérieux. « Bien, bien, jeune Miya. Souvenez-vous de ce jour comme de celui où vous êtes tombé amoureux des citrons. » Tu te retiens de pouffer, puis il ajoute, avec un accent très pompeux - « Ce qui est somme toute logique, car, vous m'aimez et j'aime les citrons. M'aimez revient naturellement à aimer les citrons. En aimant les citrons vous m'aimez. Logique, c'est logique. Jeune Miya, tout ceci est on ne peut plus logique. » À ton tour d'éclater de rire !

Vous vous éternisez quelques minutes encore dans cette bulle fanfaronne et joyeuse, avant que vos joues ne vous fassent trop mal, et qu'il vous faille reprendre votre souffle.

« Je suis heureux que t'aies décidé de venir m'voir aujourd'hui. » Tu dis, les yeux échoués au coucher des siens. Il vient cueillir tes mains sur la table, les noue aux siennes, et tu expires d'aise à l'égard de ce toucher si familier, si réconfortant. Un bref silence vous enlace, laissant flotter autour de vous les dernières reminiscences de vos échanges canailles. "Omi Omi, tu es mon aujourd'hui, pour toujours, tout le temps, à jamais ! » Tu dis, soudain plein d'une gravité romanesque et fiévreuse. Un sourire renaît à ses lèvres. « Aujourd'hui, mh ? Ça sonne bien. Mais à choisir, toi, tu es mon demain. Demain ne peut pas ne pas arriver. Si tu es demain, tu arriveras toujours. » Son petit levé de menton, d'un genre de dire qu'il a raison - parce qu'il veut toujours avoir raison, et qu'il a souvent raison, t'empourpre d'un éclat espiègle et joueur. « Tu sais, demain c'est juste un autre aujourd'hui qui n'a pas encore eut le temps de s'habiller. Pas de quoi en faire de l'eau pour les roses ! » Il émet un marmonnement faussement contrarié, son désir de se la jouer poète supérieur visiblement en grande difficulté !

Difficile oui, de ne pas rire de tes expressions réarrangées. Si difficile qu'il cède, le ton moqueur « De l'eau pour les roses ? Tu ne veux pas plutôt dire "à l'eau de rose" ? » Tu ramènes à ta hauteur le noeud formé par vos mains, plantes tes dents dans le dos de l'une des siennes, puis l'assènes d'un bougon « Eh ! Tu ruines l'humeur romantique ! » Il penche la tête sur le côté, circonspect. « Je la ruine ? Tu viens de me planter tes canines de Gobelin dans la peau ! » Il a beau feindre d'avoir mal et d'être vexé, il ne retire pas ses mains des tiennes. Tu ris. « Pfft, princesse douillette ! » Il se redresse sur son siège, buste bombé. « Moi ? Princesse douillette ? Qui m'a fait tout une simagrée pour une pauvre rondelle de citron ? Qui ? » Tu tires la langue. « Chut mon aujourd'hui, ou je boude ! » Il s'esclaffe, épris d'un grossier trémolo. « Ooouh quelle menace menaçante… Je tremble ! »

Un énième jeu. Un autre bref silence. Vos pensées vagabondes. Parfois, tu te demandes si tes pensées n'envahissent pas sa tête, comme tu te demandes si les siennes ne sont autres que les tiennes, après qu'elles t'aient envahies une première fois.

Son regard s'ancre sous tes cils, et tu l'observes s'adoucir à mesure que les secondes s'étiolent et que vos respirations se répondent des marées d'amour muettes. « Mon aujourd'hui… », il interroge, à voix basse, entre songe et réalité, « Mh, oui… Tu es aussi mon aujourd'hui. » Son regard se ravive d'un éclair mutin, puis il reprend, « Tu es mon aujourd'hui et mon demain. » Il n'en démord pas. Il veut affirmer que demain vaut mieux qu'aujourd'hui, du moins, en terme de métaphore lyrique… Tu ravales une contre-attaque, le minois plus amusé que fâché. De la même façon dont tu es faible face à ses éclats de rire, tu es faible face à ses grands yeux de biche. Encore plus lorsqu'ils débordent d'amour, comme ils le font à présent. La réelle question est, quand est-ce qu'ils ne le font pas ? Vous êtes un cliché ambulant de tout ce qui peut servir de synonymes à l'amour et à ses roucoulements guimauves. Non pas que cela te déplaise - et non pas que vous ne ternissiez pas de temps à autre ce constat par vos échanges plus vulgaires et ridicules.

« Tu m'embrasses ? Embrasse moi ! » Ta complainte est aussi lascive qu'enfantine et te vaut un blanc de quelques secondes. Il te toise.
« Tu ordonnes ou tu demandes ? » Tu adoptes une moue maligne et déclare, très fier et sûr de toi, « J'ordonande. » Kiyoomi secoue la tête, vaincu pour la millième fois par tes inventions verbales douteuses. « Atsumu Miya, tu n'es qu'un idiot. » Ta moue perd de sa superbe et tu sépares vos mains pour serrer les tiennes sur tes cuisses, vexé. « Méchant ! » Il soupire. « Mais tu es l'idiot que je rêve de pouvoir un jour épouser… Alors, qui est le plus idiot de nous, au final ? » Son timbre trahit ô combien il t'aime - non, ô combien il t'adore ! Le mot épouser, à lui seul, plonge ton palpitant dans un abîme d'affolements !

Tu rougies des orteils jusqu'à l'Everest de ton crâne, avant de balbutier deux, trois, dix inepties pour finalement articuler une plainte larmoyante,
« Omiii Om- Omi, Omi Omiii ! » tu hoquettes, « J'hésite en-entre b-bouder ou pleurer... ! » des premières larmes roulent sur tes joues, « Je fais quoi ?! » tu renifles. « Omi ! Tu vas m'épouser ? Tu v-, tu vas m'épouser un jour ? » Il retient un nouveau soupire, « T'es une vraie Madelaine ! », puis se fend d'un sourire franc et rieur. « Madeleine ? Hein ? » Tu geins, contrarié de ne pas comprendre. « C'est une expression. Pleurer comme une Madeleine, cela veut dire que tu pleures beaucoup. » Il dégage délicatement quelques mèches moites de tes tempes, et un premier pleur s'échappe de ta gorge. « D'accord, d'accord, je pleure des larmes de Ma-Madeleine mais, Omi Omi ! C'est vrai alors, hein ? Un jour, m'épouser ? Tu veux m'époujour pour, pour de vrai ? »

Il éclate de rire, de ce même rire solaire et sonore - et c'est une musique qui a dorénavant le don de créer des papillons sous tes soubresauts émotionnés.

« Oui. Je veux t'époujour un jour. » Il le veut. Il le fera ! Un jour, un jour vous serez mariés ! Te voilà à fondre en larmes pour de bon ! Comme une véritable Madeleine ! Kiyoomi s'en amuse, essuyant d'un revers de manche tes joues moites et bouffies. « Tu me laisses t'embrassaire maintenant ? », il demande. Tu glousses, entre deux hoquets misérables - « Embrassaire ? » Ses mains prennent en coupe ton visage, et tu clignes des paupières avec hébétude lorsqu'il colle son front au tiens. « Ça veut dire t'embrasser et te taire. » Il pause, puis reprend, à voix basse, « Tsumu... Je peux ? » Tu glousses de plus bel, et tes hoquets reprennent.

Ils ne s'interrompent que lorsque vos bouches se rencontrent, avec une lenteur et une douceur tout autre que la fougue qui avait habité vos baisers de plus tôt. Tes doigts se glissent derrière ses oreilles, s'entremêlent à sa chevelure. Ses pouces balayent des poussières imaginaires sur tes pommettes, y dessinent d'intangibles serments. Il y a du sel sur vos langues, un sel de larmes de Madeleine. Il y'a du citron, aussi, beaucoup de citron. « Tsumu... » il murmure, « Tsumu... » sur tes lèvres, et tu te sens mourir un petit peu.

« Tsumu ! »

Tic, tac. Tic, tac.

« Atsumu ! »

Tic, tac. Tic, tac. Tic, tac. Le tic-tac de l'horloge.

« Atsumu ! »

Tic, tac. Tic, tac. Tic, tac. Tic, tac. Le tic-tac de l'horloge sur le mur.

« Atsumu ! »

Le tic-tac de l'horloge sur le mur central de la cuisine... Maudite mange-minutes !
Le tic-tac de l'horloge sur le mur central de la cuisine a soudain raison de tes rêveries.
Tu bats des cils, les yeux vitreux et la vision flouée par la lumière jaunâtre de la lampe. La pluie tambourine contre la fenêtre, dévoilant des cieux charbonneux. Tu geins, la tête lourde d'un sommeil qui peine à t'abandonner. Il te faut une minute de plus pour la voir - ta mère. Elle se tient penchée devant toi, à la fois agacée et soucieuse. « Qu'est-ce que c'est que cette manie que tu as de constamment t'endormir sur la table de la cuisine ! » Elle marque une pause, avant de passer une main sur ton front. « Tu n'es pas malade, hein ? » Tu hoches mollement la tête en négation, peu certain d'être tout à fait revenu à un état de conscience optimale. « Mmh... Bien, aide moi à ranger les courses s'il te plaît. Osamu et Rin viennent dans une demi-heure. » Tu t'étires et grimaces lorsque tu sens ton dos grincer d'avoir été vouté si longtemps, puis réalises soudain ce que vient de dire ta mère « Il est déjà 14h30 ?! » Elle pose un des sacs sur le plan de travail, te dévisage avec perplexité ensuite.
« Enfin... Atsumu, il n'est que 11h30. Tu n'as pas oublié que ton frère et Rin viennent déjeuner ce midi quand même ?! »

Une singulière sensation d'étourdissement naît au noir de ton ventre. « Non ? » tu tentes, avec un sourire maladroit - « Atsumu ! Cervelle de buse ! Pour une fois que ton frère et son copain sont là un dimanche midi... » Elle se pince l'arête du nez. « Je suppose que tu n'as pas pensé à acheter les gâteaux ce matin à la boulangerie, comme je te l'avais demandé ? Et que tu n'as pas non plus dressé la table, dans la salle à manger ? » tu déglutis, et elle s'énerve un peu plus. « Tu pourrais faire un effort ! S'occuper du dessert et dresser la table, ce n'est pas une masse à faire ! Pense à ton frère ! » Tu te tends, désormais sur la défensive, et répliques, le ton narquois « Oh ça va ! Comme s'il allait se soucier de ce genre de détails ! Et puis, on verra bien la prochaine fois qu'Omi Omi viendra déjeuner, si Samu est aussi investit dans les préparations du repas ! C'est vrai ça ! Quand Omi vient, Samu n'est pas aux petits soins derrière les fourneaux, que j'sache ! »

Tic. Tac.
L'horloge au mur.
Elle te regarde, derrière ses aiguilles toutes droites, toutes plates. Maudite mange-minutes !

La voix de ta mère. « Atsumu... » Sa mine qui pâlit. Toute colère en elle, si colère réelle il y avait, disparaît. Ses traits sont défaits. Elle vient de comprendre ce que tu n'as pas encore compris.

La sensation d'étourdissement s'accentue - des houles glacées de panique germent depuis ta nuque, dévalent le long de ta colonne vertébrale, et viennent anesthésier tes jambes. Quelque chose cloche. « Oh, mon chéri... Je... Je suis désolée... C'est demain, n'est-ce pas ? L'anniversaire de sa... » Elle te parle avec une désolation si sincère, si soudaine - tu ne comprends pas. Quelque chose cloche. Tu te lèves, bouscules la table et fais tomber un livre. Tu ne l'avais pas encore remarqué. Il n'y a pas de tasse ? Non, non. Le livre. Il n'y a que le livre. Tu le ramasses par la couverture d'où tu peux lire "Arthur Rimbaud, Poésie Complète." Tu la détailles, et tes yeux convergent alors vers tes doigts - ils tremblent. Quelque chose cloche. « Atsumu... Chéri ? Mon chéri ? » À l'intérieur du livre, en haut de la première page blanche, il y a quelques lignes d'inscrites.

« On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans. »

C'est ce qu'il a dit...
Que cela ne te serve pas d'excuse pour faire de cette année un chaos complet !
Concentre-toi plutôt sur l'apprentissage de ce qu'est la véritable poésie, tu en as besoin...

Joyeux anniversaire Tsumu !

Avec tout mon amour,
Ton Omi Omi.

La page s'assombrit. Ah ? « Maman... Est-ce que j'ai dix-sept ans ? » La page se tâche. Ah. Tu pleures, Atsumu. « Mon chéri, viens là, viens dans mes bras... » Tu pleures des larmes de Madeleine, Atsumu. Tic. Tac. Maudite mange-minutes ! Encore elle... Quel chagrin d'avoir à quitter ses rêves éveillés ! Un chagrin auquel jamais tu ne sauras t'y faire. Tic. Tac. « De quoi rêvassais-je au juste ? » L'esprit est un cruel sorcier. Tic. Tac.
Ta mère veut te prendre dans ses bras, mais - tu n'y arrives pas. Tes pieds ne bougent pas, pas tout de suite. D'abord, tu reposes le livre sur la table. Ensuite, tu inspires. Inspirer te fait mal. Tu expires. Expirer te fait mal. « Mon chéri, Atsumu ? Regarde moi. Chéri ? » Ses mains se calent sur tes épaules, tu sens son regard inquiet chercher le tiens.

Demain c'est l'anniversaire de -
Tes dix-sept ans ? Non. Non. Tu n'as plus dix-sept ans. Aujourd'hui...
Aujourd'hui, c'est avant demain.

Demain.

Mon aujourd'hui.

Tu pleures, Atsumu. Pourquoi tu pleures ?

Omi Omi.

Tic. Tac.

Ce matin, pour te souvenir que demain arrive, tu as lu le cadeau qu'il t'avait offert.
Pour tes dix-sept ans.

Mon aujourd'hui.

Tic. Tac.

Demain, c'est l'anniversaire de sa mort.

Omi Omi...

Mon aujourd'hui et demain.

L'horloge a mangé toutes les minutes, et tous les jours, et tous les jours après les jours.

« Kiyoomi... »

La réalité remplace la rêverie. Elle te frappe, violente et cruelle. Tu tombes à genoux, encercles ton ventre avec toute la force qu'il t'ait permis d'avoir - que les nausées s'en aillent, que les sanglots arrêtent leur morsures sur tes entrailles. Elles vont céder. Est-ce que tes entrailles peuvent céder ? Tu veux qu'elles cèdent. Tu pleures, Atsumu. Sur le carrelage de la cuisine, face au mur où l'horloge fait tic-tac. Tu pleures, Atsumu. Toutes les larmes qu'il t'ait permis de déverser - que la douleur retourne au souvenir, que le souvenir se rendorme.

C'est à fendre l'âme, Atsumu, d'entendre ton chagrin précipiter chacun de tes souffles dans un cri sourd, dans des appels à mourir muets.

Le corps chaud de ta mère t'enveloppe. « Mon chéri... » Elle pleure, Atsumu. Tu ne l'entends pas, pas tout de suite. « Mon Atsumu chéri... » Elle vous pleure, Atsumu. Lui et toi. « Kiyoomi... Omi... » Tes mots n'ont plus ni forme, ni sons propres. Alors tu t'abandonnes contre cette poitrine réconfortante qui t'est offerte, et qui t'empêche de totalement disparaître dans les limbes. Le rythme de ce coeur étranger au tien, et qui te connaît pourtant si bien, au moins autant que tu le connais, adoucit quelque peu l'horreur de cette réalité. Une réalité sans Kiyoomi.

Ce n'est pas la première fois, que son absence te rappelle à sa mémoire. Ce n'est pas la première fois, que tes rêveries t'ont ramené à lui, à vous.
L'esprit est un cruel sorcier.

« Mon chéri… » Elle embrasse ton front et sert, te sert si fort, si fort que tu sens ta respiration prête à rompre. Le coton de son chemisier s'imbibe des eaux de ton visage. Votre étreinte t'arrache de nouveaux sanglots. Lorsqu'elle desserre son emprise, c'est pour mieux te contempler, avec tout son amour de mère, et plus d'amour encore. « Aujourd'hui peut faire mal... Je ne sais pas combien il doit être difficile pour toi de faire le deuil, même après trois ans, je ne peux qu'imaginer... Devoir être la témoin de ces moments de désarroi et de complète tristesse qui viennent ponctuellement te hanter, comme ils te hantent à présent, me désole. Tu es mon fils, mon enfant. Osamu et toi êtes le trésor de ma vie, et vous savoir heureux suffit à mon bonheur. Alors s'il fallait que je vendre le monde pour te savoir soulagé de ton chagrin, je le ferais. Cependant, je sais que ce chagrin t'appartient, et qu'il t'appartient de traverser le souvenir de votre temps à deux, et le souvenir de sa perte. Et jamais, je dis bien jamais personne ne remplacera le vide qu'il a laissé dans ta vie... Il y a sa place, son absence y a sa place, ne crois pas que je cherche à l'en chasser, ni à t'inciter à l'oublier. Un premier amour, c'est jusque dans la tombe qu'on la sous la peau. Alors mon chéri, mon trésor, aujourd'hui peut faire mal, oui. Tu le pleures, et tu le pleureras encore sans doute - peut-être même ne cesseras-tu jamais de le pleurer. Mais un jour, un jour tes sanglots te feront moins mal. Un jour, tu repenseras à lui sans fondre en larmes, et cela ne veut pas dire que tu l'auras oublié, ni que l'amour que tu lui portes se sera estompé, non, cela veut simplement dire qu'il a su panser de lui-même la brèche qu'il a ouverte dans ton coeur. Et il y restera, dans ton coeur, comme un oiseau dans son nid, et te visitera quand tu le souhaiteras, quand tu en auras besoin. Atsumu... Aujourd'hui peut faire mal... Mais, demain est un autre jour. Demain, tu verras que la vie a encore de belles choses à t'offrir. Demain, cela n'ira peut-être pas mieux, mais cela ira moins mal. »

Une petite voix en toi de dit que ses paroles sont porteuses de vérité et d'espoir ; et tu pourrais louer tous les cieux de tous les paradis pour t'avoir béni d'être le fils de ta mère, de cette mère inégalable, inégalée ; et tu pourrais en rire, avec Osamu et ton père, de cette mère pour laquelle il vous vient si souvent l'idée de lui dédier un culte ; et tu pourrais expirer un sourire, après t'être laissé bercé par des élucubrations si agréables. Oui. Tu pourrais. Seulement, cette petite voix ne parvient pas à chasser la peine qui te consume, ni à tempérer les vagues amères qui lèchent ta poitrine.

Mais à choisir, toi, tu es mon demain. Demain ne peut pas ne pas arriver. Si tu es demain, tu arriveras toujours.

Tu te contentes de reposer ta joue sur l'une de ses épaules, les yeux perdus dans le vide. « Je ne veux pas d'aujourd'hui... » Tu murmures.
« Ni de demain. » Lorsque tu fixes le vide suffisamment longtemps, cela te donne l'impression que ton esprit s'ouvre pour peindre son contenu sur l'air.

Atsumu Miya, tu n'es qu'un idiot.

Ton esprit s'ouvre. L'espace autour de toi se confond en confettis et points flous. « Tsumu mon chéri... » La voix de ta mère redevient l'écho qu'il était, lorsque tu rêvassais sur la nappe en plastique de la table. « Je veux hier... » Tes pensées s'évadent - une farandole d'images et de peintures. Et parmi les points flous et les lignes oblongues de ce vide devenu toile, tu le vois. D'abord son sourire, tendre et moqueur. Ensuite ses boucles, auréole de pagaille. Ses yeux, tu vois ses yeux, scintillants et malicieux.

« Je ne veux pas d'aujourd'hui, je ne veux pas de demain... » Tu ordonnes ou tu demandes ? Tes sanglots s'abrègent. « Je veux hier. Je veux être hier. » La douleur te fait l'honneur d'une brève halte, lorsque le portrait se complète. Kiyoomi est là, assit en face de toi. Il te fait signe de la main. « Pourquoi dis-tu ça, Tsumu, mon chéri... » Il agite sa petite fourchette sous ton nez. Mais tu es l'idiot que je rêve de pouvoir un jour épouser. Il repousse sa tasse sur le côté, se penche à l'orée de ton visage.

« Parce que, maman... »

Tu me laisses t'embrassaire maintenant ?

« Hier a le goût des citrons. »